Quoi de neuf à Deauville ? Ashley Judd continue à convaincre les plus sceptiques de la qualité de son jeu ; une chronique de banlieue faussement placide revisite Madame Bovary ; Robert Downey Jr. Retombe en adolescence et des petits malins livrent un faux film culte underground. De quoi attirer du monde en salle malgré un soleil radieux !
Du côté des avant-premières,
Come early morning, premier long-métrage signé Joey Lauren Adams, brosse le portrait d’une femme, Lucille, brouillée avec l’amour. Drame inégal, le film repose sur les épaules d’Ashley Judd, décidément intrigante, dont le personnage peut se voir comme un prolongement de celui qu’elle interprète dans
Bug, de William Friedkin. Le récit, lent, permet à Lucille d’exister, puis de prendre conscience de ce qu’elle est devenue et de ce qu’elle pourrait changer dans sa vie. Certaines situations sonnent justes et renvoient manifestement au vécu de la réalisatrice, venue présenter son film. Comédienne, elle a longtemps pensé incarner le rôle qu’elle avait écrit pour elle avant de comprendre qu’il lui fallait réaliser le film tout entier.
L’intérêt de son film n’est pas tant visuel – la mise en scène ne fait pas l’objet d’un souci particulier - que psychologique, dans les relations que tisse cette héroïne très masculine (et souvent éméchée) avec les personnages qui l’entourent : son père, quasi-mutique, sa tante, au bord de l’implosion, les mecs, qu’elle consomme avant de jeter... A défaut d’être transcendant, le résultat est soigné et particulièrement pertinent sur la tendance des êtres à se complaire dans leurs habitudes. On apprécie aussi que son portrait de deux solitudes qui se rencontrent ne tombe pas dans la caricature habituelle…
Gros coup de cœur de la compétition :
Little Children, réalisé par Todd Field, déjà remarqué pour In the bedroom. Ne pas se fier au caractère inoffensif du titre : cette chronique polyphonique, que traverse une étrange mélancolie, réserve une galerie de personnages subtilement brossés et magistralement interprétés. Sans atteindre le niveau de ceux qui se sont déjà frottés au genre (on pense beaucoup à Todd Solondz, plus radical dans son propos), Todd Field dénonce avec justesse l’hypocrisie des gens trop bien intentionnés et le danger de la rumeur. Il réussit aussi une jolie variante sur le bovarisme, offrant à Kate Winslet l’un de ses plus beaux rôles. Si cet exercice de style (parce que c’en est un) n’échappe pas à quelques excès - ce qui en soi n’est pas un défaut - on se félicite de son absence de facilité : il n’est pas question ici de la sempiternelle critique des valeurs US mais du portrait d’hommes et de femmes prisonniers des apparences, comme nous le confirmera Todd Field un peu plus tard (cf l’interview).
Dans la série plaisir d’acteurs, notons A guide to recognizing your saints, de Dito Montiel. Le film s’intéresse au cas d’un écrivain (Robert Downey Jr) qui, fort de ses souvenirs adolescents (emmerdes du bon vieux temps, premiers flirts, engueulades familiales…) repart à New York où il constate, la larme à l’œil, le gâchis de ceux qu’il a naguère abandonnés. Soyons clairs : l’artiste qui s’extirpe de son milieu social pour renouer avec son passé et exorciser ses démons n’est pas un sujet nouveau. On redoute l’œuvre complaisante et facile tendance naphtaline. Etrangement, il n’en est rien, et malgré une mise en scène hésitante, le cinéaste maintient assez bien le cap de son film. Il livre avant tout un récit sur la vie, ses non-dits et ses preuves d’amour invisibles, et aborde, en filigrane, les conflits de race, la jeune délinquance, le respect ou la vengeance. Les ombres tutélaires de Spike Lee, Larry Clark (auquel il rend hommage à travers l’actrice Rosario Dawson) et Sergio Leone (notamment Il était une fois en Amérique) planent ostensiblement sur cette histoire ambitieuse, dense et sincère. Une histoire au travers de laquelle les acteurs se livrent à de belles confrontations, notamment les retrouvailles entre la mère et le fils, respectivement incarnés par Diane West et Robert Downey Jr.

On finit avec
Primer, de Shane Carruth, une œuvre absconse et arty qui, hélas, se contente de faire dans le bizarre pour faire bizarre. Le discours, inintelligible jusque dans la mise en scène (cadrages approximatifs) cherche à transformer le spectateur en aliéné, au même titre que le personnage du film : celui-ci finit d’ailleurs par y perdre son identité. La démarche est maligne mais le résultat plus intéressant que convaincant. L’histoire, irracontable donc, s’articule autour d’une découverte tarkovskienne capable de révolutionner le monde. Il est question de double et de manipulation, le réalisateur cherchant manifestement à se faire passer pour le nouveau Nolan. Problème : un Following ne tombe pas tous les jours ! Nulle trace de vrai talent, donc, dans ce charabia un chouia prétentieux, qui paraît d’autant plus faible que la qualité de la compétition est cette année indéniable.