En attendant le test de Laurent Pécha du DVD de Star Wars Episode I finalement repoussé à demain, une partie de la rédaction s'est réunie pour faire un débat sur les qualités et les défauts du film de Georges Lucas. Faisant suite au débat sur
Replicant et sur
Ghost of Mars,
Phantom Menace réveille de vieilles passions enfouies au fin fond de certains des journalistes.
Laurent : Après 16 ans, George Lucas a enfin donné suite à sa formidable trilogie avec cet Episode I tant décrié. Pourtant si cette attente interminable risquait de plomber le projet et forcement accoucher d'un film décevant, la plus grande surprise vient du fait que l'épisode I parvient à lancer (ou relancer selon l'ordre que l'on veut bien donner aux films) sur des bases épatantes la saga. Totalement fidèle à l'esprit des trois autres et notamment dans sa mise en scène (point sur lequel mes collègues et amis risquent fort de débattre), le film s'offre un modèle de construction narrative forcement référentielle aux autres épisodes et ce pour notre plus grand plaisir. Bref, je n'arrive pas à comprendre pourquoi ceux qui aiment et surtout continuent d'aimer la trilogie initiale rejettent en bloc ce épisode I.
Thomas : En effet, avant de parler de l'histoire, il faut discuter de la mise en scène. Car c'est bien à cause d'elle que l'épisode I fut rejetté en bloc. En matière de cinéma, Lucas vit à la fois dans le passé et le futur. Le passé pour ses compétences de metteur en scène qui ne correspondent plus aux lois actuelles de l'entertainement et le futur sur capacité marketing à vendre un film que tout le monde se doit de voir. Si l'on revient sur ses qualités de réalisateur on s'aperçoit très rapidement qu'elles empêchent le spectateur de s'intéresser à l'histoire. La mise en scène statique est des plus ennuyeuse et il n'y a pas un seul plan du film qui laisse transparaître les écrans bleus devant lesquels les acteurs, figés comme des statues ont bien du mal à faire vivre et défendre leur personnage.
Philip : Pour revenir sur la différence principale entre l'épisode I et la 2eme trilogie, elle provient du rajeunissement de la cible à laquelle est dédié le film. Lucas et son équipe marketing, conscient de la rentabilité des jouets et des produits dérivés (supérieure à celle des films), ont opté pour un film s'adressant dans sa forme et dans l'ensemble de ses thèmes aux 8-12 ans. La majorité des fans de la première heure ayant vraisemblablement vieilli, ils se sont sentis un peu exclu d'un univers qu'il pensaient connaître. Les éditions spéciales où certaines scènes violentes avaient été gommées ou remontées (Han Solo tirant en légitime défense plutôt que de sang-froid sur le chasseur de tête) nous laissait pourtant présager de la (mauvaise) direction qu'allait prendre cette entreprise ''marketingofilmique''. Pour ma part, je ne raffole pas de la seconde trilogie, mais je peux la regarder sans ennui ni souffrance. En revanche je me suis rarement autant ennuyé que devant l'Episode I.
Denis : D'accord avec Philip pour l'infantilisation progressive. Je pense que Episode 1 pâtit continuellement d'une volonté acharnée de Lucas de surligner la transition avec les épisodes connus presque uniquement par l'entremise du gentil robot R2 D2 , présenté comme un ''courageux et gentil droïde'', déjà indispensable dès le premier quart d'heure. Tous les protagonistes, même de très haut rang, prennent ces pantins pour gosse comme des protagonistes à part entière. Autant dire qu'on est pas prêt de revoir un plan comme celui de L'Empire Contre-Attaque où C3 Po est littéralement bousillé et mis en pièces (dans le même ordre d'idée la princesse Leïa en laisse dans le pas si infantile que ça ''Retour du Jedi'' et la main tranchée de Luke dans L'empire contre-attaque). Sinon, je crois que Episode 1 est très proche de la première trilogie, et c'est précisément sa faiblesse. George Lucas s'appuie à fond sur les ''codes'' de la série (le générique, le premier plan descendant vers un vaisseau, les décors, le jargon etc..) et perd totalement de vue la liberté CREATRICE de ses personnages, plus pantins que jamais. A mon avis, Lucas se plante par excès de contrôle, mais on y reviendra...
Laurent : Que d'attaques pour un homme qui est l'un des rares visionnaires à avoir su créer un univers de toute pièce (en cela, Star Wars est plus excitant que la future trilogie du seigneur des anneaux qui n'est finalement que l'adaptation d'un roman) réintégrant les mythes et légendes qui ont fasciné toutes nos enfances (dont fait partie le seigneur des anneaux) et ce quelque soit les générations. Car, Episode I comme les précédents, c'est avant tout une aventure dépaysante avec des codes préétablis et une succession de morceaux de bravoure d'anthologie (pas la peine d'insister sur la perfection visuelle des effets spéciaux tant Lucas et ILM ont constamment fait avancer les choses dans ce domaine et cet épisode le rappelle avec des plans souvent extraordinaires : les différentes planètes et notamment celle de Naboo). Ce qui fait la force de l'épisode I, c'est justement, Denis, de faire le lien avec les épisodes précédents. Il ne faut jamais oublier que pour Lucas, la saga n'est qu'un seul et même film qu'il faudra visionner un jour d'une seule traite. Alors oui, Thomas, la mise en scène ne correspond pas aux standards actuels et c'est tant mieux car des plans fixes, des cadrages larges avec un découpage limpide, cela change des immondices que l'on nous propose de nos jours en matière de blockbusters. Quant à Philip et son argumentation sur l'infantilisme de l'épisode, il oublie que finalement sous les apparences, le film possède une véritable noirceur quand on sait ce qui va se passer (l'émergence de Palpadine offre ainsi des séquences vraiment inquiétantes).
Denis : D'accord avec Laurent (je rêve ou je me transforme en agent double ?), le film développe à mon sens le très intéressant thème des apparences trompeuses. Pour le spectateur lambda, tout est bien qui finit bien, mais le fan ou le spectateur attentif comprendra que la fin du film est réellement désastreuse car elle annonce la prise de pouvoir du méchant. Ici encore, il me semble que Lucas a privilégié l'homogénéité narrative et la cohésion de la saga au détriment du seul plaisir. Exemple : le méchant Darth Maul. Tout, de son aspect à la peur qu'il inspire aux personnages du film, fait de lui l'affreux en chef, avec ses cornes et son maquillage maléfique. Mais ce n'est qu'un bidon, un leurre sensé détourner l'attention du vrai méchant, Palpadine. cette manipulation fonctionne aussi bien dans la fiction que vis-à-vis du spectateur. Mais, retour de bâton, pour bien souligner cet artifice de méchants et créer une vraie gradation dramaturgique, Lucas en fait un adversaire médiocre, facile à battre. Du coup, si cette approche est très efficace sur le papier, sur l'écran on a l'impression d'assister à un déni de spectacle.
Thomas : Je suis assez d'accord avec Denis lorsqu'il tente de mettre en évidence les qualités très différentes du projet sur le papier et sur la pellicule. La raison principale de cette apparente cohésion du projet sur le papier vient du fait que la trame des 6 films ont été écrits en même temps il y 25 ans. Seulement, une trame ne fait pas un scénario et les contraintes actuelles (les fans, les ambitions technologiques et non artistiques d'ILM, la rentabilité commerciale) ne permettent pas de développer la série de la même manière que la première trilogie. La Menace Fantôme apparaît trop propre, trop formatée et sans enjeu. L'astuce aurait été de réactualiser, dans le sens artistique du terme, le mythe de Star Wars. Georges Lucas producteur et business man confiait le projet à une tierce personne qui y amenait son propre regard, dénué de concessions, et avec de vrais ambitions artistiques qui, à l'image d'un Bryan Singer adaptant X-men, relancerait l'intérêt, créerait la surprise et finalement, contenterait les fans de la première heure.
Laurent: C'est l'éternel débat sur ce que l'on attend de la saga. Je considère qu'elle doit former un tout cohérent et en cela, Lucas s'y tient en gardant le même look et en reproduisant des scènes déjà existantes dans les précédents films (la fin du duel où Obi-Wan se retrouve dans la même posture que Luke dans l'empire contre-attaque, l'ouverture du film identique à tous les films tout comme la fin à l'exception de l'empire, la même utilisation que l'épisode 4 raconté du point de vue des droïdes, R2-D2 et C3-PO alors qu'ici c'est le point de vue des deux jedis,..). Non, décidément, Lucas offre un modèle de classicisme ouvertement emballant qui trouve son apogée dans la séquence des pods (un jeu vidéo grandeur nature à la lisibilité parfaite grâce on y revient un découpage simple et efficace) et le combat au sabre laser.
Philip : Pour être cohérent, c'est cohérent. Lucas singe des scènes, des situations et la trame narrative de l'Episode IV avec son Phantom Menace qui n'est une fois de plus qu'une longue scène d'exposition entrecoupée de quelques séquences d'action poussive et au dénouement par avance connu. La fameuse scène de Pod Race, passage obligatoire avant une coupure pub, n'a aucun intérêt car la victoire est une condition sine qua non du départ de Tatooine. Dès lors on assiste à une course monstrueusement répétitive filmée sans imagination, bien moins intense que celle de Ben Hur à laquelle elle fait ouvertement référence (Le jeu vidéo tiré de cette séquence était également médiocre). Pour répondre à Laurent, il ne faut pas confondre classicisme et absence totale de talent. Lucas a de nombreuses qualité, mais malheureusement pas celle de réaliser convenablement un film. Durant les dialogues, les plans larges et les plans serrés s'enchaînent avec une monotonie démoralisante et les scènes d'action n'ont malheureusement pas évoluées en 20 ans (intégrité oblige ?) et ont pris un sacré coup de vieux vis à vis des productions récentes (les pirouettes sont plus nombreuses et font penser à Beowulf).
Denis :Bon. On ne va pas non plus cartonner Episode 1 pour chacun de ses partis pris ! Cette fameuse Pod Race n'est pas déplaisante en tant que scène de course en synthèse, mais comme morceau d'anthologie d'un film, on peut regretter qu'elle s'intègre mal à l'histoire et surtout qu'elle repose sur ses propres enjeux, sans s'insérer dans la problématique d'ensemble. Ce n'est pas du tout un morceau d'anthologie mais un bon ''court métrage'' dans le film ! Cela étant dit, je trouve que la réalisation de Lucas est très fonctionnelle. On ne peut lui reprocher d'avoir mal réalisé Episode 1, il a simplement évité la question artistique. C'est lisible, mais on peut le soupçonner d'avoir évité toute scène ''difficile'' pour ne pas risquer de parasiter son système. Sa maîtrise obsessionnelle suppose que rien de ''dangereux'' ne soit toléré dans son projet. Top sécurité, du coup, mini-feeling. Mais j'aime bien la façon dont est mené le duel final. A priori anti-dramatique, mais finalement logique puisque c'est la première fois que nous assistons à un combat de jedis en pleine possession de leurs moyens. C'est donc rapide et violent, un peu comme j'aime !
Coup de téléphone à la rédac, Renaud Moran prend brièvement la parole pour défendre le film.
Renaud : On est tous des gosses, jeunes ou vieux comme le dit Godard dans l'éloge de l'amour "un adulte, ça n'existe pas". Alors qu'on a passé notre enfance à jouer au chevalier délivrant la princesse, le film nous montre en live ce qui nous a toujours fait rêver. Ne pas aimer Episode I (et plus généralement Star Wars), c'est soit être un vieux con, un rabat-joie, un frustré, un refoulé. Refuser le spectacle proposé par Lucas, c'est refuser la part d'enfance qui sommeille en chacun de nous, c'est finalement être mort (
NDLR/ rires de l'assemblée). De tous les films de space-opéra, les Star Wars constituent un sommet qu'aucun autre film n'a pu atteindre (Galactica, star trek et consoeurs font rires). Alors, oui, c'est facile de critiquer mais qu'on nous propose une alternative car pour l'instant, personne n'a jamais pu faire mieux. Star Wars, c'est l'émerveillement total. Star Wars, c'est l'oeuvre d'un manitou de génie qui contrôle le processus de création de A à Z. Infatigable travailleur, Lucas compose des plans d'une incroyable richesse dans Episode I, il les remplit à ras bord, adepte du toujours plus. Quant aux messages universels propagés tout au long du film (et de la saga) comme celui d'Anakin énonçant que "le problème dans la galaxie, c'est que personne ne n'entraide", ils sont certes un peu cons mais tellement bons à entendre.
Denis : Je ne suis pas absolument sûr que Episode 1 représente tant que ça les images dont les enfants ont toujours rêvé. Moi je suis un peu plus pessimiste et je pense que les enfants rêvent toujours à partir de ce qu'on leur montre. C'est leur imaginaire qui fait les 3/4 du boulot. Mais concernant Episode 1, j'ose croire que les rêves des enfants transcenderont les scènes les plus faibles. A mon humble avis, Lucas nous trompe un peu en présentant son film comme un divertissement pour les 8-12 ans. En effet, les réelles implications du film se situent dans ses séquences politiques, là où précisément les mômes s'emmerdent et mangent leur popcorn. De plus, concernant la place indétrônable de Lucas comme visionnaire de Space-Opera, il faudrait quand même que tout le monde ici visionne un peu la série télé Babylone 5 vers laquelle Lucas ne cesse de loucher pour ses enjeux diplomatiques.
Philip : Donc pour suivre le sympathique raisonnement de Renaud, il est interdit de ne pas aimer les films de Lucas. Tant de fanatisme fait plaisir et peur à voir. Son Phantom Menace fait simplement pitié et Lucas mange son pain blanc. Ce qui est enrageant c'est son stupide entêtement à réaliser les deux prochains épisodes (Un Irvin Kershner aurait pu faire quelque chose de son attack of the Clones). En tout cas, ce sera sans moi (même gratuitement en projection de presse). Je ne participerai donc pas au prochain débat en 2005 lors de la sortie en DVD de l'épisode II.
Denis : Désolé, mais je n'éprouve nullement vos passions, ni négatives ni enthousiastes, pour ce produit moyen. Je me répète, mais Lucas démontre ici une certaine intelligence et une capacité à ne jamais perdre de vue les enjeux de son projet. Simplement, tout cela n'est pas excitant ni enthousiasmant, et malgré ma bonne volonté pour accorder toute mon indulgence à Jar Jar, je l'ai toléré à la première vision, mais la seconde le désigne illico comme l'homme à abattre. Et pourtant, il a une bonne bouille !
Laurent : de toute façon, le débat ne peut que se terminer au sabre laser par la disparition d'un clan. Il est clair que chacun restera sur ses positions. Pour ma part, je me réjouis d'avoir fait parti d'une génération qui a vu naître une saga mythique qui a bercé mon enfance et mon adolescence et comme un vieux souvenir de gamin, je continue à chérir des thèmes simples mais forts mis en image de manière merveilleuse avec un récit complexe faits de multiples rebondissements où la part prépondérante des personnages n'est jamais au grand jamais négligée. La saga Star Wars et donc Episode I (je n'aime pas faire un classement de préférence pour ce qui est un seul et unique film créée dans un espace temps certes un peu long) permet de retrouver ce qui est selon moi l'essence même du cinéma: Raconter brillamment et intelligemment une histoire.
Renaud Moran : 10
Laurent Pécha : 9
Pascal Faber : 6
Denis Brusseaux : 5
Frédéric Ambroisine : 3
Kevin Prin (à la bourre pour le débat) : 2
Philip Dowland : 1