De l'intérêt de s'entendre sur les mots: définition du genre.
Le film de possession, dont le nouvel avatar se nomme Devil Inside, a le vent en poupe depuis une bonne décennie, et n'a jamais été autant mis à l'honneur que depuis les années 70, que l'on peut sagement considérer comme son âge d'or. Toutefois, les contours de ce (sous) genre demeurent assez flous, au point d'en faire un fourre-tout cinéphilique, sorte de point Godwin du cinéma fantastique ramenant trop souvent, et à tort, en son sein des œuvres aussi diverses que Rosemary's baby, Evil Dead ou encore Prince of darkness. L'amalgame avec le film de fantômes ou, mieux, avec le film de diables et diableries est en effet une erreur fréquemment commise, certains oubliant que le Diable n'a pas forcément à montrer sa queue pour que l'on puisse parler de possession. Il est vrai, en revanche, que le film de possession sans la présence du Diable ou de ses légions, c'est un peu comme Terence Hill sans Bud Spencer. Mais le premier a néanmoins fait des films sans l'autre, et nous trouvons alors, et c'est là avec le film théiste, l'autre type de films du genre, des cas de possession filmique où Dieu et Diable restent au vestiaire. La faute est en réalité à imputer à un film discret et peu connu... L'exorciste que William Friedkin réalise en 1973. Ce chef d'œuvre a marqué à tel point la conscience collective qu'il est devenu rapidement l'image d'Épinal du genre, et a rédigé malgré lui une sorte de cahier des charges qu'une foultitude de réalisateurs respecte avec plus ou moins de brio (et c'est là un doux euphémisme...) depuis bientôt 40 ans.
Les codes du genre
Si le cinéma n'a pas attendu le film de Friedkin pour traiter de la possession, L'exorciste reste néanmoins un tournant dans le genre d'abord parce qu'il est, globalement, un moment clé dans le cinéma fantastique et d'horreur. Il a non seulement bouleversé la façon de montrer l'horreur et la peur, mais également de les penser. Quant au film de possession à proprement parlé, il ne paraît pas excessif d'avancer que L'exorciste l'a quasiment inventé. Avant lui, les incursions étaient non seulement timides, mais ne correspondaient en rien à ce que l'on a depuis l'habitude de nous montrer, et dont Devil inside fournit d'ailleurs une parfaite illustration. De ces exemples de films de possession pré-l'exorciste, retenons Le Dibbouk (Michael Waszinski, 1937), Mère Jeanne des Anges (Jerzy Kawalerowicz, 1961), et La Tombe de Ligeia (Roger Corman, 1965) qui comptent déjà parmi les références les plus honorables, mais qui surtout proposent ici et là des éléments, mais chacun de façon étanche, que Friedkin réunira et transcendera dans son film. Toutefois, un film s'affirme encore davantage comme un canevas (grossier cependant) de L'Exorciste: Possession meurtrière, réalisé par Waris Hussein un an avant le film de Friedkin, soit en 1972. Dans celui-ci, une femme d'affaires réputée, Norah Benson (Shirley MacLaine) va progressivement devoir admettre, face au comportement de plus en plus étrange de son jeune frère Joël, que ce dernier est sous l'emprise d'une entité maléfique. Si certaines des prémices de L'Exorciste apparaissent donc en filigrane dans ce film somme toute médiocre, Friedkin grave dans le marbre l'année suivante les commandements du genre.
En 2h de film, le réalisateur définit en effet des archétypes scénaristiques et esthétiques qui seront par la suite, soit imités, soit détournés, mais qui systématiquement serviront de postulat de base au travail des cinéastes. Nous retrouvons alors souvent un couple d'acteurs, de fait souvent un jeune et un vieux prêtre qui, s'ils convergent dans leur amour de Dieu, s'opposent dans la fermeté de leur foi et, plus encore, dans leurs convictions spirituelles. Lorsque le jeune, sceptique, parfois même cartésien et scientifique, doute, est en proie à de graves atermoiements intérieurs, le plus âgé lui est aussi le plus sage, celui qui a la connaissance, qui sait, qui a vu et qui s'est même déjà battu contre Satan et ses sbires (The Demon Murder Case, Le rite). De là, et puisqu'il s'agit fondamentalement d'un cinéma manichéen, les films opposent la religion, la foi et l'esprit à la science, aux sciences, au monde visible. Ils opposent plus fermement encore le bien au mal, la vertu au vice, d'où le sempiternel personnage d'enfant, descendant de Regan, pur et innocent qui sera perverti, souillé, menacé parfois jusqu'à la mort par les forces du mal ou, plus simplement par des esprits tourmentés, résurgences du monde des morts venant faire payer quelque chose, gratuitement ou non, aux vivants (Mausoleum, Ring, Dorothy). Souvent aussi, comme L'Exorciste, l'histoire se veut inspirée de faits réels, comme pour mieux crédibiliser le récit et renvoyer plus fortement le spectateur à son propre scepticisme (Amityville, L'exorcisme d'Emily Rose). Au niveau esthétique, l'héritage du film de Friedkin est encore plus manifeste, et les déformations vocales terrifiantes, les contorsions physiques, les passages en latin, les décharges grossières de haine blasphématoires, le fétichisme des armes servant à lutter contre le possédé (crucifix, eau bénite, bible, ...) et les séances d'exorcisme ont été repris jusqu'à la lie (Les âmes perdues, Le dernier exorcisme). La réalité est que le réalisateur américain a su saisir dès 1973 toutes les potentialités cinématographiques et dramatiques du genre, sa dimension spectaculaire servant, dans les meilleurs cas, à proposer de façon ludique les réflexions les plus profondes.
De la soupe de pois cassés aux caméras numériques: quoi de neuf depuis l'exorciste?
Le succès immense de l'œuvre enfantera presqu'aussitôt un très grand nombre de films de possession, dont ses suites directes (4 en tout), à commencer par L'exorciste II: l'hérétique (John Boorman, 1977). Aidées en cela par une résurgence féroce des mouvements occultes et sataniques, d'une façon même parfois très médiatique (voir le meurtre de Sharon Tate par "la famille" satanique de Charles Manson), les années 70 voient fleurir sur les écrans, en particulier aux États-Unis et en Italie, une programmation très éclectique de films de possession, allant d'œuvres solennelles et maîtrisées, La malédiction (Richard Donner, 1977), Audrey Rose (Robert Wise, 1977), La maison de l'exorcisme (Mario Bava, 1974), à d'autres sensiblement plus commerciales (L'anticristo, Exorcismo), voire même véritables curiosités cinématographiques (Abby, The sexorcist, Magdalena possédée par le démon). La décennie se clôt avec une proposition bancale, mais élargissant le champ du genre, Amityville (Stuart Rosenberg, 1979), déplaçant la possession des corps, aux murs puisqu'ici c'est bien la maison qui se trouve possédée. Un an plus tard, Stanley Kubrick avec Shining gardera le principe, mais abandonnera le Diable et offrira un film plus adulte, infiniment supérieur.
Après les élucubrations des années 70, le film de possession tel qu'il fut défini durant cette décennie disparaît peu à peu, à l'exception de rares incursions plus ou moins réussies (L'altro inferno, Virgil la malédiction, Démons). Reste que le genre évolue, qu'il est de moins en moins prisé par les réalisateurs, et que prêtres et curés disparaissent peu à peu des écrans sauf pour en rire (Y'a-t-il un exorciste pour sauver le monde, 1990). Comble heureux car incroyablement réussi de cette mutation, est le Possession d'Andrzej Zulawski (1981) qui paradoxalement n'évoque jamais littéralement ni ne cite la possession. Cette œuvre hybride, à la richesse esthétique et intellectuelle inouïe, offre de la façon la plus exubérante au film de possession le visage que L'Exorciste avait finalement voulu lui faire prendre, et où toutes ses potentialités psychanalytiques, politiques, métaphysiques et même philosophiques peuvent enfin pleinement s'exprimer.
Paradoxalement, les années 2000 vont à la fois remettre le film de possession sur le devant de la scène, le décliner, et dans le même temps l'appauvrir de par la médiocrité de certains films. En effet, tandis que certaines œuvres tentent d'approfondir les dilemmes moraux et éthiques passionnants soulevés par le genre (Requiem, réalisé par Hans-Christian Schmid propose notamment une vision froide et dépassionnée, presque naturaliste du genre, et aborde ses questionnements à travers le prisme d'un pragmatisme novateur), d'autres se complaisent dans un mimétisme simpliste, dans la vulgaire reproduction de ce que d'autres avaient déjà fait plus tôt, et mieux. Une autre tendance louable à souligner, est que les cinéastes tentent pour la première fois de se sortir du film de possession théiste, c'est-à-dire mettant au cœur de son intrigue la religion, pour aller vers quelque chose de plus large où possesseurs et possédés changent de nature (Session 9, Unborn, Insidious), quitte à parfois flirter avec le mauvais goût (Night of the demons, Jennifer's body). Reste ici un paradoxe intéressant à soulever: le fait que le film de possession soit dans sa grande majorité un genre essentiellement occidental alors que de toutes, c'est dans cette partie du monde que l'on se montre le plus méprisant et sceptique envers ce type de croyance.
Devil Inside de William Brent Bell, dans les salles le 22 février 2012.

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