Considéré comme « l’inventeur de la photographie en couleur », William Eggleston est incontournable à bien des titres. D’abord en tant que l’un des photographes les plus influents du vingtième siècle, mais aussi en tant que personne aux contours mystérieux et insaisissables, dont la personnalité atypique s’inscrit autant dans les cadres de son œuvre qu’elle n’échappe au cadre de ceux qui veulent la saisir. Faire un portrait de William Eggleston relève donc de la gageure. Pourtant, le long d’un intriguant voyage, le documentaire
By the ways, a journey with William Eggleston se propose d’essayer d’effleurer le mystère Eggleston.
BY THE WAYS, A JOURNEY WITH WILLIAM EGGLESTONUn film de Vincent Gérard et Cédric Laty
Avec William Eggleston, Winston Eggleston, Rosalind Solomon, Dennis Hopper, David Byrne, Tav Falco.
Durée : 1h27
Date de sortie : 07 février 2007 12 chapitres pour appréhender William Eggleston. Des rencontres familiales, professionnelles, artistiques pour traquer le photographe. Autant de morceaux d’histoires qui colorient en nuances vives le personnage, renvoyant cette enquête vers plus de mystère que d’éclaircissements. Au centre de l’intrigue, l’artiste se dérobe, se décadre, se fond dans l’ombre de ses photographies. Un voyage où se capture et s’échappe William Eggleston. Peu connu en France, William Eggleston n’en est pas moins un artiste majeur de notre époque. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les photographies qui émaillent le documentaire de Vincent Gérard et Cédric Laty, brusques éclats de couleurs qui frappent la rétine et fascinent immédiatement. Si
By the ways, a journey with William Eggleston a déjà le mérite de mettre en lumière le photographe, le documentaire a aussi le talent d’éclairer la personnalité de l’artiste, dans un portrait en creux où la réalisation rend aussi bien compte des qualités esthétiques de son œuvre que de l’univers singulier du personnage.
Au départ du voyage, il y eut le choc esthétique provoqué par les photographies de William Eggleston et la rencontre des deux réalisateurs français avec le photographe. Peu disert mais habité de bizarreries comme celle de regarder ses épreuves ganté de cuir noir, le photographe invite facilement au mystère, tout comme la force d’évocation de ses clichés, reproductions ancrées dans le plus banal du réel mais dégageant une étrangeté propre à donner lieu à de profonds prolongements imaginaires. Un documentaire sur Eggleston ne pouvait donc résolument pas emprunter les chemins ordinaires, et
By the ways, a journey with William Eggleston prend ainsi la forme d’un voyage déroutant où le photographe se révèle dans les témoignages de ceux qui le côtoient ou l’admirent au gré d’une narration en forme d’enquête mystérieuse. Le procédé pourrait paraître comme une fantaisie artificielle, mais tout comme le photographe s’évertue à faire de sa région natale, le Sud des Etats-Unis, un portrait tout à fait singulier, qui lui vaut souvent la comparaison avec l’écrivain William Faulkner, le documentaire écrit un portrait qui prend ses racines dans le réel mais s’étend vers les cimes de l’imaginaire.
Ce parti pris narratif rejoint aussi une certaine essence des photos de Eggleston. Comme l’écrit Mark Holborn dans son introduction au portfolio du photographe
Ancient et Modern en 1992, « la banalités de ces sujets est trompeuse, il y a un sentiment de danger menaçant caché derrière ces images ». L’apparente trivialité des sujets photographiés laisse effectivement sourdre grâce aux cadrages, à la saturation des couleurs et aux détails insolites de cette réalité commune, une étrangeté inquiétante que confirme le photographe lorsqu’il parle d’une de ses photos les plus célèbres,
The Red Ceiling (1973) : « Quand on regarde le colorant, c’est comme du sang qui mouille sur les murs… ».
Les photographies de l’artiste ne sont pas alors sans rappeler un autre grand artiste adepte de l’étrangeté dans les plus infimes détails, d’atmosphères inquiétantes dans des univers aux couleurs saturées, et d’une déformation d’un réel en apparence banal, David Lynch. A travers leur narration et le traitement musical du documentaire, les deux réalisateurs français formalisent ainsi le lien reliant le photographe au cinéaste, par ailleurs lui-même photographe.
Mais les documentaristes rendent aussi grâce au travail de William Eggleston. D’abord dans la composition plastique de leurs plans, où ils s’évertuent parfois, à la manière du photographe, à restituer ses décadrages comme lors d’un entretien avec une vielle dame cadrée de côté puis décadrée de face, ou ses prises de vues sous des angles surprenants comme lors de cette conversation où la caméra filme au ras du sol un oiseau en cage. Le décalage entre l’image et le son vient aussi renforcer cette impression de prises de vue hors du temps que l’on ressent à la vision des photographies de l’artiste. Enfin, un magnifique passage laisse voir l’apparition d’une photographie de Eggleston lors d’un tirage avec la technique d’impression du « dye-transfer », procédé qui donne les couleurs si vives aux photographies de l’artiste et qui lui a aussi donné ses titres de noblesse.
Tout au long de travellings en voiture visitant le Sud des Etats-Unis ou en suivant de loin le photographe,
By the ways, a journey with William Eggleston semble tenter de s’imprégner des paysages qui l’ont tant inspiré, et réussit au bout du voyage à nous faire pénétrer dans l’univers de William Eggleston, mais si l’homme aux gants noirs se laisse saisir, il ne se laisse pas circonscrire en gardant une part de son mystère. Au beau voyage proposé par le documentaire répond alors le voyage immobile de ses magnifiques photographies.
Arnaud OlzeskiRetrouvez pages suivantes la galerie photos...