S. Darko décline les principaux éléments du film culte de Richard Kelly et entend conserver une illusion d’intégrité en survendant la présence de la jeune actrice Daveigh Chase (la vraie Samantha Darko dans
Donnie Darko).
Mais les failles temporelles existent : la preuve en images.
Dans l'introduction de
S. Darko, un panneau résume ce qui s’est passé entre
Donnie Darko et la pseudo-suite: "En Virginie, à la fin des années 80, Donnie a été tué par un réacteur d’avion qui s’est écrasé sur sa chambre pendant son sommeil. Le gouvernement n’a jamais pu identifier la provenance de l’appareil. Mais ce n’est que le début de la tragédie et du mystère. Sept ans plus tard, en plein dans les années 90, Samantha, désormais seule et perdue dans ce monde, a fui la maison endeuillée. Accablée par la tristesse et incapable de rêver, elle a sombré dans les ténèbres de son sommeil. Et quand les ténèbres consument le soleil, la nuit appartient aux cauchemars."
Dès le départ, on cherche à faire oublier au spectateur que la réponse de cette énigme était déjà murmurée dans
Donnie Darko. En réalité, le réacteur provenait d’une faille temporelle et l’avion était celui qui emmenait Samantha Darko et sa mère au concours de danse des Sparkle Motion.
Cette dernière en remplace une autre (Beth Grant, coach des petites danseuses et prof de Donnie) qui doit défendre Jim Cunningham (Patrick Swayze, le prédicateur), inculpé après la découverte de vidéos à caractère pédophile dans la cave de sa maison.
De manière basique, Chris Fisher, le réalisateur aux commandes de ce projet maudit qui n'aurait jamais dû voir le jour, reprend la trame de
Donnie Darko en la situant dans une époque différente et en adoptant un point de vue inédit. La grande idée consiste à échanger les rôles.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Samantha n’est pas tellement un double de son frère Donnie des années plus tard, mais plus de Frank (James Duval, sous le déguisement de lapin), le copain de la grande sœur de Donnie (Maggie Gyllenhaal).
Le costume qu'il portait le soir de la tragédie et de la fin du monde de Donnie était justifié parce que le climax se déroulait le soir d’Halloween, au moment où les fantasmes de super-héros débandent. Sans explication tangible, Samantha a récupéré le livre et le dessin de Frank que l’on voit à la fin de
Donnie Darko, pendant la séquence des travellings avec la reprise de
Mad World, des Tears for Fears, par Gary Jules.
A l’inverse, le personnage qui porte le masque du lapin dans
S. Darko (Iraq Jack) est une piste trompeuse. C'est en réalité un double de Donnie Darko, incarnation du marginal en proie au doute. Cela s'exprime jusque dans la ressemblance physique de l’acteur James Lafferty avec Jake Gyllenhaal.
Ce retournement de situation est non seulement ridicule, mais surtout il trahit le monde créé de toute pièce par Richard Kelly. D’autant que Donnie était atteint de schizophrénie; ce qui donnait une légitimité à la représentation de son univers intérieur partagé entre les monstres du réel (le prédicateur pédophile) et l’imaginaire (le lapin venu du futur lui faisait commettre des actes répréhensibles).
Dans
S. Darko, il n’est question que d’hallucination, de retour vers le passé pour comprendre une identité mystérieuse et surtout d’un cratère causé par une météorite ; ce qui est moins troublant qu’un réacteur d’avion sorti de la quatrième dimension.
L’action de
S. Darko se déroule dans les années 90 et le ton essaye d’emprunter la veine des films de Gregg Araki (
Doom Generation et
Nowhere), l’innocence trash en moins. Ici, Samantha et son amie errent dans les cimetières comme deux fans de Mylène Farmer.
En liant les tragédies du frère Donnie et de la sœur Samantha, le réalisateur Chris Fisher, responsable d’un très mauvais
Nightstalker, a cherché à éclaircir l'univers opaque du premier film. Mais le scénariste Nathan Atkins ne fait que l’embrouiller inutilement avec des pistes plus risibles que hasardeuses. Il cherche une complémentarité là où Richard Kelly, absent et farouchement opposé au projet, ne la souhaite surtout pas.
Dans la logique de parenté imposée par les producteurs peu scrupuleux, Fisher reprend les artifices formels de Kelly sans grâce (les effets spéciaux, les accélérés, les plans poétisants sur les nuages), multiplie les clins d’œil expiatoires (la voiture qui s’envole à cause de la faille temporelle se moque presque de
Southland Tales, qui reprenait cette idée de
Repo Man, d’Alex Cox) et ne produit que de l’écume de
Virgin Suicides sans gravité ni mélancolie.
A ce niveau, ce n'est plus une suite mais un pastiche où tous les événements marquants de
Donnie Darko, voire des plans entiers, sont recyclés de manière éhontée. Fisher va même jusqu'à reprendre intégralement une séquence où le groupe de Samantha Darko se produisait sur scène en dansant sur
Notorious, de Duran Duran. Il s'agit moins d'une référence qu'une manière détournée de renouer avec tous les thèmes passionnants du film de Richard Kelly : la foi, le super-héros ado, le destin, la prémonition.
On pourrait à la rigueur sauver de
S. Darko la bande-son de Ed Harcourt, mais elle n’atteint jamais la classe aérienne ni le spleen foudroyant de celle de Michael Andrews. Fisher aurait certainement aimé que Harcourt compose un morceau aussi marquant que
Mad World. Son raisonnement absurde l'oblige à organiser une scène intégralement pompée sur
Donnie Darko où l'on retrouve tous les personnages secondaires après l’accident. C’est une figure obligatoire du film choral et il n'y a rien de honteux à l'utiliser. Or, elle n’a ici aucune raison d’être puisque
S. Darko n’en est pas un.
Sorti la semaine dernière en DVD aux Etats-Unis, le film cartonne. Mais sa note sur Imdb (4,1/10) traduit à juste titre l’indice d’insatisfaction des premiers spectateurs. A moins qu'il ne s'agisse que d'un boycott des fans de Richard Kelly.