A l’orée du mois de décembre, Bach Films, éditeur spécialisé dans des éditions à faible coût, a décidé de poursuivre sa politique de commercialisation de classiques du cinéma mondial à des prix défiants toute concurrence. Jusqu’alors, en pleine expansion du marché du DVD patrimonial, cela lui avait considérablement réussi mais il faut bien reconnaître qu’avec la collection dédiée aux chefs d’oeuvre du cinéma soviétique qu’il inaugure, l’éditeur ne peut que s’ouvrir les portes de la reconnaissance et de la réussite. Et il faut bien avouer, malgré quelques réticences premières et certaines réserves techniques, que l’audace qui est sienne mérite d’être récompensée car grâce à sa volonté s’offrent à nous des métrages d’une richesse inouïe parmi les meilleurs que put produire le cinéma soviétique des années 1920 jusqu’à la naissance des années 1980.

En effet, si l’on regarde avec attention le catalogue qui depuis quelques mois se met en place pour cette collection, on constatera que la volonté est à la diversité de genre et de style mais surtout que le critère principal est exclusivement cinéphilique et qualitativement exceptionnel.
Pour nombre de cinéphiles et dvdphages amateurs, le cinéma soviétique se résume souvent à S.M. Eisenstein et à quelques rares cinéastes brillants mais plus contemporains comme Béla Tarr, Tarkovski, Sokourov ou d’autres encore qui ont émergé au coeur des années 1990 avec l’effondrement de l’Union Soviétique. Et pourtant, c’est tout un pan du cinéma mondial qui est et reste omis de tous, avec des oeuvres d’une puissance artistique et formelle qui n’aurait rien à envier au meilleur des cinématographies européennes, américaines ou encore japonaises.

Et il faut constater et admettre notre ignorance face à un tel vide et reconnaître avec modestie que ce cinéma nous est aussi inconnu qu’il est avec toute la mesure possible, simplement exceptionnel de talents et de recherches. Avec la collection les chefs d’oeuvre du cinéma russe, Bach Films fait le pari de combler ces lacunes pour moins de six euros le DVD et au vu des métrages de Kozintsev, il faut bien reconnaître que c’est peu cher payé pour voir sa conception du cinéma mondial radicalement évoluer.
Au visionnage notamment d’
Hamlet et du
Roi Lear, réalisés par Grigori Kozintsev, le saisissement est absolu et bouleversant car c’est à la fois retrouver mêlés dans une oeuvre de cinéma, des acteurs d’une qualité que ne renierait pas l’école classique anglaise, des tragédies classiques de la littérature mondiale qui pourtant n’ont rien de soviétique et surtout un réalisateur susceptible de composer des images comme l’ont fait avant lui Akira Kurosawa et Orson Welles. Et ce n’est pas peu dire que d’égaler deux si grands maîtres du cinéma mondial. Mais cela n’est pas tout si l’on considère deux autres aspects de ces oeuvres. Tout d’abord, chacune de ses réalisations comme tous les films de son auteur, ont vu l’un des plus grands compositeurs russes du XXe siècle, Dimitri Chostakovitch, signer les bandes sonores. Et plus encore, là où cela paraît insensé à croire, il faut imaginer que les budgets étaient sensiblement illimités ce qui donne une ampleur jamais vue à l’image.

Pour l’ensemble de ces raisons et simplement pour connaître Grigori Kozintsev, il faudrait déjà se ruer sur ces éditions mais là où la surprise est plus grande encore, c’est que l’ensemble des films qui nous sont proposés dans cette collection sont de la même teneur !
Que ce soient des ballets filmés, comme
Le Lac des Cygnes ou
La Belle au bois dormant, genre inexploité et méconnu de nombre d’amateurs pourtant exigeants de cinéma, en passant par
L’Homme à la caméra de Dziga Vertov, jalon essentiel du cinéma documentaire,
La Mère de Poudovkine ou encore
Le Bonheur d’Alexandre Medvedkine,
Arsenal ou
La Terre d’Alexandre Dovjenko sans oublier d’autres films de guerre inoubliables comme
La Bataille de Berlin de Yuri Ozerov, ce sont plus de trente DVD de films russes qui arrivent dans nos bacs pour répondre à notre ignorance et reconsidérer le cinéma russe en dehors des poncifs habituels, mêlant propagande et enflure excessive de la forme.
Alors, il ne reste plus qu’un pas à faire pour oser explorer le catalogue de cet éditeur atypique et remercier Bach Films de son initiative.
En aparté En plus de ses choix éditoriaux qui n’auraient rien à envier à ceux de MK2 Editions, Carlotta ou Wild Side, malgré des soucis techniques et une absence chronique de restauration qui peut parfois handicaper les meilleurs de ses films en raison de l’économie générale de la collection, il faut aussi reconnaître à l’éditeur qu’est Bach Films, un certain sens de l’humour. En effet, tout amateur de DVD sait que le plus pénible dans le visionnage d’un film sur ce support, ce sont ces menus fixes ou animés, s’étirant sur de trop longues minutes, pour dispenser avertissements légaux et autres menaces institutionnelles. Pour répondre à cette obligation, Bach Films a trouvé plus ludique et efficace en procédant autrement. Par l’usage de séquences extraites de vieux films, le détournement et la modification de leurs sous titres, ces messages destinés à lutter contre le piratage et la copie illicite, autrefois fastidieux, surprennent dorénavant et amusent, ce qui n’est pas peu dire et incitent plus encore à soutenir la capacité que l’éditeur a de penser le marché du DVD autrement.