A l'heure où Sharon Stone n'a tellement rien à dire sur
Basic Instinct 2 en conférence de presse qu'elle préfère crier son soutien aux anti-CPE, la rédaction sort sa plume affûtée pour évoquer les meilleurs souvenirs de femmes tueuses et/ou méchantes au cinéma.
Et toi, dans quel film il y a ta méchante préférée ?Romain Le Vern :
Audition, de Takashi Miike
Le traumatisant
Audition, sorte de cauchemar éveillé teinté d'absurde, fait définitivement partie de ces films qui me hantent dangereusement. Six ans que je l'ai vu et impossible de l'oublier. Tel quel, c'est un chef-d'oeuvre où la violence la plus froide le dispute au romantisme le plus torride. Asami, personnage quasi-fantômatique, incarne à la fois la culpabilité du deuil, un idéal féminin inaccessible, une héroïne Hitchcockienne glaciale, un monstre de cruauté sous son apparence angélique. Et bien plus encore. La scène de l'audition est aussi perverse que celle de l'interrogatoire dans
Basic Instinct sauf que l'amour a remplacé la provoc graveleuse. Outre les relations homme-femme auscultées avec acuité et l’angoisse distillée de manière graduelle et élégante, c'est surtout l'incapacité de se remettre d'un ancien amour (la peur de la nouvelle rencontre, l'impossibilité de retrouver l'état amoureux...) qui est le thème (universel, s'il en est) de cette histoire moralement et physiquement déviante, très impressionnante et très robuste, où on souffre pour montrer qu'on s'aime. Aussi mystérieuse lorsqu'elle lit un bouquin (et qu'on l'aperçoit de dos), découpe le pied de son amant, attend silencieusement devant son téléphone ou prend un taxi, Eihi Shiina, mannequin d’une beauté inouïe, incarne l’une des plus redoutables prédatrices que l’on ait vu depuis
Le quatrième Homme, de Paul Verhoeven, faux brouillon de
Basic Instinct et vrai grand film du Hollandais violent. Autres tueuses en vrac (liste non exhaustive, bien sûr): Glenn Close dans
Liaison Fatale, maîtresse cintrée à proscrire à toute homme marié qui aspire à une vie monotone et bien rangée ; Linda Fiorentino, salope vénéneuse dans
Last Seduction ; Simone Signoret dans
Les diaboliques, manipulatrice et fermée à double tour ; Dominique Lavanant dans
Mort un dimanche de pluie, femme maudite pour un contre emploi jouissif ; Edith Massey, impitoyable reine Carlotta dans le non impitoyable
Desperate Living ; Jennifer Jason Leigh, toujours, encore, dans
JF partagerait appartement ; Rebecca de Mornay, méchamment sexy dans
La main sur le berceau. Mais, dans les
Basic Instinct, Sharon n'est pas qu'une tueuse présumée, elle est surtout méchante. Comme Leila Hyams, Cléopâtre si belle et pourrie dans
Freaks, la monstrueuse parade, que la nature se vengera ; comme Isabelle Huppert dans
La pianiste, poussant le vice à aller foutre des bouts de verre dans la poche d’une de ses élèves parce que cette dernière a eu le malheur d’avoir été réconfortée par celui qu’elle convoite secrètement... Et,
last but not least, comme l’inestimable Sandra Bernhard, grande amie de Madonna (une autre méchante, qui ne sourit jamais et qui aux dernières nouvelles aime le roller) dans le délicieux plaisir coupable
Hudson Hawk, gentleman Cambrioleur (accessoirement, elle chante
The Power de Snap comme une déesse). Méchante à l’écran, oui, mais aussi dans la vie. Elle est fantastique.
Arnaud Mangin :
Psychose, d'Alfred Hitchcock
Le cinéma, centre de tous les paradoxes, veut que sa meurtrière la plus célèbre soit finalement un homme travesti. Désolé, et surtout tant pis si nous vous gâchons la surprise, mais la personnification même de la femme tueuse sur grand écran ne peut passer outre
Psychose d'Alfred Hitchock, d'autant plus que le réalisateur approche ici son sujet sous un angle bien particulier. Il y a bien entendu le meurtre dans son aspect le plus barbare, et effectué physiquement par Norman Bates habillé, coiffé et maquillé comme sa propre mère, mais la complexité du propos va bien évidemment plus loin que le simple dédoublement de personnalité et il est ici presque question d'absorbation de mentalité. A force de vouloir imiter sa génitrice, le jeune homme a laissé sa propre timidité s'éclipser pour laisser la vieille dame prendre le dessus de conversations à deux voix mais issues d'une seule bouche. Ses mots, son physique, sa gestuelle mais surtout sa jalousie éradiquent lentement Norman (avec un "man", comme homme) pour laisser place à Norma (avec un "ma", comme maman) qui vit à nouveau à travers le corps de son propre enfant et dévoile peu à peu la criminelle qu'elle à toujours été, et ce, plusieurs années après sa propre mort. Les jeunes femmes faisant les yeux doux à son timide petit Norman en feront forcément les frais…
Arnaud Mangin – encore ! :
Vendredi 13, de Sean Cunningam.
Comme si les rapports freudiens entre mères et fils servaient de base aux instincts meurtriers de ces dames, la plus barbare du septième art se cache peut-être parmi l'un des plus beau fleurons de la série B :
Vendredi 13 ! Malheureuse mère de famille, Pamela Vorhees vit forcément très mal la mort de son petit Jason (rebaptisé Jackie dans la version française) puisque ce dernier s'est noyé dans l'insouciance totale des teenagers normalement chargés de surveiller la colonie de vacances de Crystal Lake. Fin du fin, l'enfant handicapé mental et physique aura basculé dans le lac suite aux moqueries de ses petits camarades. Il n'en fallait pas plus à la dame, ayant eu le temps – 20 ans - de basculer dans la folie pour désosser les nouveaux moniteurs qui se roulent des galoches derrières les arbres. Un coup de hache par-ci, une gorge percée par là (celle de Kevin Bacon en plus) sont au programme de cette fastidieuse boucherie très masculine dans son exécution, et finalement nécessaire pour nourrir le suspens. Tout étant mis en scène par Cunningham pour nous faire croire que le tueur est un homme (vue subjective, crimes barbares, vêtements de bûcheron, etc)… La suite on la connaît : Jason, l'invincible Jason, conservera la tête de sa jolie môman avant de faire le tour des Etats-unis, et du temps, pour réduire en charpie les ados de la planète
Laurent Tity :
Femme fatale, de Brian de Palma.
Rebecca Romijn Stamos y est sensuellement dangereuse, et réussit à allier selon les scènes charme classieux et vulgarité aguicheuse. Un autre souvenir qui me hante est celui de Glenn Close dans
Liaison fatale, pour l'une des pires détraquées de l'histoire du cinéma, avec Kathy Bates dans
Misery bien sûr ! Et puis évidemment, il y a la
Nikita de Luc Besson.
J'oubliais !
The house of 1000 corpses ! Dans la famille de tarés, je demande la fille !
Cédric Muffat :
Le retour de l'inspecteur Harry, de Clint Eastwood.
Le Retour de l'inspecteur Harry appartient à un sous-genre bien précis, qui nous intéresse ici au plus haut point: le Rape Revenge. On peut le résumer en ces termes: une femme se fait violer au début du film (ou durant un flashback comme c'est le cas ici), et passe le reste du temps de projection à se venger. Ce quatrième Inspecteur Harry est sinon le meilleur représentant du genre; en tout cas le plus célèbre. Il a aussi le bon goût d'éviter le côté putassier et purement racoleur que l'on peut d'ordinaire lui accoler. Après avoir été violée lors d'une fête foraine (en compagnie de sa sœur, devenue depuis catatonique), Jennifer Spencer -le personnage incarné par Sondra Locke- entreprend une croisière vengeresque afin d'éliminer ses agresseurs un à un. Le modus operandi relève du rituel: après s'être assurée que la future victime l'a bien reconnue, et qu'elle a donc le temps matériel de regretter d'avoir glissé son extrémité là où il ne fallait pas, Jennifer explose ladite extrémité d'un coup de revolver bien placé avant d'achever sa proie. Froide et implacable? Pas si sûr. Le personnage, tout comme le film, échappe d'ailleurs à une lecture simpliste et manichéenne. Les violeurs sont des ordures… Mais l'un d'eux au moins regrette sincèrement son geste et tentera d'implorer le pardon de son exécutrice. En vain. Celle-ci semble-t-elle déterminée et déshumanisée? On peut le croire jusqu'à ce que le vernis craque; révélant une femme brisée loin des clichés de la femme fatale sans remords ni conscience. Ce qui ne l'empêche pas d'être diablement efficace dans ses œuvres. Dirty Harry style. Une sorte de pendant féminin au flic le plus à droite de San Francisco, en quelque sorte. C'est une des forces du film: nous faire passer de l'autre côté de la barrière, jusqu'à générer plus d'empathie pour la "méchante" officielle que pour ses victimes. Harry ne s'y trompera pas, comme en atteste la liaison qu'il débutera avec la femme qu'il est censé appréhender. Troublant et diablement efficace.
JDM :
Les Menottes Rouges, de Yukio Noda.
Son nom est Rei, elle est flic à Tokyo et évolue en sous-marin dans les pires milieux de la pègre et les nids reclus de psychopathes. Son patron la trouve expéditive, sadique mais elle s’en fout. Abusée par les hommes, violée, torturée, elle a su se débarrasser de la trop salissante étiquette de jouet sexuel docile qu’on lui avait collé sur la poitrine pour se transformer en poulet le plus vicieux et cruel de la planète. Icône de l’héroïne pop passée au moulinet implacable de la sexexploitation et de l’ultra-violence, devenue démon pour en finir avec une société masculine sanglante. Sa spécialité : les violeurs de gosses qu’elle étrangle à coup de menottes (d’où le titre du film). Le parcours chaotique de la belle et charismatique japonaise ne s’arrête pas là et renverse brutalement et sans subtilité les codes culturels nippons. Un coup de pied direct dans le ventre des traditions qui fait plier les coutumes pour nous livrer l’excellente mais méconnue quintessence du cinéma de genre japonais des années 70. Elle est campée à l’écran par Miki Sugimoto, effigie du film de bondage. Finie donc la gentille geisha, révérencieuse, polie et angélique. Cette fille-là est une vraie pourriture, fascinante mais mortelle. Personnage à l’éthique inexistante et aux techniques plus frontales encore que celles d’un seconde ligne, elle ne montrera pas l’once d’un début de pitié pour les déviants comme pour les victimes. Froide, distante, et déshumanisée c’est une tueuse officielle que même l’administration préfère oublier…ou liquider. Elle est l’héroïne du film de Yukio Nodo, perle du cinéma trash nippon, et prochain film que vous regarderez. Une pellicule sans concession, au delà de la morale, un objet passé de mode mais qui, coup de bol, bénéficie d’une très belle édition DVD supervisée par Christophe Gans.

Elodie Leroy :
Beyond Hypothermia, de Patrick Leung
Nikita n'est jamais loin lorsque l'on évoque les femmes tueuses au cinéma, et les cinéastes hongkongais ne font pas exception parmi ceux que l'héroïne de Luc Besson a traumatisés. Il ne faut toutefois pas oublier que les fameuses "girls with guns" donnent lieu depuis longtemps à un genre à part entière dans l'ex-colonie britannique, prenant la suite logique de celles qui régnaient dans les films d'arts martiaux il y a quelques décennies.
Réalisé en 1996 par Patrick Leung,
Beyong Hypothermia est la première production Milkyway, société créée la même année par Johnnie To et Wai Ka Fai. Lorsqu'il réalise ce film, Patrick Leung a déjà un curriculum vitae non négligeable puisqu'il a été l'assistant réalisateur de John Woo sur plusieurs films. Avec
Beyong Hypothermia, il rend évidemment hommage au maître du
gunfight à travers des scènes d'action nerveuses et joliment orchestrées par Yuen Bun et Yuen Tak mais aussi en développant des thématiques voisines. Tueuse à gage, Shu Li Han (Wu Chien-Lien) a la particularité de posséder une température du corps de 32°, soit largement inférieure à la moyenne. En état d'alerte permanent, elle mène une vie extrêmement solitaire, ne parle à personne, si ce n'est à l'intermédiaire qui lui transmet ses missions, une femme nettement plus âgée qu'elle et qui semble lui vouer des sentiments ambigus. Froide et implacable, Shu Li Han se révèle sans pitié et n'épargne absolument personne (vous êtes prévenus…) quand il s'agit d'honorer un contrat. Pourtant, lorsqu'elle se réfugie dans l'obscurité de son appartement, elle ne peut s'empêcher d'observer le vendeur de nouilles qui fait tourner son commerce juste de l'autre côté de la rue. Pour cette jeune femme timorée en quête de rédemption mais aussi de chaleur humaine, cet homme simple, extraverti et plein d'humour est exactement son contraire – même si l'on apprend par la suite qu'il est lui aussi marqué par un passé trouble lié aux triades – et la scène de baiser où elle se jette maladroitement sur lui a quelque chose d'émouvant. Shu Li Han acceptera malheureusement la mission qu'il fallait éviter lorsqu'elle se confrontera à la mafia coréenne et notamment au terrible Yichin (Han Sang-Woo), lui-même animé par la vengeance.
Le propre de
Beyong Hypothermia est qu'aucun des personnages principaux n'est en fin de compte réellement antipathique, pas même celui qui deviendra l'ennemi juré de Shu Li Han. Les différents protagonistes évoluent dans un univers violent et cruel qui leur laisse peu d'issue et peu d'occasion de s'amender. Wu Chien Lien (
A Moment of Romance) s'avère étonnamment crédible dans le rôle de la tueuse, son visage pouvant paraître froid comme de la glace pour trahir la minute d'après de subtils bouleversements intérieurs. Un beau rôle pour la comédienne, qui se voit – il faut le dire – fort bien donner la réplique par le toujours excellent Lau Ching-Wan (
The Longest Nite). Mentionnons enfin un bain de sang final époustouflant, accompagné d'une chanson douce qui reste en tête longtemps après.
Antoine Lassort :
Basic Instinct 2, de Michael Caton-Jones.
(NDLR. Qu'il a vu, dépité, à côté de Romain)Sharon Stone dans
Basic Instinct 2 : tueuse au cinéma, tueuse de cinéma.
Parlons-en justement de cette femme-tueuse... Non content de tuer des gens
(enfin peut-être...qui sait? Surement pas nous en tous cas après le final le
plus grotesque de la planète ciné depuis
Supernova), Stone/Tramell tue le cinéma, tout court, en infligeant au spectateur, à la profession, aux
distibuteurs, aux écrans même, à qui vous voulez en fait (mais pensez
surtout à quelqu'un que vous haïssez) un supplice que seuls les resistances
du celluloid peuvent endurer. Un rôle absolument pathétique, ou une tendance
au pastiche que les esprits les plus tolérants voudront bien considérer.
Mais une seule interrogation : Pourquoi faire ce film ? Pourquoi tuer du même
coup de chevrotine un personnage intéressant et hautement sexué, un film
original (
Basic Instinct), un statut, une carrière (
Casino,
c'est loin, très loin...) et autant de pupilles (tout
compte-fait... attendons les chiffres avant d'avancer ce "autant"). Ah mais
bien-sûr, pour le chèque, pour la cosmétique et les tubes de botox. Pour les
bains d'évian, les suites présidentielles et les galas sous produits. Pour
l'essentiel en somme. Alors en parlant d'essentiel, imprimez ceci madame
Stone : oui vous êtes une tueuse, une vraie, une douée, une de ces tueuses
qui se perd dans l'acte. Une assassine de l'art doublée d'une opportuniste
aveugle, manipulatrice et hautement irrespectueuse des gens qui vous ont
amené au plus haut. Pas besoin de pics a glace, il suffit d'un vison, un
gros chèque et une tendance au mauvais goût. Pas besoin de cinéma et c'est
là le plus triste.