Responsable de grands films fantastiques dans les années 70 (
La Résidence,
¿Quién puede matar a un niño?), Narciso Ibáñez Serrador, désormais reconverti dans le tube cathodique, a fait appel à cinq réalisateurs Ibériques qui ont le vent en poupe (Jaume Balaguero, Alex de la Iglesia, Paco Plaza, Enrique Urbizu et Mateo Gil) pour concrétiser un projet produit par et pour la télévision et filmer des histoires effrayantes qui empêchent de dormir (la série est bien nommée
Peliculas Para No Dormir en espagnol). Rien de moins que l'équivalent espagnol des
Masters of Horror. Cette collection est enfin disponible en zone 2 chez Bloody One. La densité des sketches invite à les présenter séparément – ce que l’on fera chaque semaine avant de les regrouper dans un dossier célébrant la totale réussite de l'entreprise. Après l'excellent
A Louer, de Jaume Balaguero, remarquable film où le réalisateur de
Darkness se montre au sommet de son art horrifique, poursuivons avec
La chambre du fils, d'Alex de la Iglesia.
Enlevons immédiatement un vilain malentendu :
La chambre du fils (d’ores et déjà rebaptisé par certains sous le titre
La chambre de l’enfant – ce qui serait sa traduction la plus correcte) possède autant de points communs avec la chronique homonyme de Nanni Moretti que
Paprika de Satoshi Kon avec celui de Tinto Brass. D’emblée, ce sketch souffre de cette traduction maladroite: on ne raconte pas ici le douloureux travail de deuil d’une famille au bout de son rouleau existentiel mais l’effondrement progressif d’un jeune couple a priori stable, heureux et aimant, dont le ciment affectif va être usé par des phénomènes inexplicables. Alex de la Iglesia est un cinéaste que l’on affectionne beaucoup pour sa faculté à signer des films totalement décomplexés, excessifs, généreux et cruels qui suscitent instinctivement une forme de complicité avec celui qui adore ça. Toutes ses fictions possèdent des qualités propres mais le plaisir décuple souvent lorsqu’on les voit à répétition:
Mes chers voisins, relecture Polanskienne avec des voisins louches et des secrets de couloir assassins, entre dans cette catégorie. Inversement, certaines exceptions comme
800 Balles, comédie de western déjantée, supporte moins bien, avec le recul, le visionnage intempestif. Après la sortie en dvd de
Muertos de Risa il y a quelques mois, le cinéaste Ibérique fait de nouveau parler de lui avec cette participation ironique à un projet cathodique alors que lui-même ne cesse de casser le monde des médias et de la télévision dans ses opus (voir
Le jour de la bête).
Depuis
Action Mutante, Alex de la Iglesia a toujours flirté avec le genre fantastique (la fin du
Jour de la bête avec l’apparition tant fantasmée du diable, les flammes démoniaques du
Crime Farpait où le laideron est assimilé à une dévote de Méphisto) sans jamais véritablement oser y retourner, en privilégiant toujours une forme de décalage synchrone avec celui de personnages quasi-déconnectés au réel. Or, cette expérience télévisuelle devient un moyen pour lui de renouer avec cette veine de prédilection en même temps que de s’amuser visuellement à faire serpenter sa caméra dans les moindres recoins d’une maison. A travers un argument simple comme bonjour (un couple emménage dans une maison idyllique qui pourrait être habitée par des esprits belliqueux), le cinéaste ne peut pas malgré tout s’empêcher de musarder ailleurs: du huis clos Polanskien (il est d’ailleurs hallucinant de constater à quel point ce cinéaste a constitué l’une de ses influences les plus incontestables) à la comédie franche (le personnage masculin un peu fourbe dès qu’il s’agit de draguer les vendeuses d’un magasin au rayon enfant ou de supporter les vannes acerbes de son patron au journal). Les dialogues acérés trahissent sa patte personnelle ainsi que celle de son coscénariste attitré Jorge Guerricaechevarría assurant que nous sommes avant tout dans un film d’Alex de la Iglesia et non pas dans un énième film de commande à dessein bassement mercantile. En substance, on peut s'amuser à voir une réflexion sur le journalisme et l’incapacité de concilier une vie professionnelle mouvementée et une situation familiale compliquée qui réclame beaucoup d’énergie. Mais très vite, l'action épouse des oripeaux plus délétères.


Toutes ces séquences initiales servent d’hors d’œuvre pour déguster le plat principal: un pur film d’horreur, avec son incipit choc, son déroulement un rien schématique (le thème des doubles, prochainement exploité en suivant une structure cauchemardeuse dans
Abandonnée de Nacho Cerda) et ses moments de terreur sourde à glacer l’échine (lorsque l’homme se réveille en pleine nuit et découvre ahuri à travers un moniteur vidéo une silhouette à côté du berceau de son enfant). La progression scénaristique très classique témoigne d’une volonté de respecter un cahier des charges précis dont il ne faut pas travestir la nature, au risque de tomber dans le hors sujet et la distinction maladroite. A ce sujet, le script, simple variation tarabiscotée sur le thème inépuisable de la maison hantée, était déjà écrit depuis belle lurette et raconté platement, il pourrait sembler exsangue. Ça explique pourquoi De la Iglesia introduit tout plein de personnages louches avant de se focaliser sur les membres de la famille. La thématique trouve ses marques: l’isolement progressif, la folie qui gangrène et tue progressivement. Là-dessus, Alex donne une importance fondamentale à la subjectivité (on voit tout ce que le personnage principal voit). Bref, fait de moins en moins rire et emmène loin dans ses sphères paranoïaques. En creux, on soupçonne aisément la jubilation de Alex La Iglesia à démolir, un peu comme Balaguero dans
A louer, l’harmonie d’un couple, trop sage pour être honnête.
Le plus surprenant dans
La chambre du fils reste la capacité du cinéaste espagnol à prendre son sujet au sérieux sous ses airs très désinvoltes. Autre défi: exploiter un élément aussi convenu qu’un moniteur vidéo pour assurer une dimension parallèle et créer de pures séquences angoissantes. Mais si, comme souvent chez lui, l’enthousiasme déborde en accusant une fâcheuse baisse de régime dans le dernier tiers (même problème dans
Le jour de la bête, Action Mutante et récemment
Le crime Farpait), le cinéaste finit surtout par s’emmêler les pinceaux horrifiques et son mixage des genres confine à la confusion surtout lorsqu’il assène des théories de la physique quantique. Contrepoints artificiels qui n'entachent que partiellement un récit dont la chute finale est proportionnellement plus terrifiante que tout ce que l’on a vu précédemment. C’est également là où le bât blesse: on l’attend trop longtemps en ayant eu le temps de la soupçonner. En l’état donc, cet objet mineur et inégal stimule efficacement les nerfs pendant un long moment. Tout ce que l’on peut y découvrir se révèle cependant fort prometteur pour
Oxford Murders, son prochain long métrage, un thriller mathématique dans la langue de Shakespeare, avec entre autres Elijah Wood, John Hurt et Dominique Pinon, dans lequel Alex de la Iglesia promet une absence totale d’humour ou de dérision. Ce n’est pas l’excitation qui manque.
Romain Le Vern
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