Par - publié le 12 décembre 2007 à 23h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h32 - 0 commentaire(s)
Responsable de grands films fantastiques dans les années 70 (La Résidence, ¿Quién puede matar a un niño?), Narciso Ibáñez Serrador, désormais reconverti dans le tube cathodique, a fait appel à cinq réalisateurs Ibériques qui ont le vent en poupe (Jaume Balaguero, Alex de la Iglesia, Paco Plaza, Enrique Urbizu et Mateo Gil) pour concrétiser un projet produit par et pour la télévision et filmer des histoires effrayantes qui empêchent de dormir (la série est bien nommée Peliculas Para No Dormir en espagnol). Rien de moins que l'équivalent espagnol des Masters of Horror. Cette collection est enfin disponible en zone 2 chez Bloody One. La densité des sketches invite à les présenter séparément – ce que l’on fera chaque semaine avant de les regrouper dans un dossier célébrant la réussite de l'entreprise. Après A Louer, de Jaume Balaguero, remarquable film où le réalisateur de Darkness se montre au sommet de son art horrifique, et La chambre du fils, d'Alex de la Iglesia, comédie horrifique onctueusement paranoïaque, traitons d’Un vrai ami, d’Enrique Urbizu et de Conte de Nöel, de Paco Plaza.



Un vrai ami : des nouvelles d'Urbizu
Avant tout propos, il faut remercier Narciso Ibáñez Serrador de nous donner des nouvelles de Enrique Urbizu, réalisateur de La Box 507, fiction délicieusement retorse qui renvoyait dans ses meilleurs moments aux œuvres ambiguës et fiévreuses de William Friedkin. A priori, au bon souvenir de son premier film, pas de quoi s’inquiéter sur la qualité du sketch. Tout juste nous ne soupçonnions pas Urbizu s’intéresser de si près au genre horrifique. Mais ce serait oublier que par exemple un Friedkin est autant le réalisateur de French Connection que de L’exorciste. Donc pourquoi pas. Le synopsis, plutôt excitant, constitue a fortiori un exercice stimulant où le réalisateur peut se permettre d’expérimenter différentes formes de langage cinématographique à base d'oppositions marquées (réalité/fiction, objectivité/subjectivité, enfant/adulte, humain/monstre, innocence/monstruosité). En réalité, le sketch d’Enrique Urbizu est plus référentiel qu’effrayant. On sent dès les premières bobines l’envie de rendre hommage aux films d’horreur des années 70-80 qui ont certainement marqué le scénariste de La neuvième porte (un script dont d’ailleurs Roman Polanski a modifié la fin pour donner la conclusion que l’on sait). D’autant qu’un univers fantastique est perçu du point de vue d’une gamine qui peut-être projette inconsciemment dans le réel ce qu’elle a vu sur un écran de télévision. Ou pas.



Ainsi, des figures archétypales de l’horreur et du fantastique (l'éventail large va de Nosferatu à Leatherface) s’extraient du monde sécurisé de la fiction pour semer le doute. Le film vaut essentiellement pour la description de l’enfant paumé dans ses cauchemars (on pense plus à Paperhouse, de Bernard Rose ou une version poids lourd de L’esprit de la ruche, de Victor Erice qu’à L’exorciste). Le travail sur la mise en abyme, piste ludique que le cinéaste exploite sans trop donner de relief, peut légitimement laisser perplexe même s’il accentue l'impact des images. Peut-être que Nacho Cerda, Agustin Villaronga ou Isidro Otiz, trois cinéastes bizarrement absents des Peliculas para No dormir alors qu’ils ont solidement démontré une capacité à enregistrer sur bobine le déraillement progressif de la réalité vers une dimension absurdo-horrifique (The awakening pour le premier, Tras el Cristal pour le second, Fausto 5.0 pour le dernier) auraient conféré plus de perversité à ce mets pas très épicé. Faute d’un concept fort, exploité avec la même véhémence et le même jusqu’au-boutisme que les confrères De la Iglesia et Balaguero, le résultat s’avère donc bancal, mineur, anodin. Bref, s’il se laisse regarder sans déplaisir, Un vrai ami ne justifie à aucun moment une seconde vision. De la part d’Urbizu, on pouvait attendre un résultat plus substantiel et viscéral d’autant que la pirouette finale est déconcertante de facilité. Tel quel, un conte pas désagréable mais qui ne contient rien de marquant pour nous empêcher de dormir tranquille. Estimable chez un jeune cinéaste, décevant de la part d’un artiste sur lequel on plaçait nos espoirs. Merci donc de repasser plus tard pour l'uppercut.






Conte de Nöel, Plaza retrouve ses enfants d'Abraham
En France, on a découvert Paco Plaza avec la sortie estivale et clandestine des Enfants d'Abraham, troublante variation romantique autour de restes de Rosemary's baby et de La Secte sans nom qui évitait de justesse le filon opportuniste pour lorgner vers une dimension plus allégorique (beaucoup de références bibliques et une vraie suspension d'incrédulité dans un exercice de manipulation lymphatique). Après un terriblement décevant Romasanta, directement sorti en dvd chez nous avec une jaquette qui le faisait passer pour ce qu'il n'était pas (un ersatz du Pacte des loups alors qu'il cherchait plus à dépoussiérer les codes lycanthropes), Plaza propose un revival eighties du côté de Stand by me et autres Karate Kid en racontant comment pendant la période de Noel cinq enfants d'un village de la Costa Brava obsédé par un fait divers (une évadée de prison, qui, d'après la police, serait dans les parages) trouvent une personne tombée dans un trou qui ressemble étrangement à ladite fugitive.



Très proche d'Un vrai ami dans la volonté de peindre le monde de l'enfance comme un cauchemar éveillé, Conte de Noel est gentiment anodin, ne supportant pas la comparaison avec les autres segments de la collection. Le recours à la mise en abyme (le film commence de manière référenciée par une parodie de film de zombies très kitsch) paraît totalement superflu pour mettre en valeur ce récit horrifique à hauteur d'enfants, mené par un Paco Plaza qui aime visiblement diriger les enfants (comme le prouve le making-of accompagnant le film sur le dvd). Problème: il ne sort à aucun moment des sentiers battus. Quelques idées de mise en scène (adopter le point de vue d'un môme qui enfile ses lunettes pour jouer sur les focales) surnagent dans cette histoire convenue pimentée par une dernière partie classique en forme de survival à la René Manzor où Plaza essaye de souligner au stabilo l'improbable ambiguité de son script. D'autant que sur un sujet similaire, on a vu mieux il y a même pas deux ans: L'été où j'ai grandi, de Gabriele Salvatores, où dans un climat de suspicion similaire, un enfant découvre dans un trou un gosse à l'allure monstrueuse mystérieusement retenu prisonnier. Alors que Salvatores faisait du travail d'orfèvre (musique sublime, photo lumineuse, mise en scène ad hoc), Plaza fait dans l'illustration télévisuelle et peine à raviver l'esprit des Contes de la Crypte, autre référence directe tant revendiquée par ce petit cauchemar entre gosses. On notera juste la présence d'Ivana Baquero, héroine triste du Labyrinthe de Pan, de Guillermo Del Toro, toujours aussi intense pour retranscrire la perte de l'innocence. Elle est l'argument qui tue.

Romain Le Vern



Galerie de captures pages suivantes...


Vos réactions


logAudience