Par - publié le 14 novembre 2007 à 02h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h27 - 0 commentaire(s)
A l’heure où William Friedkin travaille d’arrache-pied pour fomenter la version intégrale de Cruising incluant les sulfureuses scènes coupées, Hard, de John Huckert, cousin très lointain qui se présente comme un des artefacts les plus sincères du film maudit de Friedkin, sort en dvd dans sa version non censurée chez le courageux éditeur Le chat qui fume. De l’un à l’autre (près de vingt ans d’écart), la représentation de l’homosexualité dans le thriller a considérablement changé.



Autant prévenir celui qui daignerait s’aventurer sur cet article : Hard est un film qui exhale une odeur de souffre. A sa vision, on peut le soutenir, fasciné, ou rebuter en bloc, écoeuré. Rarement entre les deux, auquel cas il échouerait dans ses ambitions. Ne pas s’étonner donc si les avis sont très partagés concernant ce film plutôt courageux réalisé en 1998 par John Huckert, qui n’a pas suscité que des hourrahs extatiques lors des conférences de presse (voir les bonus du dvd, croquignolets), mais au contraire des réactions péremptoires. Notamment celle d’un spectateur assez hargneux qui n’a vu dans Hard que de la complaisance et du racolage poids lourd à la grande stupéfaction du réalisateur. Ces réactions sont prévisibles mais elles témoignent de la capacité toujours actuelle de certains réalisateurs à froisser les bonnes mœurs jusqu’à provoquer la discorde. Dans les sphères cinéphiles, l’hésitation est plus feutrée. Beaucoup aiment à qualifier Hard de croisement entre Cruising, de William Friedkin (pour la représentation de l’homosexualité) et Le silence des agneaux, de Jonathan Demme (pour la description effrayante et sans fard de l’univers d’un tueur en série). C’est à la fois une bonne et mauvaise chose.

Bonne parce que ça permet aux plus curieux de venir jeter un œil. Mauvaise parce que thématiquement le film ne nage pas dans les mêmes eaux, même si le parenté avec Cruising est inéluctable. Dans les deux films, Friedkin et Huckert parlent d’une révolution intérieure et érotique provoquée par des chocs brutaux et des élans de désir. Dans Cruising, inutile de chercher une quelconque explication du côté du vertige psychanalytique ou de la radiographie du puritanisme américain. Si ces éléments sont bel et bien présents, ils ont la bonne idée de n’apparaître qu’en filigrane. Aussi paradoxal soit-il, William Friedkin, maître de l’ambiguïté, s’épuise sur tellement de fausses pistes qu’il finit par ne parler que d’une chose: du désir sexuel, frustré ou assumé. Sa découverte et peut-être sa reconnaissance.



En apparence, Cruising s'apparente au film noir avec ses règles immuables (enquête filandreuse, personnages ambigus, territoire urbain omniprésent). En profondeur, le traitement est plus tordu. Il s’agit d’un film de genre sur fond de mégalopole grouillante traité avec une énergie et une maîtrise impeccables où l’essentiel est toujours ailleurs. La résolution de l’intrigue et la découverte du coupable servent de prétexte, de McGuffin, à l’autopsie de ce qui se mue dans le corps et l’esprit d’un protagoniste (Al Pacino, aussi à l'aise qu'un poisson hors de l'eau qu'il en devient fascinant) qui peut-être ne sait plus très bien où se situent ses désirs et qui surtout découvre deux facettes d'un univers profane: l'homosexualité. Celle avec le voisin qui renvoie à l’image disons lumineuse du Friedkin de l'époque des Garçons de la bande, film sur l’homosexualité adapté d'une pièce de théâtre culte que le réalisateur de French Connection a réalisé à la fin des années 60 et celle, plus sombre, des clubs sado-masochistes où des hommes plongés dans l'obscurité et l'anonymat viennent se perdre dans une sexualité hardcore pour oublier le manque d’amour et de reconnaissance sociale (souffrir pour se sentir vivant, en somme).


Là où la mise en scène de Friedkin se contente de capter subjectivement les vacillements perceptifs de son héros tout chamboulé (la fameuse scène de libération sur la piste de danse qui aujourd’hui prête à sourire), le problème de cette reconnaissance sociale est également au cœur du film de John Huckert qui prend son sujet très au sérieux et élude tout second degré comme distanciation ironique. Il ne repose pas non plus sur un whodunit puisqu'on connaît dès la scène d'introduction de Hard l'identité du tueur paumé dans un désert qu'on suppute affectif. On peut pousser le bouchon plus loin. Un film comme Le secret de Brokeback Mountain, succès populaire et mélo Hollywoodien audacieux, travaille la même substance que Hard, de manière détournée bien sûr mais tout aussi subversive. Il s'inscrivait dans le sillage du traitement de Loin du paradis, de Todd Haynes, qui revisitait les mélos de Douglas Sirk pour pointer du doigt les diktats de la société actuelle prétendument débarrassée de tabous. Ang Lee revisitait les codes du western pour les désamorcer et montrer l’histoire d’amour entre deux hommes bouffés par la nostalgie d’un havre de paix. Herckert évoque également le mal-être généré par le regard des autres sans rien calfeutrer (changement d’époque oblige), sans échapper à la démonstration (suggérer que d'autres flics sont également assujetis à des désirs homos qu'ils refoulent). La même intolérance règne dans des regards gonflés de mépris. Mais Huckert ne fait pas de généralité: il raconte son intrigue à travers un microcosme propice aux débordements tendus et violents.



A la différence de Friedkin qui cherche à remonter son film avec les images naguère censurées pour que l’impact soit plus fort (il avait déjà fait ça en retravaillant la copie de L’exorciste pour le ressortir en salles de manière encore plus efficace), Huckert cherche l’intégrité et non pas la manipulation même si au premier degré Hard assimile tous les codes classiques du thriller. La démarche même du réalisateur appelle à l’honnêteté. C’est en réaction aux informations tronquées par les médias que John Huckert a modestement voulu aborder la désinformation pour des motifs inavouables. Le réalisateur s’est inspiré comme Friedkin d’un fait-divers (l’assassinat de jeunes prostitués) pour greffer le portrait d’un jeune flic homo qui assume mal sa sexualité dans son boulot ultra-viril et il a passé un an à faire des recherches.
L’objectif consistait à être franc du collier : rédiger un script simple et précis, s’infiltrer dans les conventions du film de genre pour en tirer quelque chose qui parle à tous (Hard échappe au piège du film communautaire) et surtout montrer les meurtres de manière atrocement réaliste. Pour choquer ? Non, pour inviter à débattre et rendre compte d’une société où la différence se vit encore mal. Le fait de filmer sciemment la sexualité honteuse d’un flic en contrepoint aux meurtres du tueur sert à bousculer l’image de l’homo politiquement correcte, policée et asexuée, légion dans les films actuels. A l’inverse du personnage d’Al Pacino qui vit confortablement avec sa petite amie de Nancy Allen, le flic de Hard est présenté dès le départ comme un homosexuel solitaire, ce qui évite toute redondance avec le film de Friedkin. Avec des ambitions revues à la baisse (seulement 100000 dollars de budget et pas le temps de rigoler), John Huckert cherche moins le malaise (voire le si ténébreux vertige) qu'à raconter finalement une histoire d’amour sauvage entre deux hommes devenus outlaws, en plein rapport de domination, de séduction et de possession. C'est dans sa seconde partie que le film acquiert cette dimension en se débarassant de quelques personnages secondaires superflus pour se focaliser sur une relation intime et animale.



Cela étant, il faut lire entre les lignes. Malgré la sinistrose ambiante et l’atmosphère vénéneuse et nocturne où les personnages finissent par perdre une part d’eux-mêmes, le désir et l’abandon, soulignés par des scènes d’amour intenses (celle entre le père de famille qui élève fièrement son fiston avec une femme frigide et le tueur ou encore celle opposant l'ombre et la proie) soufflent le chaud comme le froid (le vertueux sans cesse à deux doigts de se faire étreindre par celui censé représenter le mal) et dessinent des lignes de fuite vitales et ambigues. Ces scènes où le bien et le mal se cherchent des noises insufflent au film son suspense et son énergie féroce, en accord avec le style carré du réalisateur. A l’inverse de Cruising où l’ambiguïté s’infiltrait dans la nature même du film, elle ne concerne ici que les personnages qui tentent vaille que vaille d’échapper aux stéréotypes de série B. Ainsi ce tueur en série monstrueux et romantique qui assassine de jeunes minets et en même temps ne peut pas buter ceux pour lesquels il éprouve un vague sentiment. Ainsi ce flic qui ne sait plus très bien s’il doit lutter contre ses collègues ou céder à la tentation. Si Hard présente d’incontestables faiblesses (invraisemblances, personnages secondaires pourvus d'une psychologie un tantinet unilatérale), elles sont liées à la nature un peu frivole de ce genre d’exercice. Mais il procure un plaisir devenu si rare (découvrir un film qui divise sauvagement) qu’on aurait tort de s’en priver.
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