Par - publié le 06 janvier 2008 à 19h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h34 - 0 commentaire(s)
Cinéaste prolifique et infatigable, Jean-Pierre Mocky adore les intrigues policières tordues et délicieusement absurdes où la déraison agresse des personnages solitaires, brisés, endeuillés. C’est dans ce registre qu’il tisse parfois ses opus les plus brillants (Agent trouble, pour n’en citer qu’un seul). Malgré l’inévitable usure du temps, Noir comme le souvenir, énigme rouge comme le sang, opaque comme un songe, peut être considéré comme son meilleur film dans la période des années 90. Disponible en dvd le 25 avril.



Un soir, un homme et une femme perdent leur petite fille Garance (référence aux Enfants du Paradis, film préféré de Mocky), kidnappée par un mystérieux clown. Genre «Ça» version campagnard. Quelques jours plus tard, on la retrouve morte, violée et décapitée. Pas de pathos, ni rien: Mocky nous emmène dix-sept ans plus tard. Le couple a eu d’autres enfants, reformé une famille lambda, pansé les blessures même si la douleur revient à chaque anniversaire de Garance. Cette année, la femme (Jane Birkin, au visage brisé) ressent une angoisse, une présence, un signe. Et si sa fille était toujours vivante? Et si son spectre errait parmi les vivants? Et s’il venait se venger? Une succession d'événements irrationnels survient puis des meurtres. Les nuages deviennent de plus en plus bas, les amis de plus en plus louches, la menace de plus en plus proche. Paranoïa? Fantôme? Vivant? Conspiration? Dans une ambiance comme Chabrol les affectionne (petit village, médiocrité des habitants, stigmatisation de la médiocrité bourgeoise) avec les digressions barges et la verve anticléricale de Mocky, Noir comme le souvenir, requiem où une petite musique enfantine résonne comme une élégie funèbre, est avant tout une véritable ghost story qui prend les atours d’une vengeance surnaturelle et contamine obsessionnellement les personnages. Dans le supplément disponible sur l’édition dvd, Jean-Pierre Mocky parle de Noir comme le souvenir comme un film endeuillé, à cause de la mort de Benoît Régent, décédé d’une rupture d’anévrisme le dernier jour du tournage et enterré dans le cimetière ayant servi au film. C’est cette anecdote qui selon lui explique l’absence des interventions de Jane Birkin, Jean-François Stévenin et Sabine Azéma. D’un bout à l’autre, le tournage a été éprouvant pour toute l’équipe: Mocky a attrapé une pneumonie et a failli y rester (il était couvert comme un bibendum).



L’atmosphère d’une ville suisse, déjà hantée par le mystère, encerclée par les bois, a permis de créer un dépaysement radical avec les autres fictions du cinéaste. Si en filigrane l’opus arpente toutes les riches possibilités de la gamme du réalisateur, Mocky propose une variation de cinéma fantastique ancré dans la réalité par nécessité et dépourvu de représentations surnaturelles. Faute d’avoir des moyens colossaux (on connaît son sens coutumier de l’économie), il s’est avant tout appuyé sur un scénario très substantiel, tiré du roman de Carlene Thompson. Selon lui, si le casting avait été plus prestigieux, ce film aurait gagné une meilleure réputation, autre que télévisuelle (il est souvent diffusé sur le petit écran). Loin d’être un défaut, l’apparente lenteur du récit est liée à la matière même de l’histoire: c’est une enquête policière dirigée comme une thérapie par plusieurs personnages tout aussi inquiétants qui cherchent autant la vérité que le soulagement de leur douleur. La mise en scène, plutôt sobre, fonctionnelle dans les moments les moins inspirés, multiplie les contrepoints curieux pour coller au cœur engourdi d’une femme confrontée à l’impossibilité du deuil. Il est d’ailleurs assez étrange de constater que Noir comme le souvenir possède exactement le même cheminement sombre que La secte sans nom, de Jaume Balaguero, même si le thriller espagnol va plus loin dans la surenchère et le climat poisseux. Dans les deux films, la conclusion est à la fois abrupte, surprenante et déroutante. Mais les liens obscures doivent être recherchés dans les livres qui ont inspirés les films: est-ce que pour écrire le roman qui a servi de base à La secte sans nom, Ramsey Campbell avait lu le bouquin de Thompson ou alors Racines du mal, de Maurice G. Dantec?



A un moment donné, un personnage anonyme dans le film regarde des extraits de Litan à la télévision. Pour Mocky, c’était un moyen économique pour ne pas payer de droits de diffusion. En réalité, le choix est moins innocent: c’est un lien intrinsèque avec l’une de ses rares tentatives fantastiques dans lequel un couple se perdait dans un petit village qui célébrait les morts. Par extension, les derniers Ballets écarlates, un Mocky récemment censuré qui traitait de la pédophilie sans détour, sont à mettre en corrélation avec Noir comme le souvenir. Dans l’un, le sujet est effleuré, caché sous un meurtre atroce pour privilégier le suspense et donner l’impression d’une vengeance surnaturelle. Dans l’autre, c’est plus frontal: on assiste aux réunions orgiaques nocturnes avec une volonté de frôler l’indécence pour que la dénonciation soit plus brutale. Dans tous les cas, ce thème de l’enfance et de l’innocence sacrifiée le travaille depuis toujours (il a failli être abusé, enfant) et rejaillit dans ses films les plus personnels. Loin de ses revendications anarchistes.



Dans une ambiance suspicieuse de manipulation du genre glacée (personnages qui s’observent du coin de l’œil torve, mal qui rode on ne sait où, ce genre), Mocky malaxe des thématiques imposantes (mort, deuil, blessures intimes) mais, au lieu de sombrer dans le pathos, privilégie le décalage énergique et l’humour absurde avec une prédilection pour le grotesque, les trognes et le mauvais goût. A la manière d’Agent Trouble qui dans son sérieux presque solennel, quelques minutes avant sa révélation finale insolite, montre au détour d’un plan un god-ceinture au moment où un homme se lève d’une table. Depuis toujours (voir Ville à vendre), Mocky aime les digressions absurdes, les effets surréalistes, les confrontations inattendues. Ici, on voit des kermesses d’école où les écoliers sont cachés sous des masques de lapin. On voit un clown qui sort des bois pour venir chercher une petite fille échouée sur une balançoire. On voit une petite fille présumée morte venir à la rencontre d’une mère déboussolée. On voit tout plein de choses qui sonnent faux et contribuent malgré tout au climat délicieusement cintré d’une intrigue policière construite comme un whodunit (traque d’un coupable). A la lecture du roman d’origine, Mocky a peiné pour découvrir le fin mot de l’histoire. En l’illustrant, il espérait qu’il en serait de même pour les spectateurs. C’est réussi: à sa sortie, tout le monde avait vanté l’audace d’un twist. Qu’on jurerait bâclé parce qu’il ne restait plus de budget suffisant. C’est dans cette précipitation (manière de filmer, montage presque aléatoire, ellipses involontaires) que le film gagne en mystère. Peut-être la marque des meilleurs Mocky: foutraque et intrigant en même temps. Bizarre, toujours.

Romain Le Vern







Retrouvez notre galerie de captures pages suivantes...


Vos réactions


logAudience