C’est l’histoire de trois mecs (Jan, bassiste au bras raide; Koen, chanteur qui a un cheveu sur la langue; Ivan, guitariste sourd). Trois musiciens bizarres qui veulent fonder un groupe de rock et doivent trouver un quatrième lascar – un batteur – pour participer à un festival à la con. Ils se pointent chez Dries, un écrivain à succès, pour former un quatuor de bras cassés. Bonne et heureuse nouvelle: il ne sait pas jouer de la batterie. Ces quatre-là vont devenir sur une heure trente vos meilleurs amis et vos pires ennemis. C’est l’histoire de
Ex Drummer, film paradoxal, controversé, méchant, porno, heavy metal, crade, glauque, cruel, drôle, sardonique, gore qui retourne le cerveau, va arriver près de chez vous et vous faire voir la vie en rouge. Interdit aux moins de 18 ans, au minimum.
Ce n’est pas tous les jours que l’on sort d’un film en se disant qu’on vient de se prendre un TGV en pleine face. Qui se termine extrêmement mal mais vous file une patate d’enfer. Film flamand pas dans les normes, précipité outrageux de «No Future»,
Ex Drummer, premier long métrage extrêmement chaud de Koen Mortier, vous affûte l’esprit et vous met en train pour une bonne petite fête d’ultra-violence. Encore inconnu au bataillon sauf pour les petits curieux fouineurs, ce trip trash et rock qui évoque Bruno Dumont sous ecsta – dans le meilleur des cas – ou une performance de Bruno Costes filmé par Gaspar Noé – dans le pire – commence depuis un an à se traîner une réputation de «souffre culte». Il faut dire qu’il a tous les éléments pour marquer les esprits et devenir une référence. 1) Il est adapté d’un roman déjà culte de Herman Brusselmans, Chuck Palahniuk national. 2) Il propose grosso modo le même choc narratif et les mêmes idées formelles que
Trainspotting en son temps mais du point de vue flamand avec grisaille hypertrophiée et personnages encore plus violents. 3) Koen Mortier a choisi des comédiens ultra-décomplexés qui n’ont peur de rien et peaufiné une bande-son hallucinante qui contient le meilleur de la scène rock flammande. Comme dans le best-seller dont il s’inspire, le film adopte le point de vue d’un romancier («le pire de tous», d’après Mortier) qui devient membre d’un groupe débile et raconte sa déchéance en compagnie des joyeux zouaves ostendais après avoir essayé de les manipuler. Le film n’a rien d’une carte postale mais ressemble plus à un concentré de provocations acides que l’on peut trouver vaines si on n’est pas client des bizarreries provenant du cerveau d’un auteur déjanté. Mais la décontenance des uns ne bridera pas la folie des autres, trop heureux de découvrir un objet de cinéma totalement «autre» où les personnages shootés gerbent du sang, s’explosent la cervelle, marchent au plafond, couchent avec n’importe qui, pissent en bas de l’écran, fracassent la tronche d’un conducteur de bus etc.

Koen Mortier a commencé le cinéma sur le tard, à 30 ans, avec un premier court métrage expérimental (
Anatomij), en 1995. Son parcours est étrangement proche de celui d’un Roy Andersson. N’ayant pas envie de céder aux sirènes de la télévision (peur du calibrage), encore moins à celles des séries (peur de la répétition), il laisse éclater son imagination dans des pubs très visuelles qui contiennent de la 3D et reposent sur un visuel teinté de poésie. Il voyage un peu partout (France, Hollande) avant de revenir en Belgique. Le scénario de
Ex Drummer est né il y a 8 ans. Mortier avait commencé à l’écrire avec Philippe Aubert, le propriétaire de Coproductions Office ayant bossé Lars Von Trier. Hélas, rien n’a abouti. Mortier oublie, y repense, continue les pubs et peaufine de son côté les idées saugrenues de son scénario.
Ex-drummer est relancé trois ans plus tard lorsqu’il monte sa boîte: elle est destinée à faire découvrir le monde de la pub à de jeunes réalisateurs sans prendre de risques financiers, tout en assurant une grande liberté artistique. Des producteurs étrangers viennent se greffer au projet et Mortier peut l’achever. Ce n’est qu’une fois fini que le film suscite des réactions très controversées. Il faut dire que
Ex Drummer tend souvent les fesses pour se faire fouetter. Au moment de la sortie flamande, il n’évite aucun malentendu. Les critiques n’y voient qu’un salmigondis nauséeux qui flatte les bas instincts de l’homme (car, oui, autant prévenir: ça se défonce, ça glande, ça lose, ça baise, ça se déchire la gueule, ça viole et surtout ça tue). Ils accusent par ailleurs Mortier de soutenir le parti nationaliste flamand d’extrême droite. Ce serait pourtant oublier que nous sommes dans un trip (donc dans la tête de quelqu’un). Tous les événements sont sauvagement amplifiés pour rappeler à quel point le cinéma est l’art du mensonge et qu’il autorise toutes les outrances inconcevables ailleurs (l’image, d’ores et déjà anthologique, du junkie qui marche au plafond).
Ne pas croire cependant que la réalité décrite dans
Ex Drummer n’existe pas. Le film souligne juste qu’il n’existe aucune morale dans le triste monde tragique dans lequel on vit. Au lieu de traiter de la dichotomie entre l’œuvre d’art et la réalité (sujet trop sérieux pour un film aussi déconneur), Mortier envoie paître tout ce qui s’apparente à de la théorie pour ne filmer que la mouise existentielle de ses personnages avec un cortège de provocations outrées, de bêtise assumée et de misère sociale en refusant toute forme de sympathie ou d’empathie. Ce qui le passionne, c’est la gratuité trash, le vide intersidéral, la complaisance morbide, la surenchère crapoteuse. A contrario, certains risquent de lui reprocher une condescendance et donc de ne pas aimer les personnages qu’ils filment, de titiller le voyeurisme latent en chaque spectateur, d’exacerber certaines réactions et de les exploiter pour brosser un tableau rance du milieu ostendais. Mais le propos, nihiliste, et la forme, très stylisée, – et on le comprend dès un générique à rebours impressionnant où tous les événements sont montés à l’envers comme si on voyait la vie avec les lunettes d’un junkie– sont désamorcés par un humour noir inconfortable qui parcourt le film d’un bout à l’autre. Un art du décalage que Nicolas Winding Refn maîtrisait magistralement dans
Pusher 2 & 3.
Ces court-circuitages rappellent à quel point
Ex Drummer est un objet généreusement vulgaire, rigoureusement dégueulasse, méchamment radical, incroyablement ludique et strictement punk qui vomit de manière littérale (vous n’avez pas eu assez de saloperies pour nourrir votre journal intime de pisseuse? On va vous en refoutre une couche!) et sans se prendre au sérieux. A la clé, une dernière demi-heure abominable, d’une violence frénétique et inouïe, qui devrait couper votre appétit pendant quelques heures. Certes, on peut se lasser d’une telle accumulation mais cette série d’exploits minimalistes qui repousse les bornes du politiquement (in)correct invite à un festin de mauvais goût réjouissant que seuls les amateurs de trucs dérangés et anormaux vont déguster comme des grands en échangeant des éclats de rire collectifs. Pas la peine de vous retourner dans la salle pour voir combien de personnes il restera: il n’y aura plus personne, même pas le bobo qui aura voulu jouer son rebelle. Il sera dehors en train de gerber son quatre heures. Alors, à l’heure où tous les cinéastes venus des quatre coins Belges doivent subir la dictature des écoles de cinéma qui veulent que leurs cinéastes ne réalisent que du sous-Dardenne (le scénario a été refusé deux fois par le Vlaams Audiovisueel Fonds qui estimait qu'il ne représentait pas "le chemin que le cinéma flamand devait suivre" -
sic),
Ex Drummer, avec son hyperréalisme trash, ses mauvaises manières, ses humains devenus bêtes, crache à la gueule des bien-pensants et envoie chier les
Promesse-Rosetta-Fils et autres
Enfant, tant plébiscités avec leurs palmes d’or de pacotille. Avouons-le: une telle rage et une telle mauvaise foi donnent envie d’être soutenues. Mais, comme dirait l’autre, si ça va trop vite et que c’est trop fort pour vos yeux et vos oreilles, c’est que vous êtes devenus trop vieux.