Continuons à célébrer l'anniversaire de Wild Side en revenant sur deux films étranges dans le paysage franco-français qui possédent cette immense qualité de ne ressembler qu'à eux-mêmes:
Une journée bien remplie (1972), affaire de vengeance imprévisible taillée dans l'absurde, réalisée par Jean-Louis Trintignant, qui fleure bon l'humour désenchanté et la cruauté drolatique, et
Je t'aime moi non plus, de Serge Gainsbourg (1976), histoire d'amour écrite par un poète perdu dans une décharge publique qui transforme la laideur et la crasse en vers mirifiques et cherche sans que l'on s'en rende compte une beauté esthétique, cachée, inaccessible. Dans leur genre, deux opus marquants produits par Jacques Eric Strauss, figurant dans la collection des
Introuvables.
Commençons par le film où l'humour est la politesse du désespoir et vantons la politesse pour
Une journée bien remplie, premier long métrage surprenant de Jean-Louis Trintignant, réalisé six ans avant
Le Maître nageur, second et dernier film de l'artiste polyvalent. Ce mélange de tragédie grotesque et de
road movie macabre mis en scène par un acteur illustre doublé d'un cinéaste précieux raconte la traque infernale d'un homme et de sa mère en side-car partis minutieusement zigouiller un à un les jurés responsables d'une sentence envers son fils. La rareté de Trintignant derrière une caméra est comparable à celle de Jean-François Stévenin dont on ne connaît que trois œuvres:
Le passe-montagne en 1978,
Double messieurs en 1986 et
Mischka en 2002. Réaliser un film était un rêve que Trintignant caressait secrètement. Grâce à l'appui du producteur Jacques Eric Strauss, il s'est lancé dans l'aventure. Ce dernier laisse à Trintignant la possibilité de choisir le sujet, les techniciens et les acteurs, les seules contraintes provenant du budget. L'acteur considère à juste titre cette décision comme une aubaine, s'en accommode et écrit un scénario en prenant en compte les limites imposées. A aucun moment pendant le tournage, le producteur n'est intervenu pour censurer Trintignant. Choix très respectable tant la substance de cette histoire ne prêtait guère à un résultat conventionnel. Il l'a au contraire aidé lors du découpage pour lui donner des conseils en lui laissant la possibilité de choisir les scènes qu'il souhaitait conserver.

De manière linéaire et pourtant intrigante, Trintignant narre la dérive d'un boulanger, Jean Rousseau, qui fait son pain en compagnie de son père, quitte son four et, accompagné de sa mère, sillonne les routes de la Haute Provence. Durant toute cette journée, le regard à la fois goguenard et vengeur, il va tuer des gens. La manière dont Trintignant construit son récit révèle sa détermination à concilier le tragique et le grotesque dans un même élan. Certains risquent de trouver que le film a pris quelques rides fictionnelles mais il suffit de le replacer dans son contexte pour comprendre l'originalité de la démarche, avec un style savamment étudié évoquant les meilleurs Chabrol (
Le Boucher était également une histoire de vengeance avec la même distanciation ironique), misant davantage sur l'instinct que sur la réflexion et la morale. La grande classe du film réside justement dans sa faculté à traiter avec légèreté de choses graves et tourner en dérision tout et surtout n'importe quoi à l'aune d'une bande-son qui crée un contrepoint surprenant aux séquences acrobatiques. Le choix de Jacques Dufilho, vraie tronche d'acteur, homme rare et incompris qui a entre autres trouvé ses meilleurs rôles chez Mocky (l'incroyable
Y a-t-il un français dans la salle?) et plus récemment Dupeyron (le touchant
C'est quoi la vie?), était très judicieux: il traduit beaucoup en ne faisant rien et crée lui aussi par ses simples expressions un subtil décalage en rendant crédible des situations improbables sur le papier.
L'atmosphère déconneuse, proche par intermittences du surréalisme light de Buñuel, prend de plus en plus d'importance au grand risque de déconcerter ceux qui s'attendaient à un mélo complaisant. La rudesse nichée dans la désinvolture de surface appuie la douleur jamais apparente des personnages et permet justement au film de conserver une rigueur extrême d'un bout à l'autre. Zigzaguant, piochant, charriant différents registres, Trintignant cinéaste impose à chaque instant sa sublime singularité et édifie quelque chose d'unique dont on ne sait s'il faut en rire ou s'en émouvoir. A l'image de la dernière image du film qui laisse à la fois dans un sentiment de perplexité, d'hilarité et d'effroi.
Je t'aime, moi non plus: va-et-vient entre leurs reinsAu cinéma, les plus belles histoires d'amour ont souvent fait des films inacceptables (et inversement). Producteur courageux, Jacques Eric Strauss a donné les coudées franches à Serge Gainsbourg pour réaliser
Je t'aime, moi non plus, opus farouche à travers lequel Gainsbourg transpose ses fantasmes de marginaux pour livrer un résultat très personnel et follement ambigu. La seule condition imposée par le producteur ne reposait pas sur les outrances stylistiques mais consistait à reprendre le titre du tube homonyme de Gainsbourg afin d'attirer le maximum de curieux - ce slow languide étant entré dans les mœurs comme la chanson idoine pour faire l'amour. Ça n'a visiblement pas suffi puisque le film qui n'a rien d'un requiem pour un con s'est littéralement gaufré à sa sortie en salles, les réactions controversées de la presse n'ayant même pas réussi à faire monter la pression. Au cinéma, le fumeur de Gitanes a réitéré l'expérience avec
Equateur, film de pur esthète qui rappelle à quel point Gainsbourg aurait rêvé d'être un peintre. Il s'est pris de multiples quolibets lors de sa présentation au festival de Cannes en 1981. Réalisé cinq ans plus tard,
Charlotte for ever, son troisième long, est plus connu pour le morceau musical du même titre. Son dernier
Stan the flasher enregistre une curieuse relation entre un instituteur exhibitionniste (Claude Berri, loin du cinéma de papa) et une jeune fille (Elodie Bouchez, bien avant la période Téchiné et
La vie rêvée des anges de Zonka). On n'a pas attendu d'avoir découvert ses films pour comprendre que Gainsbourg aimait les situations troubles, les sujets dérangeants et la provocation abrasive.
Pour lui, l'objectif était simple avec
Je t'aime moi non plus: multiplier les dérapages, concilier l'hyperréalisme et le surréalisme, l'art pictural et la mocheté pragmatique, brouiller les repères temporels (aucune indication sur quand et où ça se passe), emprunter les codes de la tragédie grecque afin d'inclure le spectateur dans le chœur antique. Partir du néant existentiel pour accéder à une mutation Shakespearienne où les personnages en pleine quête identitaire dépassent leurs propres limites, transcendés par une force supérieure, la passion et plus simplement l'amour fou. Sommairement, le récit s'apparente à un vaudeville
hardcore (un homosexuel tombe amoureux d'une femme androgyne, provoquant la tourmente d'un autre homme). Dans ce vase clos peu avare en désirs morts, affranchi de tout repère et de toute balise fictionnelle (on pense vaguement à du Tennessee Williams et on oublie, c'est du pur Gainsbourg), Jane Birkin incarne une hydre à deux sexes qui annone à un moment donné penchée sous le lavabo qu'elle est un homme et Joe Dallesandro, icône de Warhol révélée par la trilogie cuculte de Morrissey, apporte avec sa gueule d'ange et son corps sculptural un peu de paix dans ce monde d'ordures. Initialement, il était question que Dirk Bogarde incarne ce personnage mais Gainsbourg a essuyé un refus – c'est finalement la femme de Claude Berri qui l'a dirigé vers l'éphèbe star du cinéma underground US. Perdus dans le trou du cul du monde, les deux protagonistes contrariés par des silhouettes rances se modifient corporellement au fil du récit (au départ, on les distingue en tant qu'homme viril et femme androgyne; au milieu, ils se ressemblent; au final, la femme devient un homme pour éveiller le désir de l'homosexuel) et logiquement se consument d'amour.

Chronique d'une passion folle taraudée par le mal-être et l'impossibilité d'aimer dans un univers étonnamment vaste et bizarrement délimité par les mentalités étriquées, déclaration d'amour sous sa carapace misanthrope et provocatrice, représentation d'un Eden ténébreux,
Je t'aime moi non plus donne à découvrir des lambeaux de l'identité morcelée de Gainsbourg jusque dans sa fascination pour l'homosexualité (sa reprise du
Légionnaire) et la crudité des mots – à quel point ils recèlent une part de beauté et de laideur. C'est d'ailleurs la meilleure façon pour le présenter: soit un beau film sur la laideur, soit un film laid sur la beauté. Chacun goûtera les situations et les caractères selon sa sensibilité, mais impossible d'enlever à cet objet passionné, construit à la vie à la mort, son exploration de la psyché tordue d'un génie, son romantisme fougueux, ses embrasements fiévreux et sensuels, son besoin de baiser ardent et immédiat. De près ou de loin, ça ressemble à tout ces films de malade dérangés, pas nécessairement aboutis mais qu'on préfère mille fois aux bien portants tiédasses et convenus. Celui-ci, plus que les autres, continue de nous ravager de l'intérieur sans que l'on sache très bien pourquoi.