Par - publié le 15 novembre 2007 à 04h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h27 - 0 commentaire(s)
Une seconde fois, Opening réunit trois films rarissimes de John Ford (Sean O’Fenney de son vrai nom) dans un coffret: Quatre hommes et une prière, What price glory et Steamboat round the bend. S’ils ne possèdent pas la puissance des chefs-d’œuvre du maître comme La Prisonnière du désert ou La Poursuite infernale, ces trois films méritent le détour ne serait-ce que pour leur singularité (on a du mal à les classer précisément) dans une filmographie foisonnante et représentatifs malgré eux du brassage de genres tant affectionné par le cinéaste.


De manière discrète ou non, l’idéaliste John Ford, chantre du classicisme Hollywoodien qui aime à ausculter les tréfonds de l’âme humaine pour en conserver si possible le bon côté, remet sur le tapis à travers ces trois films plus ou moins mineurs des obsessions tenaces comme l’exaltation de valeurs américaines (l’honneur, le sacrifice, la tolérance, la solidarité, l’amitié, le droit, la famille) qui rappellent une nouvelle fois que le fils d’immigrés irlandais oeuvrait tel un fervent patriotique pour rendre justice à sa patrie d’adoption. Ailleurs, ça s’exprime par une iconisation de figures exemplaires, une glorification du mythe de l’Ouest et des combats entre les cow-boys. Ici, les personnages de Quatre hommes et une prière, un film d’aventures, What price glory, un film de guerre, et Steamboat round the bend, une comédie, sont des gens plutôt simples et anonymes qui se sont construits d’eux-mêmes – et qui construisent le présent pareillement – à l’instar des mineurs de Qu’elle était verte ma vallée. Avec leurs moyens, ils contribuent à forger le mythe américain. Inversement, les méchants sont également très caractérisés (remember la famille Carlton dans La Poursuite infernale) sans tomber dans la rigidité du manichéisme et peuvent être rachetés par une rédemption de dernière minute. C’est ce qu’on pourrait appeler le positivisme très américain de Ford: quasiment tous ses films finissent sur une note d’espoir laissant promettre de meilleurs lendemains, même lorsque le cheminement inhérent aux œuvres de John Ford (un voyage dans un coin du monde grâce auquel le protagoniste – ou les, s’ils forment un groupe – vont apprendre, faire des rencontres, nouer des liens complexes) n’a pas été heureux. Dans l’industrie actuelle, il y a fort à parier pour que les producteurs auraient forcé Ford de faire des sequel de ses films tant ils amènent logiquement une suite des événements (la conclusion ne signifiant plus grand-chose si ce n’est une volonté d’influer sur la perception et l’émotion finales du spectateur).


Les trois opus de John Ford proposés présentement ne sont pas connus, essentiellement pour de mauvaises raisons: ils sont respectivement sortis la même année que d’autres grands Ford sur lesquels les cinéphiles aiment à disserter. Steamboat round the bend est sorti la même année que Le mouchard, sorte de drame épique atmosphérique calqué sur M. Le maudit de Fritz Lang (là encore, grande controverse chez les aficionados de Ford). Pire, Quatre hommes et une prière est paru quasiment en même temps que La chevauchée fantastique, le Ford le plus indiscutable dans lequel un docteur, un banquier, un joueur, une prostituée, un représentant en whisky et une jeune femme enceinte voyagent ensemble dans la diligence et qui préfigure les autres grandes œuvres futures du maître que ce soit La prisonnière du désert ou même Le fils du désert. Quant à What price glory, il a souffert de la concurrence de L’homme tranquille.


Du lot, commençons par le plus mineur – et pas nécessairement le meilleur: Quatre hommes et une prière dont l’impersonnalité trahit un film de commande Hitchcockien (on pense beaucoup à Jeune et Innocent) qui se situe entre le film d’aventures (les personnages voyagent souvent autour du globe) et l’enquête policière (quatre fils cherchent à sauver l’honneur de leur père, colonel de l'armée britannique condamné par un tribunal militaire, en menant leur propre enquête pour buter les odieux trafiquants). Dans les histoires les plus noires, John Ford recherche la lumière et exalte le bien. C’est un peu la vision inverse à celle de David Lynch qui au contraire voit les ténèbres de partout. Ça peut expliquer le happy-end forcé dans ce cas présent. Pourvu de sérieux écueils au niveau du scénario et d’une désinvolture inattendue dans les résolutions, ce film de John Ford a toujours été considéré par son auteur comme un simple travail alimentaire. Il ne faut pas s’étonner qu’il n’y ait pas grand-chose à voir d’autre qu’un simple drame aux pérégrinations exotiques, stimulant par le mélange des genres cher à Ford, mais limité par son discours et surtout sa progression dramatique paresseuse et mécanique.


Comédie étrange qui se mue en boat-movie, Steamboat round the bend avec l’humoriste Will Rogers appartient malgré lui aux grandes réussites Hollywoodiennes de John Ford que l’on pourrait presque ranger entre La poursuite infernale et Qu’elle était verte ma vallée. Suite aux réévaluations successives, certains exégètes continuent de voir dans cette intrigue simplissime un sous-texte pernicieux en prenant appui sur le cas Mogambo et sa représentation d’une Afrique colonialiste. Ces amalgames naissent paradoxalement de la simplicité d’un discours presque rudimentaire. Le cinéma à vocation humaniste de John Ford ne rime pas avec simplicité mièvre ou encore puritanisme à la démagogie suintante. Rien que dans What price glory, film de guerre et remake d’un film muet de Raoul Walsh datant de 1926, où il traite d’une boucherie vaine et sanglante en montrant des personnages conscients d’être envoyés comme de la chair à canon mais qui doivent y aller pour affronter la menace et peut-être mieux la neutraliser. Etrangement, à la revoyure, on pense à La Grande illusion de Jean Renoir dans le propos qui souligne que la guerre est faite par des hommes inexpérimentés et nullement préparés aux assauts belliqueux. Mais tout ça peut être vu comme un prétexte à l’explosion romanesque de sentiments coupables. Avec son sens de la tragédie coutumier, Ford filme mieux que personne deux hommes amoureux de la même femme qui se la disputent dans un décor apocalyptique de guerre, au milieu de tranchées sanglantes. C’est une illustration presque métaphorique de sujets tellement durs (la guerre grande, ici) ou tabous (la relation du père et de ses fils pour traiter du trafic d’armes dans Quatre hommes et une prière) qu’ils ne peuvent pas se satisfaire d’un traitement commun. Dommage que les deux films souffrent d’une certaine théâtralité, surtout What price glory qui en pâtit jusque dans l’interprétation de James Cagney, formidable acteur par ailleurs (argument qui ne souffre d’aucune contestation).


Outre sa description des moeurs de l’époque avec ses prédicateurs hallucinés qui haranguaient les foules crédules, l’ambiguïté du devoir constitue un sujet important dans Steamboat Round the Bend où un vieux marin sudiste livre son neveu accusé de meurtre à la justice en respectant la loi américaine mais va cependant tout mettre en oeuvre pour prouver son innocence. Tous les enjeux de ses trois films se révèlent plus profondément humains que purement dramatiques; ce qui explique par exemple que les décors proviennent d’un studio (ceux de Quatre hommes et une prière et What price glory, en particulier) n’aient pas plus d’importance, de même que les mouvements de caméra ultrasophistiqués voire les rebondissements aléatoires de l’intrigue. La grâce de la mise en scène de Ford, «invisible» assure-t-on souvent, est justement dans ces contextes de ne pas s’embarrasser de vérisme et de coller aux imperfections des bipèdes. Dans la dernière partie de Steamboat round the bend, dont l’action se déroule sur les bords du Mississipi, une grande course de bateaux à vapeur tend à la comédie burlesque alors qu’en parallèle, un homme est entre la vie et la mort. Cette alternance entre deux événements antagonistes qui se chevauchent dans Steamboat round the bend a certainement été reprise par Eastwood dans beaucoup de ses films qui trahissent cette influence comme Jugé Coupable où la visite d’un zoo (moment de pure jubilation) peut côtoyer le calvaire d’un détenu moisissant dans sa cellule. Avec le recul, Jugé Coupable serait donc une œuvre Fordienne jusque dans son final où un retournement de situation tarabiscoté voire insolite génère un suspens avant l’exécution d’un innocent.


Quoi qu’il en soit, ces trois films, chacun à leur manière, prouvent que même les Ford mineurs à travers lesquels il disait clairement qu’il ne pouvait pas nécessairement faire ce qu’il voulait valent mieux que les grands n’importe quoi surtout lorsqu’ils rappellent l’économie de moyens, les qualités et l’exigence d’un réalisateur immense. Quand on sait qu’il existe toujours une bonne trentaine de muets réalisés par l’irlandais américain, demeurant aujourd’hui introuvables, il y a de quoi se mordre les doigts.
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