Par David Brami - publié le 23 janvier 2008 à 17h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h37 - 1 commentaire(s)
Réalisateur talentueux ayant, après 3 courts métrages bluffants aux concepts d’une richesse rare et à la mise en scène brillante, accouché de l’excellent Abandonnée, Nacho Cerda est le dernier d’une vague de réalisateurs venant d’Espagne ayant un penchant tout particulier pour l’horreur et le surnaturel. Portant un nouveau regard sur un genre qu’ils transcendent de films en films, ces réalisateurs sont devenus si influents que chacun de leurs longs métrages, s’ils ne sont pas financés par des fonds américains et tournés en anglais, se voient systématiquement octroyer un remake au pays de l’oncle Sam. Petit tour d’horizon de ces génies de la peur hispaniques.


ALEX DE LA IGLESIA
Né en 1965, Alex de la Iglesia a toujours été passionné par la bande dessinée, l’un de ses premiers courts métrages comprenant même un enfant habillé en Batman. Rien d’étonnant donc à ce que son premier film, Action Mutante, mette en scène des mutants dégénérés s’embarquant dans un braquage qui va virer au règlement de compte intergalactique. Sanglant et déviant, le film porte également une autre marque caractéristique du réalisateur : un humour sadique particulièrement décapant. Un humour qui donnera d’ailleurs à son second film, Le Jour de la bête un ton bien particulier qui va révéler le metteur en scène aux fans de films d’horreur. Narrant les péripéties d’un prêtre persuadé que le meilleur moyen de rencontrer le diable est de commettre le plus de péchés possible, celui-ci va passer son temps à voler les mendiants en les poussant dans les escaliers, écouter du métal (la musique du démon) et finalement kidnapper un télé-évangéliste afin d’empêcher la naissance de l’antéchrist, prévue pour le jour même. Comédie déjantée s’il en est, Le jour de la bête n’oublie pas de semer ici et là les éléments d’une diablerie préoccupante, jusqu'à un final jouant avec succès sur le mode de la suggestion parsemée d’images d’Epinal. Fort de ce succès critique et public, le réalisateur ira chatouiller d’autres genres (le road movie hardcore avec Perdita Durango, la comédie perverse avec Le crime Farpait et Mes chers voisins, ou encore le western avec 800 balles), mais ses films resteront empreints de cette mise en scène lugubre laissant présager quelque chose de pas très net dans les coulisses. On attend d’ailleurs avec impatience le futur Crimes à Oxford pour lequel l’auteur a réuni un casting de tous les diables (John Hurt, Elijah Wood, Leonor Watling ou encore Dominique Pinon).


ALEJANDRO AMENABAR
Rares sont les réalisateurs qui, en l’espace de deux films, arrivent à devenir cultes. Alejandro Aménabar est de ceux là. Grâce à Tesis (un polar intelligent ayant les snuff-movies pour sujet) et plus particulièrement grâce à Ouvre les yeux, film mêlant rêve et anticipation survolé d’une aura impalpable et dérangeante (et co-écrit avec son collègue Matéo Gil (Jeu de Rôles), une autre figure montante de ce cinéma hispanique responsable des scripts de La méthode, Tesis ou Ouvre les Yeux), le réalisateur s’est rapidement fait un nom et s’est vu ouvrir les portes du tout Hollywood, alors que ce dernier film a été remaké par Cameron Crowe, avec rien de moins que Tom Cruise dans le rôle principal (Vanilla Sky, donc). Un remake qui lui a d’ailleurs permis de monter son propre projet, Les Autres, une histoire de fantômes au point de vue malin avec Nicole Kidman et Christopher Eccleston. Par respect pour ceux n’ayant pas vu le film, nous n’en dévoilerons pas la fin, mais soulignons juste que la maestria tant narrative que visuelle avec laquelle le réalisateur met en abîme ses personnages force le respect. Restant dans le sujet de la mort, il s’intéressera finalement à travers son Mar Aldentro à la vie de Ramon Sanpedro, un ancien marin désormais quadraplégique se battant pour son droit à l’euthanasie, tout en inspirant les autres à profiter de la vie. Une œuvre poignante qui prouve que le genre mène à tout.


JAUME BALAGUERO
Alors qu’il n’a fallu que deux films aux deux réalisateurs précédents pour s’imposer de manière internationale, Jaume Balaguero réussira cet exploit en un seul long métrage, La secte sans nom, narrant la descente aux enfers d’une mère à la recherche de sa fille disparue aux mains d’une secte diabolique cherchant à créer l’ultime douleur à des fins démoniaques. A travers ce film, l’auteur arrive non seulement à capter les peurs les plus primales du spectateur, mais également à le mener de bout en bout sans répit vers une fin qui retentira tel un électrochoc dans l’esprit de tous, chacun cherchant longtemps après la vision de l’œuvre une porte de sortie inexistante. Une science du point d’orgue horrifique qui va devenir, à l’égal d’une photo léchée et de personnages en quête d’une rédemption impossible sur cette Terre, sa marque de fabrique. C’est ainsi qu’à cette image, Darkness cette fois tourné avec des moyens et un cast américain, achèvera d’établir cette tradition nihiliste d’une noirceur sans égal. Et même si la petite perle qu’est Fragile se montre plus tendre et plus poétique que les précédents longs du maître, notamment grâce à une mythologie toute particulière et un lieu de l’action (un hôpital peuplé d’enfants) plus propice à la légèreté, il suffira de visionner le prochain [Rec] pour se convaincre que l’auteur n’est pas prêt de mettre de l’eau dans son vin.


Enfin et évidemment, il serait impossible de parler du cinéma horrifique espagnol sans citer Nacho Cerda, nouvel arrivant sur cette scène mais néanmoins loin d’en être une figure mineure, chacun de ses métrages, courts ou longs, transpirant d’un amour du genre et d’une passion proche de l’artisanat passionné. Tant sa trilogie de la mort (The Awakening, Aftermath et Genesis) que son Abandonnée méritent que l’on s’y attarde longuement, et augurent d’un talent que l’on n’a pas fini de suivre, tandis que sa filiation avec Brad Anderson, dont il a d’ailleurs signé le making of du Machiniste avec Christian Bale, ne nous contredira pas. On n’oubliera pas non plus de parler de Juan Carlos Fresnadillo, qui, s’il n’a pas débuté dans le film d’horreur, avait permis grâce à un magnifique Intacto fourmillant de trouvailles et porté par un pitch novateur (la chance comme valeur marchande), de prouver l’étendue d’un talent dont on n’a pas cessé de vous vanter les mérites à la sortie de 28 Semaines plus tard.


Mais outre ces réalisateurs phares et un Guillermo del Toro dont l’ombre omniprésente et bienveillante surplombe ce beau monde, nombreux sont les réalisateurs n’ayant pas encore atteint la notoriété qu’ils méritent, accouchant d’œuvres loin d’être inintéressantes. On remarquera ainsi le remarquable Alex Ollé, réalisateur de l’impressionnant Fausto 5.0, Alberto Sciamma avec son ultra fun Killer Tongue, Eugénio Mira avec le prometteur The Birthday, Elio Quiroga avec son Dark Hour également plein de promesses et le très intéressant Souvenirs mortels de Alvaro Fernandez Almero. On citera également Luis de la Madrid, ayant réalisé le trop classique La nonne, mais dont les antécédents (il fut monteur sur Le machiniste et sur Darkness) permettent de garder espoir, sans oublier le coréalisateur de [Rec] Paco Plaza, déjà à son troisième long métrage (dont le très respectable Les enfants d’Abraham), Christian Molina dont le Rojo Sangre fut nominé à l’International Fantasy Film Award dans la catégorie meilleur film, ou enfin Norberto Lopez Amado réalisateur du Los Miran ayant reçu le prix de la critique au festival Fantasporto.


Un vivier très actif comme on peut le voir, qui n’a tellement pas fini de nous étonner qu’est d’ailleurs née l’année dernière une initiative espagnole équivalente au Masters of Horror américain, nommée Peliculas para no dormir. Composée de six moyens métrages d’une heure environ, la série proposa ainsi de donner le champ libre à six réalisateurs aguerris du genre afin de leur permettre de diriger des histories courtes et sans concessions. Se sont ainsi portés volontaires Alex de la Iglesia (La chambre du fils, un couple emménage dans un appartement étrange), Jaume Balaguero (A louer, un autre couple cette fois aux prises avec un agent immobilier mystérieux), Paco Plaza (Conte de Noel, un groupe d’amis part à la rencontre d’un tueur en vadrouille), Enrike Urbizu (Un Vrai Ami, une petite fille vivant dans son imaginaire se lie d’amitié avec une créature de la nuit), Narciso Ibanez (La Faute, une sombre histoire d’avortements dans un hôpital des années 70) et enfin Mateo Gil (Spectre, Un écrivain exilé voit remonter à la surface les fantômes de son passé). Vous l’aurez compris, on n’a pas fini d’entendre parler de la beauté et de l’inventivité du cinéma d’horreur espagnol. Pourvu que cela dure !!
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