Cette fin d'année médiatique (télé + presse) aura eu son bouffon, son imbécile presque heureux de se ridiculiser en public pour le plus grand bonheur d'une foule satisfaite d'avoir trouvé le bouc émissaire idéal. Jean-Claude Van Damme, pour ne pas le nommer, est apparu un peu partout, provoquant systématiquement sarcasmes et fous rires. D'une certaine façon, voilà peut-être le meilleur professionnel qui soit, capable de toujours livrer sans faillir le spectacle attendu, à ses dépends bien sûr. Personne ne peut se targuer d'une plus grande constance en promotion. Le jeu est truqué, il va sans dire, tant on lui tend la perche pour mieux l'enfoncer. Mais l'honnêteté commande de reconnaitre que Van Damme, quoi qu'il arrive, est son pire ennemi. Et comme souvent dans ces cas-là, on a un peu oublié pour quelle raison il venait ainsi se soumettre à l'opprobe populaire. A la fin de chaque émission, au terme d'un quart d'heure de rigolade, on aura entendu le présentateur évoquer vaguemment un quelconque ''Réplicant'', mais c'est la seule information qui aura filtré d'un long cortège d'humiliation (plus ou moins) volontaire. A peine se rappelle-t-on que Van Damme fait encore du cinéma.


Pourtant, Jean-Claude Van Damme fait du cinéma. Un état de fait qui avait peut-être échappé à l'interessé lui-même au cours des dernières (et plus sombres) années de sa carrière. Malgré deux collaborations avec Tsui Hark (
Double Team et
Piège à Hong-Kong) et une grosse production guerrière (
Légionnaire), Van Damme s'essoufflait, brûlait ses dernières réserves, fonçait mollement vers un mur prêt à le concasser. Il défrayait (un peu) la chronique pour ses frasques privées. Il appartenait déjà au passé. Et les quelques cinéphiles à le garder en sympathie, de regretter qu'il ait laissé passer la plus belle chance de sa vie en la personne de Ringo Lam, cinéaste chinois de son état avec qui il avait signé le sympathique mais oubliable
Risque Maximum. Le même réalisateur chinois qui réalise aujourd'hui
Replicant. Pourquoi ces ''cinéphiles si éclairés'' (diront les éternels sarcastiques) ont ils placé de l'espoir dans l'auteur obscure d'une série B médiocre, incapable de tirer une leçon de ses erreurs en rempilant avec le belge musclé ? Parce que si on avait parlé à Van Damme de Ringo Lam au lieu de lui demander s'il se droguait ou s'il était homosexuel, on aurait eu presqu'immédiatement la réponse : ''Putain ! Ringo Lam, c'est le Scorsese Chinois ! C'est un génie !''. Voilà ce qu'aurait répondu JCVD (propos attribués d'après une interview lue sur
Replicant (2000)). Et le public lui aurait ri au nez parce que tout ce que dit JCVD est ridicule. Pourtant JCVD aurait eu raison.
Raison de placer Ringo Lam parmi les grands réalisateurs vivants. Tort, peut-être, de parler de Scorsese, l'évocation du William Friedkin de
French Connection et
Police Fédérale Los Angeles étant plus appropriée. Raison de tout miser (car il lui reste peu de jetons) sur le seul réalisateur de Hong-Kong a avoir réussi l'impossible (si on regarde le parcours de ses confrères) : partir à Hollywood, y faire un film correct bien qu'impersonnel, REVENIR à Hong-Kong (John Woo et Kirk Wong n'y ont même pas pensé; Tsui Hark l'a fait mais il a derrière lui une infrastructure que Lam le franc-tireur n'aura jamais) et signer coup sur coup trois très bons films dont un chef-d'oeuvre absolu,
Full Alert. C'était il y a quatre ans, en plein trauma post-rétrocession. A côté de ça, Tsui Hark ne commence que maintenant, fin 2000, début 2001, à renaître de ses cendres. Pour réussir ça, il faut un tempérament bien particulier, une démarche qui en fera sourire plus d'un : il faut de la sincérité et pas mal de folie. Ca ne vous rappelle personne ?
Quand on lui demande pourquoi il a tourné les films médiocres (
Risque Maximum,
The Adventurers), mauvais (
Wild Search) et nuls (
Guerre non déclarée) qui émaillent sa filmo, Ringo Lam répond invariablement qu'il reconnait les défauts de ces films mais qu'il n'en renie aucun, qu'il les a tous tourné avec la même sincérité que ses réussites : ces films font à 100% partie de lui. Ringo Lam est un homme qui revendique sa dualité, sa capacité à être bon (humainement et artistiquement) et mauvais (idem) alternativement, parfois en même temps pour ce qui est de l'artistique (
Full Contact avec Chow Yun-Fat). Ce qui tombe très bien parce que tous ses films ne parlent que de ça, ne dépeignent que des individus incertains, aux contours flous, en quête perpétuelle d'identité. S'il existe un réalisateur capable de voir ce qui se cache derrière un acteur, de deviner les combats qui se livrent en lui et surtout de se donner honnêtement la peine d'extirper le bien et de l'utiliser, c'est Ringo Lam. S'il y a un acteur qui correspond très exactement à cette définition du matériau idéal, c'est Jean-Claude Van Damme.


Jean-Claude Van Damme est un peu un monstre. Il n'a pas d'équivalent dans le monde médiatique, et il le sait le bougre. Il en profite. Si le Destin veut qu'il continue à faire du cinéma encore longtemps, il est bien capable de continuer à faire le grand écart et marcher sur les mains à cinquante balais, pour épater la galerie aux détours les plus inattendus de ses films. Il est comme ça. Ce qui torture et sauve tout à la fois JCVD, c'est sa simplicité (il y en a pour y voir un benêt). Et son incapacité à faire comme les autres. Il y a quelques semaines, dans l'émission
Arrêt sur Images de la Cinquième, le journaliste de Télérama Alain Rémond expliquait à une assemblée d'enfants pourquoi il leur était si pénible de regarder et d'écouter Jean-Luc Godard à la télévision : "Nous sommes habitués à entendre un language calibré pour la télévision, nous apprenons très facilement à parler pour la télé, et rien ne nous dérange plus que les gens, un peu spéciaux, comme Godard, qui ne parlent pas comme on DOIT parler à la télé. Ils vivent dans un monde à eux qui ne ressemble pas à ce qu'on a l'habitude de voire et d'écouter à la télé. Mais pourtant, si on fait l'effort de rester, ces gens-là ,avec leur façon drôle ou agaçante de s'exprimer, pas formatée, nous surprennent et nous font du bien. Ils sont rafraîchissants et enrichissants.'' Le mot est lâché : ''faire l'effort''. Et bien sûr, cette définition s'applique parfaitement à JCVD qui n'a peut-être jamais fait de réelle promotion de sa vie. Un homme qui appelle l'interviewer ''mon frère'', qui parle systématiquement ''d'aider les gens'', qui détourne chaque question pour apporter une réponse qu'il pense fondementale et essentielle, qui dit s'exprimer ''avec son coeur'', ne peut se rendre devant une caméra qu'avec la même certitude de se faire crucifier qu'un condamné à mort a de se faire trouer la peau. Parce qu'avant que les téléspectateurs (et les lecteurs) fassent ''l'effort'' de se laisser agréablement surprendre, l'eau aura coulé sous les ponts.


D'où la nécessité de Ringo Lam. L'un et l'autre se font écho par leur capacité, rarissime, de s'investir à 100% et de se livrer à coeur ouvert (un dossier arrivera d'ailleurs très prochainement sur DVDRAMA pour approfondir la portée de cette démarche chez le cinéaste Hong -Kongais). Bien sûr, JCVD a plus besoin de Lam que Lam n'a besoin de JCVD. C'est un fait que le potentiel artistique de l'un et de l'autre ne sont pas comparables. Mais l'art passe, chez Lam, après l'humanité, après la capacité à ''faire un effort''. Et tout chez JCVD appelle l'effort, de sa part et des autres. Il est en métamorphose constante. Il cherche depuis le début de sa carrière à exprimer quelque chose, une dualité le travaille, le ronge, la même qui anime
Full Alert,
City On Fire,
Victim,
The Adventurers... Par deux fois déjà Van Damme s'est confronté à un double violent, vulgaire et LIBRE, sans chaînes, sans peur de déplaire (
Double Impact et
Risque Maximum). C'est ce travail sur soi qui attire, fascine et inspire Ringo Lam, qui lui fait voir en l'acteur un matériau brut à modeler, à améliorer. Ceci explique de façon limpide qu'il soit le seul cinéaste à avoir réellement VOULU faire de JCVD un acteur. Woo lui a plaqué des gimmicks hérités de Chow Yun-Fat, Hark l'a ridiculisé (pour son bien, d'une certaine façon), mais Lam s'est intéressé au ''personnage'', ne négligeant jamais ses défauts et son énormité. Il a ''fait l'effort'' pour obtenir un effort en retour. Aujourd'hui, dans
Réplicant, Van Damme n'est pas génial, il n'est pas grandiose, mais il est devenu complexe et crédible, il joue, parce qu'il a identifié, grâce à Ringo Lam, les deux pôles qui le constituent et le constitueront toujours : la folie destructrice d'un côté, la candeur de l'autre.
Replicant n'est pas un chef-d'oeuvre et se place dans le peloton des films corrects de Lam (qui lui appartiennent à 100%, rappelons-le). Pour JCVD, en revanche, c'est l'outil de la consécration personnelle. Il s'est révélé quelque chose à lui-même. Il s'est redécouvert, exactement de la même façon que le clone qui prend du recul sur lui-même (l'original) pour se recréer et se façonner une personnalité propre. La lutte du feu et de l'eau (éléments au coeur de la dichotomie des 2 Van Damme dans le film) est l'expression exacte du parcours du comédien. L'air de rien, avec ses allures d'idiot impulsif, yeux exhorbités et diction précipitée, ce type s'est remis de lui-même sur les rails. Malheureusement,
Replicant ne sortira pas en salle aux Etats-Unis, mais le succès arrive toujours à qui sait attendre. N'ayons pas peur d'avouer qu'on le lui souhaite. La prochaine étape, mais quoi d'étonnant là-dedans, sera une nouvelle collaboration avec Lam dans
The Monk avec peut-être à la clé une oeuvre personnelle et forte (en dépit du matériau pré-publicitaire bâclé et grotesque).
Arrivé à ce stade de ce très long texte, vous vous demandez pourquoi une telle prise de tête sur le kickboxer belge et un réalisateur confidentiel qui restera toujours le ''Friedkin'' d'une poignée d'illuminés (à moins qu'il ne se transforme en Emmerich pour la multitude, mais il y a peu de chance). La réponse tient en quelques mots : le cinéma a autant à nous apprendre dans ses réussites modestes et ses stars dérisoires que dans ses mastodontes de ciné-club et ses ambitions affichées. Mais pour ça, il faut ''faire un effort''. Comme dirait quelqu'un, il faut être ''aware''.
Replicant et Van Damme partagent tout le monde. Retrouvez ici le débat houleux qui agitat la rédac après la projo de presse le 11 Juin dernier.
Texte : Denis BrusseauxIllustrations : Abbot
DEBAT A LA REDAC : REPLICANT (Sortie le 11 Juillet 2001)
Trouvez ci-dessous les liens sur les différents tests (dont l'excellent FULL CONTACT avec Chow Yun-Fat qui vient d'être testé) et news en rapport avec Ringo Lam et JVCD :