Par - publié le 10 décembre 2007 à 02h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h31 - 1 commentaire(s)
Depuis sa mort dans les années 80, on garde espoir d’un nouveau cinéma Italien qui vienne s’affranchir des contingences télévisuelles et fasse renaître les spectres de talents disparus. Deux films italiens tentent de se distinguer du reste de la production actuelle : La bête dans le cœur, de Christina Comencini et L’ami de la famille, de Paolo Sorrentino. Faux événement ou vraie renaissance ?



Et là-bas quelle heure est-il, en Italie ? Où se cachent les nouveaux Pasolini, Risi, Scola et Fellini ? Où est passée la variété d’un cinéma extraordinairement dense qui n’a pas peur des genres pluriels ? Assurément, on ne peut pas nier l’existence de quelques courageux vétérans transalpins qui continuent de radiographier les mœurs d’un pays tourmenté et en corollaire d’autopsier des afflictions intérieures (Nanni Moretti, Giuseppe Tornatore, Marco Bellocchio). Citons par exemple Le Caïman (sorti l’année dernière en pleine élection présidentielle mouvementée), où Moretti, à la fois penseur et comique, regardait par le bout de la lorgnette un cinéma italien vampirisé par la mainmise de Berlusconi et plaçait l’homme politique comme facteur partiellement responsable de cette situation accablante. Ce n’est certes pas la première fois que Moretti stigmatise Berlusconi (ses interventions télévisuelles restent mémorables) mais jamais ouvertement au cinéma. Cependant un cas comme Moretti est rare : peu peuvent prétendre à imposer leur singularité dans un système caduque ou même, disons-le clairement, à faire du cinéma. Faut-il s’en inquiéter ?



Pourtant, depuis quelques années, on a senti les prémisses d'une nouvelle vague avec le succès surprise au box-office italien de Juste un baiser, de Gabriele Muccino (genre populaire) et la réussite totale du Sourire de ma mère, de Marco Bellocchio (case auteur). Après quelques éclats épars (Buongiorno, notte., du même Bellocchio et sa plongée fiévreuse dans les années de plomb; Arrivederci amore, ciao, de Michele Soavi et son polar foisonnant qui montre l’ascension d’un pourri dans un pays qui semble courber l'échine face au pouvoir putride; Nos meilleures années, de Marco Tullio Giordana où des personnages de rien croisent la grande Histoire; ou encore L’été où j’ai grandi, de Gabriele Salvatores, extraordinaire récit initiatique sur le passage à l’âge adulte), on peut le confirmer avec deux œuvres qui chacune dans son genre témoigne d’une vitalité cinématographique généreuse : La bête dans le cœur, de Christina Comencini (sortie le 28 mars), et surtout L’ami de la famille, de Paolo Sorrentino (sortie le 2 mai). Nous nous sommes tant aimés ? Non, nous nous aimons toujours.

MALAISE EN ITALIE

Rossellini et Fellini l’affirmaient, les frères Taviani l’ont subi : le cinéma italien n'a pas réussi à surmonter une immense crise dans les années 1980, subissant d’une part la concurrence de la télévision et celle de l'industrie pornographique. Réaction à ces ornières : la grande majorité des salles de cinéma ont été obligées de fermer. Sans débouchés ni rien, la production de films a fatalement chuté. Naguère riche, le cinéma italien est aujourd’hui considéré comme mort, incapable d’attirer la moindre attention internationale. La production se limite à quelques films dans le cadre de coproductions européennes et les actrices italiennes sont accueillies à bras ouverts sur le territoire hexagonal (Laura Morante, Monica Bellucci, Valeria Golino) parce qu’elles ne trouvent pas matière à exprimer leur talent chez elles.


C’est pourquoi un film comme Cinéma Paradiso (Giuseppe Tornatore, 89) touche droit au cœur en se contentant de stimuler le simple sentiment de nostalgie, en se focalisant sur une époque révolue et en racontant une vie de cinéphile. A la fin, lorsque le personnage principal regarde, dans une scène d’anthologie, un montage de baisers censurés par le curé du village, impossible de ne pas y voir en filigrane les restes d’un cinéma italien qui périclite. Pour rappel lapidaire, l’Italie est une authentique terre de cinéma qui a vu naître des genres distincts (le néoréalisme, le western spaghetti, l’existentialisme, l’érotisme carré rose, la comédie à l’italienne, le giallo) et pléthore de cinéastes émérites (De Sica, Fellini, Rossellini, Scola, Argento, Fulci, Pasolini, Ferreri, on en passe bien entendu). Tant de souvenirs qui font mal au vu de la disette actuelle. Alors, doit-on avec les films de Comencini et Sorrentino, parler d’une nouvelle brèche dans le cinéma italien à l’heure où un artisan honnête comme Tinto Brass reçoit les éloges de la cinémathèque française ? Vaste question. De manière générale, on peut affirmer que c’est surtout le cinéma européen qui semble renaître et former une alternative au cinéma Hollywoodien. Par exemple, le cinéma allemand, dont la richesse n’est plus à démontrer, semble bénéficier du même phénomène avec un intérêt grandissant pour ses productions. Alors qu’il y a encore peu de temps, on n’y croyait plus.



Le succès imprévisible mais totalement mérité pour La vie des autres de Florian Henckel Von Donnersmarck (toujours en salle, blindé de récompenses, excellent bouche à oreille) est l’une des nouvelles les plus réjouissantes de ce début d’année au cinéma. De la même façon que des petits films cruels comme PingPong, de Matthias Luthardt, ou il y a un an L’imposteur, de Christoph Hochhausler, révélaient les plumes acides d’auteurs frondeurs et provocateurs qui n’avaient pas peur de réveiller des spectres honteux, de hacher menu les conventions bon teint et d’affirmer une personnalité forte.



QUE VOIR ?

En Italie, il faut compter sur quelques auteurs qui n’ont plus peur des audaces et de projets qui s’affranchissent de la dictature cathodique : Emanuele Crialese a connu avec deux longs-métrages (la surprise Respiro et le déroutant Golden door) un succès d’estime; Kim Rossi-Stuart emballe Libero, succès surprise lui aussi; Michele Placido secoue les codes du polar avec Romanzo Criminale; Christina Commencini, réalisatrice de La bête dans le cœur, fut nommée à l’oscar du meilleur film en langue étrangère (la première réalisatrice italienne à concourir à Hollywood depuis 1976); ou encore, Paolo Sorrentino dont le cinéma est largement représenté à travers les festivals mondiaux (Les conséquences de l’amour et L’ami de la famille étaient tous deux présentés en compétition à Cannes). Dans L’ami de la famille, farce bouffonne sise quelque part entre la comédie italienne, des zestes baroques de Fellini et un cynisme proche du cinéma des frères Coen, le réalisateur brosse le portrait d’un usurier nouveau monstre à travers une esthétique techno et essaye une approche novatrice que certains n’ont pas hésité à qualifier d’afféterie modernisante. Or, ce genre de cinéma controversé stimule infiniment plus l’esprit critique que tous les films à l’affiche chaque semaine.



Au sujet du nouveau cinéma transalpin, Sorrentino assure : « Je suis en excellente compagnie dans le cinéma italien contemporain, aux côtés notamment de Moretti. C’est intéressant que l’on fasse des films en Italie qui ne trahissent pas le cinéma tout en faisant des expériences nouvelles. On essaie d’ailleurs parfois de faire des coups plutôt que des films (…) Par chance, je fais des films qui ne coûtent pas cher. L’ami de la famille, produit par Indigo et Fandango, a été financé par Medusa et coproduit par les Français de Babe Films. Mais je suis bien conscient d’être un cas rare. En Italie, la situation sur le plan de la production est grave, surtout pour les jeunes cinéastes, avec très peu de premiers films. Il y règne un climat presque terroriste : quand un réalisateur rate un film, il a de grandes difficultés pour monter le suivant. Pourtant, tout le monde s’est trompé, même les plus grands. » Ce que Moretti annonçait au gré de ses fictions résulterait donc de l’euphémisme. Triste constat.
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