Par - publié le 16 décembre 2005 à 04h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h42 - 15 commentaire(s)
Rarissime (certains ne l’avaient jusque là qu’en VHS dans une qualité déplorable), Litan (Jean-Pierre Mocky, 81) est une tentative réussie de cinéma fantastique français dans lequel la dramaturgie a moins d'importance que l'atmosphère.

Mocky prouvait déjà qu'il aimait fureter dans tous les genres.

On a trop tendance à réduire Jean-Pierre Mocky à un vieillard prégrabataire sur le point de virer sénile (revoir son récent Grabuge !). Or, naguère, le cinéaste a beaucoup œuvré pour le cinéma français et plutôt bien, en ayant le bon goût d’allier les distributions pléthoriques, les dialogues volubiles à connotation égrillarde et les histoires tordues teintées d’absurdité. Ce qu’il affectionne par-dessus tout, ce sont les contre-emplois : donner à jouer à un acteur ou à une actrice un rôle aux antipodes de ce qu’il a fait auparavant. L'exemple le plus marquant n'est pas nécessairement celui de Bourvil dans Drôle de paroissien mais plutôt dans sa meilleure période, celle des années 80, où les projets ambitieux côtoyaient des comédies potaches agréablement barrées. Ainsi, dans Y a-t-il un français dans la salle ?, il donnait un rôle terne à Victor Lanoux, méchamment vieilli pour l’occasion, celui d’une enflure redoutable à Jean-François Stévenin, et surtout celui d’une veuve esseulée et tragique à Jacqueline Maillan (même dynamitage des idées reçues sur Les saisons du plaisir où elle joue une adepte du téléphone rose et Une nuit à l’assemblée où, face à Michel Blanc nu comme un ver, elle incarne une Arlette Laguiller des banlieues). On peut même dire que c’est avec elle que Mocky a réalisé ses meilleurs opus et que, paradoxalement, elle, a trouvé ses rôles les plus intéressants, c’est-à-dire qui ne la cantonnaient pas à un registre boulevardier. La découvrir dans ces films revient à découvrir pour la première fois Romy Schneider dans L’important, c’est d’aimer.


Souvent, les parallélismes peuvent s’établir entre les œuvres du maître. Litan peut être perçu comme le brouillon de Agent trouble, réalisé à la fin des années 80 et qui, dans la même tonalité angoissante voire horrifique, racontait quasiment la même histoire (une eau qui empoisonne des touristes) avec une faculté à instiller le mystère. De la même façon qu’en 1995, il met en scène Noir comme le souvenir qui raconte l'histoire de La Secte sans nom, de Jaume Balaguero, cinq ans avant, sans toutefois l’aspect poisseux et délétère. Dans le même film, on aperçoit à plusieurs reprises une gamine qui s’appelle Garance. C'est une référence aux Enfants du paradis (le film préféré de Mocky) et pléthore de références à Litan, dont le réalisateur lui-même semble très fier.


Singulièrement, c'est celui qui a été le plus récompensé (prix de la critique à Avoriaz en 1982, et sifflé par De Palma et Boorman, selon Mocky) qui est en réalité le plus rare. Peut-être que, si la légende dit vraie, De Palma aurait pu être froissé que l’on retrouve beaucoup d’éléments de son film préféré dans Litan. En effet, en le regardant, on pense régulièrement à Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg, référence définitivement étouffante pour les aficionados du genre tant tous les films semblent le copier, où un couple en deuil se perdait dans les dédales d’une Venise aussi belle que dangereuse. Notamment pour les toutes premières scènes en flash-forward avec des prédominances de rouge et la fin… inattendue comme toute ghost story qui se respecte.


Mocky est un malin. Son film est plus un trip qui démontre sa détermination à fureter dans tous les genres, à laisser de côté un instant toute velléité sociale ou politicale – d’autant qu’on ne se moque pas ici, du moins directement, des curetons. Poème glauque et grotesque, constamment sur le fil du risible ou du sublime, avec cette notion de risque à chaque instant, Litan est une œuvre de funambule. Un voyage au pays des limbes et des songes avec ce qu’il faut comme effets visuels et de personnages bizarres pour susciter un sentiment d’insécurité.


Certes, l’atmosphère prime régulièrement sur l’intrigue plutôt ténue, mais cette réserve accessoire n’altère que partiellement une œuvre d’artiste résolument hors des normes et plutôt gonflée pour l’époque. Sur les bonus du DVD, Mocky se demande lui-même si, à l'époque, Marie-José Nat avait bien compris l’histoire dans laquelle elle jouait. Il l’avait choisie parce qu’elle était corse et de fait son côté rationnel était pile poil pour le personnage qui passait son temps à courir et à hurler. En récusant toute psychologie, Mocky maintient son argument jusqu’au bout. La découverte de son sésame est recommandée d’autant que si vous ne deviez voir qu’un seul Mocky, ce serait certainement celui-ci.
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