Par - publié le 04 novembre 2008 à 12h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h16 - 5 commentaire(s)
Depuis la projection très privée qui a eu lieu au Marché du film au dernier festival de Cannes, on n’a plus beaucoup entendu parler de Midnight Meat Train, de Ryuhei Kitamura. On sait tous les problèmes qu’il a connus : le changement de réalisateur à la dernière minute – à l’origine, c’était Patrick Tatopoulos, responsable des effets spéciaux sur Silent Hill –, les problèmes de titre, le changement de politique chez Lions Gate... Entre la date de sortie qui ne cesse de reculer et les rumeurs d’un direct-to-DVD, on aurait pu s'attendre à un de ces énièmes précipités horrifiques pas stimulants pour un sou. A une heure où on ne sait toujours pas s’il va sortir dans l’Hexagone (après une sortie aux Etats-Unis massacrée), il serait bon de réhabiliter la vérité. Pour commencer, Midnight Meat Train marque la rencontre de deux auteurs aux inspirations différentes qui réussissent à trouver un habile compromis : tout ce qui est visuel appartient à Ryuhei Kitamura, le réalisateur de Versus (qui a ses fans comme ses détracteurs) ayant la possibilité de perfectionner son style aux Etats-Unis et de canaliser son énergie. En revanche, la substance est redevable à Clive Barker qui, sous les oripeaux horrifiques, réussit à introduire des idées tordues. Au même titre que le récent Trick 'r Treat qui subit la même cabale, Midnight Meat Train s'impose plutôt comme une bonne surprise qui non seulement n’a rien de honteux mais en plus donne la possibilité aux fantasticophiles actuels de retrouver cette veine noble de cinéma fantastique des années 90. Il en résulte un fascinant mélange de poésie macabre (Clive Barker) et d’expérimentation technique (Rhuyei Kitamura), l’un se nourrissant de l’autre comme des vampires.



A New York, un photographe (Bradley Cooper, vu dans la série Alias) vit avec sa fiancée (Leslie Biggs, récemment vue dans Trick 'r treat). En quête de reconnaissance, il propose ses travaux à la propriétaire d’une galerie d’art (Brooke Shields, en plein revival). Moyennement convaincue, elle lui offre un pacte maléfique : elle n’exposera ses œuvres à l’unique condition qu’il prenne en photo les lieux et les événements les plus sordides et angoissants de la Big Apple. Au gré de recherches intenses, le brave homme finit par trouver une proie idéale : Mahogany (Vinnie Jones, vu dans X-Men 3 - l'affrontement final), un tueur en série surnommé le "boucher du métro", qui tue ceux qui empruntent le train de minuit avec un marteau... Ce qui saute aux yeux rien qu’à la lecture du synopsis, c’est à quel point cette histoire appartient à l’univers de son auteur: Clive Barker, qui n’a rien tourné au cinéma depuis Le maître des illusions en 1995 et aujourd’hui fait un peu comme Alejandro Jodorowsky (il adapte ce qu’il ne peut plus faire au cinéma sur un autre support artistique). On pense d’ailleurs beaucoup à Candyman, superbe adaptation d’une nouvelle de Clive Barker par Bernard Rose au début des années 90. Principalement pour la caractérisation du personnage principal qui évoque Helen Lyle, jouée par Virginia Madsen, confrontée dans un premier temps à une violence urbaine (les loubards qui agressent le mannequin asiatique dans les premières scènes évoquent ceux qui se baladent dans la cité de Cabrini Green avec un crochet pour imiter Candyman) et dépassée dans un second par une violence surnaturelle sur laquelle aucune emprise n’est possible. Dans Midnight Meat Train, c’est le récit de la même descente aux enfers avec l’intrusion de plus en plus prégnante du fantastique dans le quotidien, la toile de fond social, l’atmosphère glacée des grandes villes, l’anonymat clinique des lieux, la dérive mentale d’un individu qui croit en l’incroyable et, bien sûr, le dénouement pessimiste.



Il fallait un formaliste comme Rhuyei Kitamura pour dynamiter ces conventions. Connu pour manier la caméra comme un fou, ce cinéaste japonais a – enfin – les moyens pour expérimenter avec le risque de mettre sa liberté artistique en péril. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, son passage aux Etats-Unis lui donne la possibilité de mettre la modernité de son style au service d’une histoire robuste, qui dans d’autres mains aurait sans doute eu moins de relief. La réunion de ces deux artistes, a priori très éloignés, permet une meilleure gestion des effets illustratifs : Barker, en bon producteur, a sans doute freiné Kitamura dans ses outrances et Kitamura a compris à son tour qu’il était nécessaire d'utiliser sa virtuosité formelle avec parcimonie, toujours en adéquation avec ce qu'il raconte. Au final, c’est autant le film de l’un que de l’autre. Idéalement, Midnight Meat Train joue sur la combinaison du réel glauque et de la fantasmagorie insolite. Le réalisateur d'Azumi travaille l’atmosphère, sculpte New-York comme une entité urbaine maléfique et, surtout, réussit des scènes de meurtre impressionnantes. A chaque fois, la caméra est placée au bon endroit, se met à la place des victimes pour que le spectateur ressente le choc de manière brutale et physique et fait de ce boucher un boogeyman effrayant. L’impact de ces scènes se traduit autant par les images que par le son, retranscrivant par exemple ce qui se passe dans la tête d’une victime qui vient d'être décapitée. Mais certains effets, proches de la pose, soulignent par leur caractère incongru que rien n’est à prendre au sérieux (une balle qui sort par un oeil, une scène cauchemardesque où un homme voit son reflet dans une flaque de sang). C'est avec ce sens du ludisme qu'il crée un univers paumé entre mythe et réalité, bluff et frisson. La plupart du temps, il en découle une excitation pure qui tranche avec les productions actuelles.


Le point rassurant, c'est que Rhuyei Kitamura a eu les coudées franches pour déstabiliser et il n’a pas lésiné sur les effets spectaculaires (énucléation, démembrements exponentiels, arrachages de dents et d’ongles) ou stylistiques (caméra rotative, utilisation du numérique et du gore en CGI). A côté, les difficultés du jeune couple, détaillées à la manière de Seven, paraissent plus classiques. Mais ce qui est intéressant, c’est lorsque ces éléments au départ distincts finissent par déteindre l’un sur l’autre pour tout brouiller. Plus l’intrigue progresse, plus Kitamura accentue la stylisation, l'abstraction, comme lors de la visite de l’appartement du tueur qui touche un fond baroque. En terme de narration, on peut être surpris que la personnalité dudit tueur soit révélée au bout de quinze minutes, mais le "boucher" est avant tout un objet de fascination pour le photographe dont on ne quitte jamais le point de vue. L’intérêt réside ailleurs. On le comprend assez vite avec deux retournements de situation qui viennent complexifier les enjeux. Brooke Shields – qui joue un rôle diabolique proche de celui de Robert de Niro dans Angel Heart, et quand on voit le plan final, on se dit que ce n’est pas si anodin – performe avec beaucoup d’autodérision un personnage snob et détestable. Elle représente la propension des artistes bourgeois à s’encanailler dans des tours d’ivoire mais aussi la fascination morbide qui contamine peu à peu le photographe dans sa sexualité et son alimentation.



A travers lui, à travers sa mutation inconsciente vers la bestialité, on retrouve tous les thèmes de Clive Barker, de la dimension organique (la manipulation du corps, les boutons purulents sur le torse du boucher, le crochet en forme d’excroissance comme Candyman) au sadomasochisme (les mutilations, le rapport maître/disciple entre le tueur et le photographe). Ce sous-texte rappelle son passé underground, dans les années 70, lorsqu'il était obsédé par Kenneth Anger, la représentation de la sexualité, l’assouvissement du plaisir dans la violence et la souffrance (il y avait déjà ça dans Hellraiser). Le train du titre, aux wagons chromés, dans lequel se déroule toute la boucherie paraît irréel. En fait, il annonce le passage dans un monde parallèle (autre sujet cher à Barker) et ravive en passant la croyance oubliée du croque-mitaine. En dépit d’un clin d’œil à Massacre à la tronçonneuse lors d’une course-poursuite tendue, la touche nostalgique (ce qui n’est pas nécessairement synonyme de qualité) renvoie ouvertement à tout un pan de cinéma fantastique des années 80/90, à une époque où Clive Barker faisait figure de phénomène, quelque part entre Hellraiser et Candyman. A ce titre, la bande-son renforce ce décalage assez réjouissant entre l’action (qui se veut contemporaine) et la manière dont elle est déformée par les artifices. En faisant fi de tout discours postmoderne, Midnight Meat Train possède les atours d'une très bonne série B à double vitesse, à double niveau : niveau simple du divertissement très efficace (Kitamura tire d'un côté), niveau complexe du divertissement pervers (Barker, de l'autre). Entre la nouveauté et le oldschool, c'est toujours pour le meilleur.

Romain Le Vern




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