Par - publié le 17 mars 2006 à 12h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h50 - 14 commentaire(s)
Monte Hellman à l’honneur avec trois films étonnants : The Shooting, L’ouragan de la vengeance et Cockfighter. Les deux premiers sont des westerns paradoxaux qui marquent la collaboration du cinéaste avec Jack Nicholson ; le dernier est un film aussi rare que précieux qui sonne comme le chant de cygne du réalisateur.


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Les superlatifs et les comparaisons ne manquent pas pour qualifier le cinéma de Monte Hellman. On murmure Antonioni avec une bonne louche de distanciation Brechtienne, on parle d’Howard Hawks comme de contemplation sur fond d’angoisses existentielles. Mais en voyant ces films, on ne pense qu’à lui. Une patte unique pour retranscrire des charivaris intérieurs, des personnages qui évoluent dans des univers étonnamment vastes alors qu’ils semblent coincés dans leur mental, des errances solitaires qui consument du dedans.
Mais Hellman est surtout connu pour son impressionnant road-movie existentialiste : Macadam à deux voies, le seul qui a été produit par un studio (Universal) dans lequel deux aficionados des courses de voiture (James Taylor dont le regard mélancolique hante longtemps et Dennis Wilson, batteur des Beach Boys) slaloment avec une demoiselle énigmatique et un étrange charlatan dans l’Amérique des années 70. C’est l’antithèse de La Fureur de Vivre comme le formidable Electra Glida in Blue, film dans la même mouvance neurasthénique, sera le contrepoint adéquat au surestimé Easy Rider. Quelque chose comme Point Limite Zero en encore plus contemplatif, avec des inquiétudes souterraines, une réflexion métaphysique sur l’existence, ses hasards et ses coïncidences. Et surtout une ambiance mélancolique qui interdit le bavardage inutile. Ici, on ferme sa gueule et on regarde, pétri d’émotion, des personnages s’isoler, se perdre, ne pas communiquer. Seuls quelques grands cinéastes actuels (Béla Tarr, Tsai-Ming Liang, Ceylan…) parviennent à retranscrire ces états indescriptibles de tristesse diffuse, de néant existentiel, de quête de soi dans un monde vide de sens…


Aujourd’hui encore, Monte Hellman est renié par la profession. Il faut revenir sur l’anecdote de Buffalo’66, sublime tragédie de Vincent Gallo, cinéaste remarquablement polyvalent (acteur, cinéaste, musicien de génie) qui veut qu’à l’origine le film devait être mis en scène par Monte Hellman mais les producteurs préféraient miser sur le nom de Gallo que celui du réalisateur de Macadam à deux voies. The Brown Bunny, versant décrépissant de Buffalo’66 (comme si le film se mutilait lui-même dans un élan aussi lent que majestueux, beau que violent), est également une oeuvre inspirée par le cinéma de ce chantre du cinéma indépendant US.



Son parcours ? Comme Larry Clark, Monte Hellman commence par la photographie et capte déjà sur pellicule tout ce qui s’anime. Par la suite, il se dirige vers le théâtre et découvre les joies de l’Actor’s studio où il monte Tchekhov, Anouilh, Beckett. Le jour où le théâtre de Los Angeles est remplacé par une salle de cinéma, Hellman est obligé de rebondir. Roger Corman lui vient en l’aide et l’initie au cinéma en lui demandant de réaliser Beast from Haunted Cave, une série B horrifique avec des accents parodiques. C’est là, en mettant en scène son second long baptisé Back Hell to Hell en 1965 qu’il rencontre celui qui changera sa vie : Jack Nicholson. Après Flight to Fury, film d’aventures en Extrême-Orient, le cinéaste et l’acteur s’engagent sur deux autres films. Ce seront des westerns. Mais pas n’importe quels westerns !


Pour commencer, citons The Shooting. Deux cow-boys, Willett et Coley, servent d'escorte à une mystérieuse jeune femme en échange d'une prime. Alors qu'il traverse le désert, le trio est rejoint par l'étrange Billy Spear, qui décide, après la mort de l'un des chevaux, de se débarrasser de Coley... Contrairement aux apparences, The Shooting est un western subversif qui met en opposition les protagonistes et les paysages. La dramaturgie a moins d’importance que la description, l’attention portée aux gestes et aux regards qui déterminent incidemment les rapports dominants-dominés. Les us et coutumes du genre sont dynamités par les sentiments intérieurs mis à nu. Ce qui est intéressant, c’est la démystification des mythes du Grand Ouest. La beauté de la photographie et l’ambiguïté provoquée par Jack Nicholson assure à ce Shooting un suspens âpre et tendu. L’angoisse sous-jacente naît du fait que l’action se déroule dans un désert minéral où le pire peut surgir à chaque instant. Le dénouement, très violent, est suffisamment ouvert pour favoriser les différentes interprétations. Avec Les Harmonies Werckmeister, de Béla Tarr, The Shooting a servi d’inspiration au Gerry, de Gus Van Sant pour une scène très précise et qu’il serait criminel de révéler ici. Mieux vaut découvrir la belle surprise…


L’ouragan de la vengeance ne possède pas les mêmes qualités d’épure. Réalisé avant, il montre le pendant positif de Jack Nicholson dans un rôle non moins ambigu. Comme The Shooting pouvait être vu comme un western policier, L’ouragan de la vengeance est une sorte de western survival dans lequel trois cow-boys sont pris par erreur pour les hors-la-loi qui viennent de dévaliser une diligence. Pris en chasse par des miliciens, ils tentent de se défendre et se réfugient dans une ferme. En surface, le canevas s’annonce simple, manichéen, cousu de fil blanc. En profondeur, il n’en est précisément rien puisque le film s’amuse déjà à court-circuiter les codes inhérents au western pour virer à l’expérimentation et à l’exercice de style nullement stériles et constamment passionnants. Hellman bâtit un étonnant édifice fictionnel qui donne autant d’importance aux détails qu’à la violence. Loin d’être une aseptisation, les scènes crues sont mises en valeur et possèdent une puissance décuplée.


Réalisé plus tard, Cockfighter est considéré comme un film mineur. En fait, cela vient du fait qu’il est rare (qui rime avec précieux) et surtout qu’il s’agit d’un film maudit. Il est resté célèbre pour le conflit qui a opposé Hellman à Roger Corman qui l’a mutilé pour des raisons par trop obscures. Tel quel, ça reste un film estimable sur les combats de coqs clandestins qui sonne comme un chant du cygne. Le rôle principal est incarné par Warren Oates, acteur fétiche du cinéaste que l’on retrouve également dans The Shooting et L’ouragan de la vengeance (et bien sûr Macadam à deux voies). Par la suite, il devient monteur pour Peckinpah et signe des opus dont l’intéressant China 9 Liberty 37, western spaghetti. Ce n’est pas suffisant pour convaincre les financiers qui ont du mal à cerner le bonhomme bohème. Aujourd’hui, beaucoup de cinéphiles ont trop vite oublié cet artiste d’exception, en quête perpétuelle de liberté. Liberté d’agir, de faire et de penser. Ce constat est encore plus triste que tous les films d'Hellman réunis.
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