Inédit dans les salles françaises,
Nothing, troisième long-métrage de Vincenzo Natali, semble avoir été mis en place pour répondre à ceux qui jugeaient
Cube et
Cypher (ses deux premiers films) trop intellectuels voire intellectualisants. En partant d’un argument fantastique (deux individus fâchés avec le monde qui réalisent leur désir le plus cher : se retrouver seuls), le réalisateur qui ne s'est visiblement pas encore remis de son visionnage de
Brazil (Terry Gilliam, 1984), n’emprunte pas le chemin du film d’horreur conceptuel mais de la poilade régressive. Le résultat (enthousiasmant au-delà des espérances) donne une comédie bizarre sur deux potes crétins qui découvrent que le monde a été réduit à néant et que tout ce qui entoure leur maison n’est qu’une vaste entité blanche. Quand le mystère pénétrant croise la bêtise de
Dumb and Dumber. Quelque chose de raisonnablement détonnant.
NOTHING
Un film de Vincenzo Natali
Avec David Hewlett, Andrew Miller, Marie-Josée Croze
Durée : 1h29
Sortie : un jour peut-être
Exit la prise de tête...Ça a tout du film de potes et c’en est effectivement un : David Hewlett et Andrew Miller, les deux Dumb and Dumber du film, jouaient déjà dans les premiers courts métrages du cinéaste et étaient également réunis dans son premier et beau
Cube. Synopsis : Dave et Andrew sont colocs et potes depuis l’enfance. Ils ne sont pas très sociables mais unis dans la même détestation pour l’espèce humaine. Seulement, un matin, alors que le monde continue de tourner, Dave se pointe à son bureau et se voit joyeusement licencié par son boss qui l’accuse d’avoir détourné de grosses sommes d’argent. En réalité, c'est sa copine (Marie-Josée Croze, apparition brève mais marquante) qui lui a joué un grand mauvais tour. Andrew, quant à lui, a également droit à son paquet d’emmerdes : une girl-scout l’accuse d’attouchement sexuel et la maman est sur le point de le traîner en procès. La police s'en mêle. Confusion, chaos, savon, bordel assuré. Jusqu’à ce que, paf, d’un coup, nos deux compères découvrent que tout ce charivari n’est plus et que le monde n’est plus qu’une lumière blanche (et une surface bondissante). Trop beau pour ces deux bonhommes misanthropes. Peut-être, peut-être, sauf que bien malin qui rira le dernier…

Vincenzo Natali est, comme nous, obsédé par Brazil et les délires de Gilliam... Car, en effet, tout le long prologue rigolo semble vaguement inspiré du
Brazil de Terry Gilliam (cela va même jusqu’à la ressemblance physique de l’acteur principal avec Jonathan Pryce) et c'est aussi ici que se place le doute : et si cette intro, qui rappelle presque
Garage Days (Alex Proyas, 2002), laissait craindre le pire dans le registre de la resucée prise de tête sur la violence d’un monde corrompue qui enfonce les losers et les inadaptés sociaux... Dix minutes plus tard, on a évidemment tout faux et on échappe miraculeusement à la dissertation plombante. Natali a la bonne idée de porter au pinacle la gaminerie malpolie et déraisonnable de ces deux protagonistes qui loin des autres peuvent se laisser aller aux pires excès.

Si certes le nouveau Natali dit grosso modo que "l’enfer, c’est les autres", il rappelle accessoirement qu’on est bien mieux avec son pote à jouer comme un malade à la console vidéo. Mais ce n’est pas ici, dans cette impression de redondance, que le film laissait craindre le pire. Plutôt dans son contenu : ou comment maintenir un argument ténu de court-métrage sur quasiment une heure trente. Et, surprise, pari réussi puisque Natali ne se concentre sur rien d'autre si ce n’est deux couillons qui profitent de ce néant pour uriner partout, jouer à la batterie, soigner une tortue, faire des bonds... Bref, faire les milliers de conneries que la société nous interdit fermement.
Film con, oui, mais film foncièrement ancré dans les conventions de Natali. Donc pas si con.¨
Par son sujet (et de fait les thématiques qui en découlent),
Nothing s’inscrit avec une cohérence folle dans la filmographie de Vincenzo Natali tout en étant extrêmement différent de ces précédents longs. Dans
Cube et
Cypher, les thèmes principaux (la déshumanisation de la société et la sensation tacite de paranoïa ou de conspiration) étaient savamment exploitées avec plus ou moins de génie selon les circonstances.
Cube pouvait être vu comme un prolongement de son excellent court-métrage,
Elevated où deux hommes et une femme, coincés dans un ascenseur, voyageaient tout droit direction enfer. Comparé à
Cube, ce court était plus sanglant et plus pervers mais le long de Natali était tout aussi inspiré, sans doute plus sophistiqué et mathématique (six personnes se retrouvent à leur réveil enfermées dans une prison étrange de cubes métalliques). Le dénouement abrupte montrait l'un des personnages sortir du cube pour rejoindre une étrange lumière blanche : mort ? vie ? humains ? Ce final laissait perplexe mais stimulait durablement l'imagination. Or ceux qui ont eu le malheur de voir le pathétique
Cube² (Andr... un tacheron, 2003) se sont rendus compte qu'outre un chariabia indigeste dans les dialogues, ce machin hideux prétend donner un vrai épilogue au premier et rompt ainsi avec la magie de la suggestion. Cette même lumière blanche, source d'angoisse, d'inquiétude, de peur et d'inconnu, sert de fond à l'intrigue de
Nothing.
En revanche, dans
Cypher, la démarche est plus ambitieuse : le cinéaste plongeait son antihéros dans un monde régi par l’uniformité et dans lequel pourtant des complots sont fomentés par des gens apparemment plus intelligents. Petit en petit, en assemblant les morceaux, Natali construisait un thriller parano dans lequel il était bon de ne pas tirer de conclusions trop hâtives. Quelque part entre Gilliam, Orwell et K. Dick. De la même façon que l’alternance du rêve et de la réalité dans
Nothing se retrouve dans
Cypher où Natali renforçait ce lien entre la concret et le virtuel. Les apparitions surréalistes de Lucy Liu (dans un camion de boucher ou suspendue à un hélicoptère) donnaient un avant-goût de l'humour barjo du bonhomme qui se conjugait il est vrai génialement avec la démesure de l'actrice qui n'aime rien tant que performer des personnages de tarés comme on les aime.
Le monde sans les autres est un eden Le pessimisme du réalisateur sur le monde est présent dans
Nothing où les villes sont industrialisées et les gens gangrénés par les préjugés ou la simple méchanceté. Natali peint l’absurdité du monde à travers le prisme (et donc les regards inquiets, les visages blafards) de deux amis et s’adonne à la caricature, à l’humour noir, à la loufdinguerie. Parti-pris au départ déroutants mais finalement réjouissants. En jouant sur tous les degrés comiques; en manipulant le spectateur au gré d’une intrigue faussement inoffensive; en s’amusant comme un petit fou d’un point de vue formel (les personnages peuvent se fondre dans le blanc comme disparaître) ou narratif (la mémorable scène du rêve dans le rêve), Natali achève son coup de bluff et livre quelque chose d’unique et de suffisamment désinvolte pour ne pas souffrir du syndrome post-
Cube. En vrai adulescent encore sous le choc de
Star Wars, le cinéaste s’autorise à peu près tout et n’importe quoi jusqu’à une conclusion aussi assumée que prévisible. Mais qu’on se rassure : plus intéressant est le parcours qui mène les protagonistes à se retrouver dans cet état. Dans le meilleur des cas, qu'on aime ou non (les fans du cinéaste risquent d'être surpris comme séduits),
Nothing permet de patienter avant son attendu
Necropolis, thriller écrit et produit par Paul Anderson. C'est également un bon film et on se demande encore pourquoi une sortie française n'est pas envisagée. Patientons :
May (de Lucky McKee) et
Saw (de James Wan) ont bien bénéficié - même très tardivement - d'une sortie dans les salles hexagonales...
En attendant vous pourrez découvrir ce film en DVD zone 1
canadien, avec vo/vf, et sous-titres français sur le film.