Par - publié le 06 juillet 2005 à 12h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h31 - 24 commentaire(s)
Rarement un titre aura aussi bien résumé un film. La chair et le sang (1985) est, en sus de la première tentative américaine de Paul Verhoeven, à peine sorti de ses délicieux Turkisch Delight et Le Quatrième homme, un grand film pour différentes raisons incommensurablement stimulantes : couple d'acteurs aux antipodes des conventions que tonton Sam a fomentées ; scénario branque ; audaces formelles ; dénonciations politiques implicites. Beau travail.

Verhoeven avant La chair et le sang

Crachons le morceau : Paul Verhoeven est une sorte de génie, un immense cinéaste qui n'a jamais eu peur de rien, qui met en scène l'amour, la violence et la déraison comme personne. Chez lui, il faut savoir lire entre les lignes, aller au-delà des apparences pour comprendre les messages véhiculés. Des problèmes avec la censure hollandaise et de subventions dans son propre pays (Turkish Delight mais surtout Spetters qui frôle l'interdiction) l'ont en partie obligé à quitter son pays natal (Jan De Bont, son chef opérateur, et Rutger Hauer, son acteur fétiche, suivront sa démarche). Aux States, il ne s'est pas laissé engouffrer par la machine Hollywoodienne et a su fuir toute machinerie calibrée. Dans sa carrière américaine (celle que nous connaissons mieux), Verhoeven a signé des œuvres brillantes, sulfureuses, intelligemment conçues où ses obsessions personnelles se noyaient dans des blockbusters robustes. Une carrière passionnante car ses œuvres tendent à montrer une Amérique phagocytée, sclérosée, presque fascisante, pourrie par la corruption et le capitalisme. Par exemple, dans La Chair et le sang, des mercenaires barbares pillent, violent, tuent pour de l'argent ; Robocop cache un redoutable pamphlet anti-USA mode Reagan ; Starship Troopers s'avère sous le divertissement futile une allégorie vénéneuse d'une Amérique belliciste ; ou même le tant décrié Showgirls qui se présente comme une parabole cynique sur l'arrivisme et surtout un film d'un mauvais goût qui démolit en deux temps trois mouvements les désillusions du rêve américain (Las Vegas est décrit avec un racolage inouï pour mieux ressentir son pourrissement intérieur). Un film où le sexe est ici un moyen de grimper dans l'échelle sociale (comme dans Katie Tippel) mais à l'opposé de la vision simple, légère, presque naïve qu'il en avait dans, par exemple, un Turkish Delight, summum d'érotisme jouissif.


De la même façon, L'Homme sans Ombre prend pour antihéros un homme aux basses pulsions qui se sert de son invention (devenir invisible) pour faire tout ce que le gentil héros vertueux ne ferait pas : aller enquiquiner les filles sous la douche. Verhoeven, quelqu'un qui court-circuite le système de l'intérieur ? Oui. Auteur d'une filmographie dont l'hallucinante cohérence fait rougir ? Incontestablement. Après la sortie récente d'un coffret contenant les premiers films du cinéaste – exception du génial Spetters depuis sorti chez MGM également –, La chair et le sang, son premier opus made in US est désormais disponible. A cette occasion, retour sur un film fascinant, provocant, charmant où il est question d'une des plus belles histoires d'amour au cinéma et accessoirement du couple le moins glamour et le plus beau au monde : Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer, deux acteurs immenses qui n'ont en commun que leur infini talent.


Le premier élément qui frappe aux yeux dans La chair et le sang est bien entendu l'érotisme et la violence, poussés à leur paroxysme. Normal puisque ce seront les deux principales obsessions d'un cinéaste qui n'a cessé d'articuler ses opus là-dessus. La chair (le sexe) et le sang (la violence), deux parts dissemblables (ou alors intrinsèquement liés) avec lesquels la censure Hollywoodienne n'a jamais été tendre. En exportant sa sensibilité européenne (ainsi qu'une bonne partie de son staff, techniciens et acteurs compris) ; en filmant le cul, le désir, le sexe nu comme lui seul sait le faire, Verhoeven dynamite les poncifs, les reconstitutions policées et les objets filmiques bons teints. Il faut avoir vu cette fameuse scène de viol où la jeune Agnès, alors vierge (Jennifer Jason Leigh) est littéralement mise à nue, encerclée par les barbares, pénétrée de toute part. Pourtant, son personnage simule une soumission réelle, joue avec les sentiments, provoque le désir en même temps qu'il ne se donne pas littéralement. Au final, d'une situation contraignante, elle la domine. Il ne fallait que Jennifer Jason Leigh pour rendre cette scène crédible (son personnage obligera auparavant une damoiselle à faire l'amour sous ses yeux pour découvrir comment qu'on fait et la coupera pendant l'acte – ce qui est on ne peut plus frustrant).

Tout tourne autour de la frustration. Frustration sociale de ne pas appartenir aux autres. Le personnage féminin s'avère fort, mystérieux et intense, comme toujours chez Verhoeven, et l'homme, violent et foncièrement mauvais. Le tableau que peint Verhoeven n'a rien d'exaltant : une bande de mercenaires abruti ; un jeune noble passionné par Léonard de Vinci ; et une pucelle qui devient une nymphomane redoutablement ambitieuse (peut-être l'un des pires persos parce qu'il possède l'intelligence sur ces congénères et de fait les manipule)... Dans tous les cas, la nature n'est pas bonne, n'en déplaise à Rousseau.

En ce qui concerne la violence, étrange – et stimulant – paradoxe chez Verhoeven qui consiste à passer au second degré toutes les situations les plus clichées : ainsi, dans cette épopée médiévale – Verhoeven ridiculise les lieux communs avec une telle ardeur que bon nombre de cinéastes seraient inspirés de s'inspirer –, les mercenaires présentement sont décrits comme des pantins ambulants, vulnérables, profondément sots, qui n'ont qu'une valeur : la foi. Valeur ici décimée par la verve anticléricale d'un cinéaste qui poursuit son chemin de croix pour dézinguer les icônes, les figures imposées, la religion (se souvenir du Quatrième Homme, et de cette scène délicieusement sulfureuse où l'antihéros bisexuel et tourmenté par le visage d'un bellâtre caresse avec volupté le sexe dudit jeune bellâtre, en maillot de bain, sis sur la croix de Jésus). Pour l'époque, un signe de liberté artistique que Paul ne possède désormais plus ? Archi-faux. Showgirls est comme on l'a dit précédemment une fable sur l'arrivisme où Verhoeven décrit Las Vegas comme le lieu le plus immonde et vulgaire ; Hollow Man s'amuse – du moins dans une première partie – à décrire un homme invisible qui ne cherche pas à se muer en superhéros aux couilles d'acier mais un authentique salopard redoutable qui profite de son don pour farfouiller dans des zones d'ombre pas foncièrement avouables.


Deux œuvres pas facilement appréciables de Verhoeven qui, avec le recul, possèdent un capital sympathie immense de par leurs subversions latentes. Toute la filmographie de Verhoeven aux States ne constitue qu'une immense critique du système capitaliste : les mercenaires du film ne respectent aucune règle et ne sont obnubilés par un seul appât, celui du gain. Il faut voir comment ces derniers finissent dans La Chair et le sang, opus aux antipodes de la bonne morale, pour comprendre la haine intérieure de Verhoeven (et le génie filmique qui en découle). De la même façon, Robocop et surtout Total Recall décriront sur un mode futuriste la société ricaine du point de vue d'un cinéaste qui l'abhorre et pointe du doigt un puritanisme stérile. Pas de quoi cracher dans la soupe, non ; juste un miroir pas complaisant et assez douloureux. La chair et le sang marque le début de ce long coup de cutter au portrait bien lisse de l'oncle Sam. Le hollandais violent tient à rester hollandais.


Sous la fresque médiévale, un opus fiévreux et personnel

Comme pléthore de Verhoeven qui possèdent des correspondances implicites entre eux (La quatrième homme est la version brouillonne – oui mais quel brouillon ! – de Basic Instinct où se développent déjà tous les sujets du film avec Sharon Stone), La Chair et le sang peut être vu comme une habile transposition de Floris (1969), série télé qui a constitué en son temps un immense succès local. Non seulement parce que Paul Verhoeven reprend une partie de l'équipe originelle, gage de fidélité (Gérard Soeteman est au script et – surtout – Rutger Hauer). Le feuilleton racontait sur un mode aussi sulfureux mais moins iconoclaste néanmoins les pérégrinations sanguinaires d'un chevalier. Avec La chair et le sang, Paul Verhoeven effectue la même démarche et passe au hachoir les conventions de l'épopée médiévale. Dans le film, l'époque (la Renaissance) est filmée dans toute sa saleté malodorante, ses pillages, son amoralité débordante, son caractère transgressif, son fanatisme religieux et sa mortalité infantile au taux élevé (scène d'accouchement – inoubliable – où le nouveau-né est jeté sans vergogne aux ordures). L'odeur de pourriture n'a guère besoin d'un John Waters et de son odorama, elle est palpable sans qu'il n'y ait besoin d'artifices. Peinture réaliste d'une société qui va mal – et qui n'est pas éloignée de la nôtre, prétendument civilisée ? Sans nul doute.


La chair et le sang regorge d'atouts mais ne possède rien de plus intense que son couple de fausses stars - vrais artistes. Un couple faussement glamour et réellement excitant.

Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer se retrouvent et sont accouplés comme interprètes principaux de ce délice filmique. Et dieu sait si on vénère l'exquise Jennifer Jason Leigh, sans conteste l'actrice la plus passionnante dans le sillage cinématographique américain et accessoirement la plus sous-exploitée, qui dévoile ici déjà des abîmes de complexité au fur et à mesure que son personnage, qui semble avoir été écrit pour elle, côtoie les bandits. C'est ici que se niche finalement la plus brillante idée du film, dans le portrait de cette demoiselle attentiste et ambiguë. Avec ses regards en coin et son innocence perverse, elle incarne ici le péché originel et stimule durablement l'imaginaire. Misogynie ? Faux débat. Verhoeven a toujours été fasciné par les femmes énigmatiques. Depuis ce film – qui nous l'a fait connaître –, on sait que l'actrice possède une faculté à retranscrire le mal-être, le désarroi psy, la détresse… Grosso modo, Jennifer Jason Leigh ne cherche pas à plaire, n'arbore pas les sourires niais comme pléthore de ses collègues et choisit des rôles si possible hors des normes. Dans JF Partagerait appartement, de Barbet Schroeder, elle n'hésite pas à incarner un colocataire timbrée qui tente de zigouiller la vie de son autre coloc (Bridget Fonda) et plonge tête la première dans les arcanes de la folie. Dans Short Cuts, de Robert Altman, elle se montre adepte du téléphone rose en changeant les couches du môme. Dans Dolores Claiborne, de Taylor Hackford, elle retranscrit au plus juste l'incapacité à être comme tout le monde et à faire fi des souvenirs qui ruinent le cerveau et le bien-être.


Dans In the cut, le sublime film de Jane Campion injustement boudé qui prend son temps pour sonder les maux intérieurs d'une femme qui redécouvre le désir et le sexe, elle incarne une sœur marginale qui finira dans des circonstances qui défient la décence... Infime partie d'une filmographie jonchée de prestations tout aussi singulièrement brillantes. Cette année semble être excellente pour le couple maudit de La chair et le sang : on a pu voir Jennifer dans The Machinist, de Brad Anderson, dans lequel elle conférait par sa simple présence une délicieuse dose de trouble à cet épatant dédale, ou encore dans l'excellent Palindromes de Todd Solondz, où elle incarne une gamine de 12 ans en plein questionnement existentiel sur la vie comme elle est dure. Deux opus qui ont marqué l'année cinéma. Quant à son comparse, le grand, très grand, Rutger Hauer, après une longue traversée du désert (sur laquelle on préfère ne pas revenir), il est de retour cette année dans deux films marquants : Sin City, de Robert Rodriguez et Frank Miller (apparition brève mais marquante) et surtout Batman Begins de Christopher Nolan. Sous l'égide de Paul Verhoeven, cinéaste sulfureux et intelligent, Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer forment (in)consciemment un couple anti-Hollywoodien au possible, génialement excentrique, foncièrement pervers et incroyablement beau. Car, oui, ils sont beaux.


Alors que certains se pavanent devant des couples si bien accordés, on a également le droit de préférer la singularité, la brutalité, la générosité qui émanent de ce couple dont la beauté discrète s'avère infiniment plus stimulante. Dans La chair et le sang, ils ne font que l'amour de la manière la plus charnelle qui soit et cherchent à se dominer. Gageons que des réals intelligents poursuivront cette passionnante correspondance cinématographique et ainsi perdureront la sublime histoire d'amour de ce film où le plus vulnérable de tous n'est pas forcément celui qu'on pense. Mais il semblerait qu'un cinéaste (Robert Harmon) ait déjà répondu – plus que bien – à la question. Dans Hitcher, Rutger écartèle Jennifer. On aimerait que leur jeu SM continue toute une vie de cinéphile (quid d'une collaboration par le futur ?). Quant à Verhoeven, on l'attend de pied ferme avec Beast of Bataan, un film qui retracera le procès au cours duquel ont été jugés les crimes du Lieutenant Général Masaharu Homma à la fin de la seconde guerre mondiale. D'ici là, la puissance, la méchanceté et plus globalement la virtuosité de La chair et le sang s'imposent comme une obligation au regard. Edition pauvre, certes, mais film admirable.
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