est bien entendu l'érotisme et la violence, poussés à leur paroxysme. Normal puisque ce seront les deux principales obsessions d'un cinéaste qui n'a cessé d'articuler ses opus là-dessus. La chair (le sexe) et le sang (la violence), deux parts dissemblables (ou alors intrinsèquement liés) avec lesquels la censure Hollywoodienne n'a jamais été tendre. En exportant sa sensibilité européenne (ainsi qu'une bonne partie de son staff, techniciens et acteurs compris) ; en filmant le cul, le désir, le sexe nu comme lui seul sait le faire, Verhoeven dynamite les poncifs, les reconstitutions policées et les objets filmiques bons teints. Il faut avoir vu cette fameuse scène de viol où la jeune Agnès, alors vierge (Jennifer Jason Leigh) est littéralement mise à nue, encerclée par les barbares, pénétrée de toute part. Pourtant, son personnage simule une soumission réelle, joue avec les sentiments, provoque le désir en même temps qu'il ne se donne pas littéralement. Au final, d'une situation contraignante, elle la domine. Il ne fallait que Jennifer Jason Leigh pour rendre cette scène crédible (son personnage obligera auparavant une damoiselle à faire l'amour sous ses yeux pour découvrir comment qu'on fait et la coupera pendant l'acte – ce qui est on ne peut plus frustrant).
Tout tourne autour de la frustration. Frustration sociale de ne pas appartenir aux autres. Le personnage féminin s'avère fort, mystérieux et intense, comme toujours chez Verhoeven, et l'homme, violent et foncièrement mauvais. Le tableau que peint Verhoeven n'a rien d'exaltant : une bande de mercenaires abruti ; un jeune noble passionné par Léonard de Vinci ; et une pucelle qui devient une nymphomane redoutablement ambitieuse (peut-être l'un des pires persos parce qu'il possède l'intelligence sur ces congénères et de fait les manipule)... Dans tous les cas, la nature n'est pas bonne, n'en déplaise à Rousseau.
En ce qui concerne la violence, étrange – et stimulant – paradoxe chez Verhoeven qui consiste à passer au second degré toutes les situations les plus clichées : ainsi, dans cette épopée médiévale – Verhoeven ridiculise les lieux communs avec une telle ardeur que bon nombre de cinéastes seraient inspirés de s'inspirer –, les mercenaires présentement sont décrits comme des pantins ambulants, vulnérables, profondément sots, qui n'ont qu'une valeur : la foi. Valeur ici décimée par la verve anticléricale d'un cinéaste qui poursuit son chemin de croix pour dézinguer les icônes, les figures imposées, la religion (se souvenir du
, et de cette scène délicieusement sulfureuse où l'antihéros bisexuel et tourmenté par le visage d'un bellâtre caresse avec volupté le sexe dudit jeune bellâtre, en maillot de bain, sis sur la croix de Jésus). Pour l'époque, un signe de liberté artistique que Paul ne possède désormais plus ? Archi-faux.
est comme on l'a dit précédemment une fable sur l'arrivisme où Verhoeven décrit Las Vegas comme le lieu le plus immonde et vulgaire ;
s'amuse – du moins dans une première partie – à décrire un homme invisible qui ne cherche pas à se muer en superhéros aux couilles d'acier mais un authentique salopard redoutable qui profite de son don pour farfouiller dans des zones d'ombre pas foncièrement avouables.

Deux œuvres pas facilement appréciables de Verhoeven qui, avec le recul, possèdent un capital sympathie immense de par leurs subversions latentes. Toute la filmographie de Verhoeven aux States ne constitue qu'une immense critique du système capitaliste : les mercenaires du film ne respectent aucune règle et ne sont obnubilés par un seul appât, celui du gain. Il faut voir comment ces derniers finissent dans
La Chair et le sang, opus aux antipodes de la bonne morale, pour comprendre la haine intérieure de Verhoeven (et le génie filmique qui en découle). De la même façon,
Robocop et surtout
Total Recall décriront sur un mode futuriste la société ricaine du point de vue d'un cinéaste qui l'abhorre et pointe du doigt un puritanisme stérile. Pas de quoi cracher dans la soupe, non ; juste un miroir pas complaisant et assez douloureux.
La chair et le sang marque le début de ce long coup de cutter au portrait bien lisse de l'oncle Sam. Le hollandais violent tient à rester hollandais.
Sous la fresque médiévale, un opus fiévreux et personnel Comme pléthore de Verhoeven qui possèdent des correspondances implicites entre eux (
La quatrième homme est la version brouillonne – oui mais quel brouillon ! – de
Basic Instinct où se développent déjà tous les sujets du film avec Sharon Stone),
La Chair et le sang peut être vu comme une habile transposition de
Floris (1969), série télé qui a constitué en son temps un immense succès local. Non seulement parce que Paul Verhoeven reprend une partie de l'équipe originelle, gage de fidélité (Gérard Soeteman est au script et – surtout – Rutger Hauer). Le feuilleton racontait sur un mode aussi sulfureux mais moins iconoclaste néanmoins les pérégrinations sanguinaires d'un chevalier. Avec
La chair et le sang, Paul Verhoeven effectue la même démarche et passe au hachoir les conventions de l'épopée médiévale. Dans le film, l'époque (la Renaissance) est filmée dans toute sa saleté malodorante, ses pillages, son amoralité débordante, son caractère transgressif, son fanatisme religieux et sa mortalité infantile au taux élevé (scène d'accouchement – inoubliable – où le nouveau-né est jeté sans vergogne aux ordures). L'odeur de pourriture n'a guère besoin d'un John Waters et de son odorama, elle est palpable sans qu'il n'y ait besoin d'artifices. Peinture réaliste d'une société qui va mal – et qui n'est pas éloignée de la nôtre, prétendument civilisée ? Sans nul doute.
La chair et le sang regorge d'atouts mais ne possède rien de plus intense que son couple de fausses stars - vrais artistes. Un couple faussement glamour et réellement excitant. Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer se retrouvent et sont accouplés comme interprètes principaux de ce délice filmique. Et dieu sait si on vénère l'exquise Jennifer Jason Leigh, sans conteste l'actrice la plus passionnante dans le sillage cinématographique américain et accessoirement la plus sous-exploitée, qui dévoile ici déjà des abîmes de complexité au fur et à mesure que son personnage, qui semble avoir été écrit pour elle, côtoie les bandits. C'est ici que se niche finalement la plus brillante idée du film, dans le portrait de cette demoiselle attentiste et ambiguë. Avec ses regards en coin et son innocence perverse, elle incarne ici le péché originel et stimule durablement l'imaginaire. Misogynie ? Faux débat. Verhoeven a toujours été fasciné par les femmes énigmatiques. Depuis ce film – qui nous l'a fait connaître –, on sait que l'actrice possède une faculté à retranscrire le mal-être, le désarroi psy, la détresse… Grosso modo, Jennifer Jason Leigh ne cherche pas à plaire, n'arbore pas les sourires niais comme pléthore de ses collègues et choisit des rôles si possible hors des normes. Dans
JF Partagerait appartement, de Barbet Schroeder, elle n'hésite pas à incarner un colocataire timbrée qui tente de zigouiller la vie de son autre coloc (Bridget Fonda) et plonge tête la première dans les arcanes de la folie. Dans
Short Cuts, de Robert Altman, elle se montre adepte du téléphone rose en changeant les couches du môme. Dans
Dolores Claiborne, de Taylor Hackford, elle retranscrit au plus juste l'incapacité à être comme tout le monde et à faire fi des souvenirs qui ruinent le cerveau et le bien-être.
Dans
In the cut, le sublime film de Jane Campion injustement boudé qui prend son temps pour sonder les maux intérieurs d'une femme qui redécouvre le désir et le sexe, elle incarne une sœur marginale qui finira dans des circonstances qui défient la décence... Infime partie d'une filmographie jonchée de prestations tout aussi singulièrement brillantes. Cette année semble être excellente pour le couple maudit de
La chair et le sang : on a pu voir Jennifer dans
The Machinist, de Brad Anderson, dans lequel elle conférait par sa simple présence une délicieuse dose de trouble à cet épatant dédale, ou encore dans l'excellent
Palindromes de Todd Solondz, où elle incarne une gamine de 12 ans en plein questionnement existentiel sur la vie comme elle est dure. Deux opus qui ont marqué l'année cinéma. Quant à son comparse, le grand, très grand, Rutger Hauer, après une longue traversée du désert (sur laquelle on préfère ne pas revenir), il est de retour cette année dans deux films marquants :
Sin City, de Robert Rodriguez et Frank Miller (apparition brève mais marquante) et surtout
Batman Begins de Christopher Nolan. Sous l'égide de Paul Verhoeven, cinéaste sulfureux et intelligent, Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer forment (in)consciemment un couple anti-Hollywoodien au possible, génialement excentrique, foncièrement pervers et incroyablement beau. Car, oui, ils sont beaux.
Alors que certains se pavanent devant des couples si bien accordés, on a également le droit de préférer la singularité, la brutalité, la générosité qui émanent de ce couple dont la beauté discrète s'avère infiniment plus stimulante. Dans
La chair et le sang, ils ne font que l'amour de la manière la plus charnelle qui soit et cherchent à se dominer. Gageons que des réals intelligents poursuivront cette passionnante correspondance cinématographique et ainsi perdureront la sublime histoire d'amour de ce film où le plus vulnérable de tous n'est pas forcément celui qu'on pense. Mais il semblerait qu'un cinéaste (Robert Harmon) ait déjà répondu – plus que bien – à la question. Dans
Hitcher, Rutger écartèle Jennifer. On aimerait que leur jeu SM continue toute une vie de cinéphile (quid d'une collaboration par le futur ?). Quant à Verhoeven, on l'attend de pied ferme avec
Beast of Bataan, un film qui retracera le procès au cours duquel ont été jugés les crimes du Lieutenant Général Masaharu Homma à la fin de la seconde guerre mondiale. D'ici là, la puissance, la méchanceté et plus globalement la virtuosité de
La chair et le sang s'imposent comme une obligation au regard. Edition pauvre, certes, mais film admirable.