Par - publié le 07 novembre 2007 à 11h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h13 - 0 commentaire(s)
Poil à gratter immense et sous-estimé, Watkins réalise depuis ses débuts des films maudits qui agressent le pouvoir. Stigmatisent le système. Contestent l’ordre. Hachent menu les conventions formelles et narratives. Abhorrent les doxas médiatiques. Invitent le spectateur à réfléchir par lui-même. La Commune (Paris 1871), son dernier long métrage, est aussi peu médiatisé que ses précédents à leur sortie. Une raison suffisante pour s’intéresser à un vrai phénomène de cinéma.


Une simple question: saviez-vous qu’un film de Peter Watkins, chantre du docu-fiction et combats tous azimuts, sortait au cinéma cette semaine? La réponse promet d’être lapidaire: un grand non. Normal: depuis des lustres, ce réalisateur engagé pointe du doigt les injustices éternelles, la malhonnêteté journalistique, les horreurs du bas monde, les violences policières et milite pour la paix à travers ses œuvres. En somme, ne répond pas aux normes usuelles et se trouve donc boudé pour des raisons inavouables. De la même façon que la forme de ses opus souvent avant-gardistes ne caressent pas dans le sens du poil. Ses premiers documentaires fictionnels ont par exemple choqués les puristes de l’époque en ayant recours à une caméra à l’épaule, au son en direct ou à une simple voix-off. Procédés qui aujourd’hui paraissent éculés, convenus. A l’époque, ils prouvaient la capacité de Watkins à prévoir avant tout le monde. Pour lui, ce n’est pas un moyen de faire dans l’épate bobo mais de créer une alternative face aux contingences inacceptables et donc de se démarquer des autres pour crier plus fort. Avec eux, il questionnait les notions de réalité et d’objectivité documentaire. Dans cette même veine, on pourrait inclure des réalisateurs comme Werner Herzog et plus tardivement Ulrich Seidl où les documentaires ressemblent à des films et les films à des documentaires. C’est très ambigu parce qu’on ne sait jamais vraiment si ce qui nous est montré est réel ou faux. Comme dans Punishment Park que des spectateurs, interloqués par l’intensité des images, ont pris pour un vrai documentaire alors que tout est plus ou moins truqué.


Cette fougue de franc-tireur, il l’a tient du «free cinema», mouvement contestataire anglais qui l’a considérablement inspiré. On en trouve de beaux restes dans La Commune (Paris 1871) qui ne ressemble à rien de connu dans le paysage cinématographique actuel. Si on excepte Culloden, son premier film réalisé en Angleterre dans les années 60, soutenu par une bonne partie de la presse, et Edvard Munch, biopic d’exception aux fulgurances mémorables, ses autres films ont tous connus des déboires et n’ont pas bénéficié d’une exploitation et d’une diffusion dans les règles. Qu’il tourne en Angleterre, aux États-Unis, en Suède, au Norvège, au Danemark, en Australie ou en France, Peter Watkins est constamment mis à l’écart du circuit, conspué par l’intelligentsia, ignoré par une grande partie des cinéphiles d’aujourd’hui. Cet ostracisme ne date pas d’hier. Voyez La Bombe, réalisée en 65, aujourd’hui reconnu à juste titre comme un chef-d’œuvre, montrait les dangers des armes nucléaires. Récompense d’une telle audace? Interdit de diffusion par la BBC pendant plus de vingt ans à cause de pressions du gouvernement britannique. Le même qui dans les années 70 avait dressé la liste des videonasties (sélection de films indésirables – des bijoux comme Scum, d’Alan Clarke, Cannibal Man, de Eloy de La Iglesia et Orange Mécanique, de Stanley Kubrick en faisaient partie). Aux Etats-Unis, Watkins subit les foudres de la méchante censure avec Punishment Park, réalisé en 70 et lui aussi reconnu aujourd’hui comme un chef-d’œuvre, qui mettait à mal la politique intérieure répressive de Nixon.


La liste est encore longue: en Suède, Les gladiateurs (1969) qui montrait des combats mortels entre des soldats de pays différents subit de violentes attaques; au Danemark, The Seventies People (1974) et Evening Land (1976) subiront les mêmes répressions en voulant causer du suicide chez les jeunes et les méthodes peu orthodoxes de la police. Et ça continue jusque dans les années 80 avec notamment The Journey, un film pacifiste de quatorze heures tourné dans douze pays différents qu’aucune télé n’a voulu diffuser. Quand il ne s’attire pas les foudres de la presse, le pourfendeur frondeur se voit retirer un projet sur lequel il a bossé pendant deux ans (The Freethinker que Watkins réalisera finalement au début des années 90). Des événements qui l’auraient achevé depuis longtemps s’il n’était pas encore aujourd’hui mû par l’envie de déplacer des montagnes et de dire tout haut les horreurs que tout le monde susurre tout bas. Avec La commune, projet commencé en 1999, Watkins revient au cinéma dans un style proche de son premier Culloden.


Tourné en treize jours, en respectant la chronologie des événements, il casse une nouvelle fois la gueule aux us et coutumes documentaires (difficile de savoir si nous sommes dans un docu, une fiction ou une reconstitution historique). Nous sommes en mars 1871, tandis qu’un journaliste de la Télévision Versaillaise diffuse une information lénifiante, tronquée, se crée une Télévision Communale, émanation du peuple de Paris insurgé... Dans un espace théâtralisé, plus de 200 participants interprètent, devant une caméra fluide travaillant en plans séquences, les personnages de La Commune pour nous raconter leurs propres interrogations sur les réformes sociales et politiques. Les acteurs sont des chômeurs, des intermittents du spectacle, des sans-papiers, des provinciaux, des Montreuillois et permettent au spectateur de mettre en résonance la révolution parisienne de 1871, Mai 68 et les coups de gueule sociaux actuels. Une radiographie de la société française, en somme qui revient de manière interactive sur les journées de Mars 1871 où le petit peuple de Paris entreprend - pour la quatrième fois en moins d’un siècle - une révolution sociale. Il fait jouer les événements par des hommes et des femmes d’aujourd’hui pour préfigurer une nouvelle révolution imminente. Preuve qu’entre hier et aujourd’hui, rien n’a changé. Preuve qu’entre hier et aujourd’hui, Peter Watkins est resté le même.



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