Il n'est pas étonnant que des préoccupations simultanées inspirent des intuitions communes à des auteurs de fiction qui ne se sont pas consultés. De la même façon, le cinéma d'aujourd'hui reprend beaucoup celui d'hier. Nicolas Winding Refn n'a jamais caché qu'il avait beaucoup emprunté aux autres réalisateurs dans ses précédents longs métrages comme un hommage à ceux qui ont marqué sa cinéphilie adolescente. On se souvient que la trilogie Pusher était dopée à l'énergie des premiers Scorsese, que Inside Job (Fear X) lorgnait beaucoup vers Lynch, Antonioni ou encore les frères Coen, que Bronson reprenait les expérimentations visuelles de Kenneth Anger et les audaces stylistiques de Stanley Kubrick ou encore que Le guerrier silencieux s'inspirait des élégies hallucinées de Werner Herzog et de Andrei Tarkovski. Tarantino non plus ne s'en est jamais caché : c'est un disciple qui rend hommage à ses maîtres et cette impression de déjà-vu n'est qu'un péché véniel dans une industrie où tout le monde se vole des idées. Nicolas Winding Refn confirme : «Depuis Fear X, je n'ai fait que des films de «cultiste»: j'ai exprimé mon fétichisme dans Bronson et Le guerrier silencieux. Drive est le seul de mes films qui n'appelle aucune influence consciente. En fait, si je devais en donner une, ce serait les contes de Grimm pour le goût des extrêmes, avec deux faces, une lumineuse et une sombre.» Pourtant, au niveau de l'ambiance et du style, difficile de ne pas penser aux polars urbains des années 80 comme ceux de Michael Mann ou de William Friedkin. Cela devient plus troublant lorsque l'on commence à faire la comparaison avec le méconnu The Driver, de Walter Hill (Les Guerriers de la Nuit) dans lequel Ryan O'Neal (un autre Ryan) jouait déjà le chauffeur pilote pour des braqueurs, trente-trois ans avant Gosling.
D'un côté, la course-poursuite de The Driver
De l'autre, la course-poursuite de Drive
A l'origine, le rôle campé par Ryan O'Neal était d'ailleurs prévu pour Steve McQueen. Les héros de Drive et The Driver se ressemblent beaucoup : ils sont taiseux, inflexibles, professionnels, obsessionnels, charismatiques, solitaires, emprisonnés dans leurs bolides et dépourvus de noms. Les personnages féminins sont également en danger que ce soit Carey Mulligan dans Drive ou Isabelle Adjani dans The Driver. La première parce que son mari en taule doit une dette à la mafia; la seconde parce qu'elle a assisté au braquage et refuse de donner le signalement à la police. En fait, ce sont les mêmes codes du western dans un environnement nocturne de polar urbain. John Carpenter opérait déjà la même démarche pour la science-fiction et le fantastique. Rien que le fait d'avoir choisi une star pour se protéger des studios renvoie à ce cinéma des années 70 : «Ryan Gosling m'a beaucoup protégé, de la même façon que par le passé Lee Marvin a protégé John Boorman au moment du Point de non-retour (1967), que Steve McQueen a protégé Peter Yates pour Bullitt (1968). Grâce à lui, j'ai eu les pleins pouvoirs dès le départ.» En comparaison, Nicolas Winding Refn a exacerbé la violence, les sentiments, la féminité et le romantisme, alors que Walter Hill ne voulait aucune valeur ajoutée, cherchait la discrétion (voir la bande-son minimaliste de Michael Small) et privilégiait une ligne narrative claire (une scène de baiser entre Ryan O'Neal et Isabelle Adjani fut coupée au montage alors que celle entre Ryan Gosling et Carey Mulligan est essentielle dans le récit). A des années d'écart, les deux cinéastes partagent pourtant la même influence : Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville, lui-même déjà récité par Jim Jarmusch dans Ghost Dog. S'il est permis d'émettre des comparaisons, Drive n'en reste pas moins à des années lumière des productions Besson ou des Fast and Furious. A noter que Roger Avary avait un temps travaillé sur une adaptation du jeu vidéo Driver au cinéma, déjà très influencé par The Driver, de Walter Hill jusqu'au modèle de voiture vintage (une Chevy). La boucle est bouclée.

