Par - publié le 05 décembre 2007 à 11h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h30 - 8 commentaire(s)
Oublions la controverse du dernier festival de Cannes: rapidement réduit à un objet arty outrecuidant, Electroma, premier long métrage des Daft Punk, où deux cyborgs cherchent leur moi intérieur dans le désert américain continue de semer le trouble dans l’esprit. Retour sur le phénomène.



Depuis leur premier album Homework (incluant Da Funk), les Daft Punk aiment à retranscrire musicalement toutes les choses tordues qui tournent obsessionnellement dans le cerveau et, surtout, prendre des risques quitte à surprendre voire décevoir ceux qui se croyaient confortablement installés sur des rails. Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo sont deux têtes chercheuses qui collaborent depuis le début des années 90 : après une première tentative rock sous Darlin’ qui n’a pas été fructueuse, ils prennent comme nom de groupe l’insulte d’un journaliste à leur égard (daft punk signifie «punk idiot») et dynamitent la scène électro avec des morceaux mémorables aux influences disco, rock, funk et groove qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes. Et balayent toute concurrence et autres avatars (Cassius qui aujourd’hui a trouvé une nouvelle orientation musicale) en allant même jusqu’à créer des déclinaisons successful (Mothership Reconnection de Scott Groove, Music sounds better with you, de Stardust).

La particularité de deux génies de la french touch ? Fuir la célébrité en se cachant sous de suprêmes apparats enfantins: des casques de robots ou des masques. Au fil du temps, l’opinion au sujet du duo français a été moins unanime. Certaines bouches malintentionnées se lassent notamment de leurs opérations marketing égotiques (les dérivations promotionnelles de Human after all). Début de la fin ? Non. L’aventure cinématographique d’Electroma arrive au moment où les Daft Punk ont sorti un album extrêmement décevant (Human after all) ayant poussé leurs fans les plus irréductibles à découvrir une partie moins connue de la scène électro (les excellents The Hacker et Vitalic, aujourd'hui au sommet). Comme confronté à ses propres limites, le groupe semblait se contenter dans cet album de redîtes approximatives et de morceaux imparfaits avec un arrière-goût de bâclage incompréhensible. En réalité, les Daft Punk semblent fascinés par cette imperfection humaine (d’où le titre de l’album Human after all, pas trompeur sur la marchandise). Depuis cette débâcle, le cinéma est devenu leur support idoine pour raconter cette même quête d’imperfection.



Depuis longtemps, Daft Punk et le septième art font des rimes amoureuses mais l'affection est plus viscérale qu’opportuniste. Beaucoup de leurs influences cinématographiques étaient déjà visibles à l'oeil nu dans certains de leurs clips (ambiance d’absurde à la Scorsese dans Da Funk, remake de La tour Infernale dans Burning) ou alors les réalisateurs usaient de formes cinématographiques stupéfiantes (la construction proche de L’île aux fleurs, de Jorge Furtado dans le clip Revolution 909). Après avoir participé à la divine odyssée musicale Interstella 5555 qui pouvait être vue comme une déclinaison du Phantom of the paradise, de Brian de Palma, sublimée par les traits de leur héros Leiji Matsumoto (Albator), les Daft Punk, en pleine space odyssey, continuent donc de prendre au dépourvu avec Electroma et le font mieux que les autres en s’affranchissant des contraintes du premier long supra attendu en forme d’uppercut supra novateur.


Plus punk que daft, le duo refuse les tentations du clip électro ultra-rythmé et préfère fixer deux robots vides à la recherche de leurs affects au cours d'un voyage blafard, récitant ainsi une notion empruntée à Antonioni: la quête de soi et la densité émotionnelle ne peuvent s’exprimer qu’à travers une absence totale de fioriture. Les robots réfugiés dans le mutisme marchent dans de grandes étendues désertiques et renvoient par leur excentricité aux figures singulières des clips de Jonze/Gondry (le chien adulte dans le clip Da Funk, les danseurs de Around the world). On a surtout l’impression qu’ils sortent du vaisseau présent sur la pochette de Out of Blue d’Electric Light Orchestra et qu’ils ont été propulsés en plein tumulte quelque part entre Macadam à deux voies, de Monte Hellman et THX 1138, de George Lucas.



Ces références qui pourraient fonctionner à double tranchant ne sont pas gênantes. En musique, les Daft Punk agissent comme des djs et possèdent cette particularité qui consiste à remixer des vieux morceaux/genres avec un élan nostalgique seventies comme le démontre leur dernier album Discovery (Aerodynamic et ses hommages à AC/DC & Nile Rodgers, Digital Love aux Buggles et Supertramp, Short Circuit à Herbie Hancock). Leur reprocher de pomper est donc inapproprié étant donné qu’ils sont instinctivement référentiels. Dans Electroma, plein de choses moins évidentes surprennent sans crier gare. Les deux français s’adonnent à quelques uns de leurs péchés mignons en confessant notamment une prédilection pour la mélancolie qui presse l’âme. Refusent les images agressives pour privilégier une lente introspection hantée par des instincts mortifères. Piochent dans leurs chocs cinéphiles (quasiment la même trame que Gerry de Gus Van Sant qui lui-même était très inspiré par Les harmonies Werckmeister). S’amusent des symboles kitsch (les dunes incarnant un corps féminin dans une esthétique proche de Folon). Eveillent les démons de Vincent Gallo et de son Brown Bunny, déconfiture pour ceux qui avaient adoré sa précédente chronique suicidaire Buffalo 66 au style rutilant, à la virtuosité ostentatoire. Comme dans Brown Bunny où le moindre craquelage, le moindre bruit, le moindre sanglot comblent les vains bavardages, Electroma cherche la déconstruction, le vide, l’épure pour que l’émotion surgisse au moment le moins opportun.

C’est en cela que même si les costumes de robot sont estampillés Dior, ce film est tout sauf mode, tendance, complaisant. A défaut de taper ostensiblement à l’œil du spectateur, il le fait pénétrer dans une dimension organique. En confrontant des inspirations et des intuitions, toujours à deux doigts du pastiche prétentieux sans se vautrer, les Daft Punk brouillent élégamment les pistes identitaires. Lors de la présentation au dernier festival de Cannes, ils étaient venus avec une bande de clones, un peu comme un acteur change de look pour éviter d’être reconnu. Là-bas, le film a fait l’effet d’un feu de paille. Un joujou poseur et boboïste pour happy-few adepte de la transcendance du néant? Pas vraiment. Plus concrètement, il s'agit de la mise à mort d’un groupe schizo qui, arrivé au bout de sa lassitude, a songé à faire route séparée. C’est l’une des interprétations possibles et il y en a d’autres. Mais sa subtilité n’a visiblement pas retenu l’attention et le film reste planqué dans la catégorie des bizarreries expérimentales chichiteuses un rien honteuses dont les distributeurs ne savent apparemment pas quoi faire.



Or, envers et contre tous, Electroma possède une vraie identité visuelle, une exigence du plan qui dure et ressemble à un trip hallucinogène fantasmé pourvu d’une bande-son alternant les morceaux du groupe avec ceux de Sébastien Tellier et Curtis Mayfield. Certes, on pourra toujours discuter le narcissisme, mais il faut se méfier de l’eau qui dort: sous l’apparente placidité de ce road-movie existentiel, s’agitent des tonnes de choses subliminales et non moins stimulantes qui font qu’on oublie pas vraiment Electroma, denrée trop rare qui reste coincée dans notre cerveau pour que sa puissance nous étreigne discrètement. Expérience ardue, on en convient, avec de longues plages silencieuses, des temps de respiration, des répétitions tannantes, des images équivoques, de purs moments d’extase. Mais expérience mille fois plus stimulante que tout ce qu'on peut voir actuellement à l'affiche. Alors pourquoi tant d’attente? Sortie en salles ou menace du direct-to-dvd? Premières victimes de cet écart follement poétique, Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo ont pourtant démontré courageusement que le cinéma semble avoir été créé pour la musique. En tout cas, leur démarche mérite d’être reconsidérée. Nul doute d’ailleurs que Electroma parle aussi pour les autres. Parions que si les Boards of Canada avaient voulu réaliser un film, ils auraient certainement fait ce même précipité punk un peu autiste, un peu glacé, un peu très beau.
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