Si vous manquez d’expérience extrême au cinéma et que la ressemblance des films à l’affiche vous excède, pas de problème : Pedro Costa, auteur Portugais intransigeant, œuvre pour vous ! Il a certainement une très haute opinion du septième art et ce n’est pas aujourd’hui qu’il élargira le cercle de son (petit) public. Mais tel quel, c’est un phénomène : il fait partie de ces talents rares et précieux qui confinent parfois à l'étrangeté par la radicale originalité de ses créations et offrent la possibilité au cinéphile d’aujourd’hui d’explorer de nouveaux champs esthétiques. Et force est de reconnaître qu'ils ne sont pas nombreux. Avec
En avant jeunesse, son dernier film sorti mercredi dans les salles, il emmène loin – très loin – dans la radicalité et le refus têtu d’un cinéma consumable ou décoratif. Ici, chaque plan possède un discours déterminé. Chaque respiration cache un personnage qui vit. Ou tente de vivre. Y a de la joie ? Non. Mais y a du désespoir à revendre. Alors, comment vivre cette expérience aussi radicale et en profiter pleinement ? Réponse : en fermant sa gueule.
Avouons-le :
En avant jeunesse appartient à cette longue liste de films qui ne se voient qu’une seule fois dans une vie. Sans doute parce que le temps qu’il prend pour introduire ses personnages et dérouler son intrigue minimaliste sont suffisants pour savourer les moindres détails de chaque minute. Allergiques au cinéma qui prend le temps vivre, passez votre chemin. Vous pensiez sans doute que l’immense Béla Tarr (
Les Harmonies Werckmeister) était insurpassable ; Pédro Costa vient de ridiculiser le maître du plan-séquence qui dure en fuyant – et c’est la grande différence – toute tentation contemplative, empathique ou mélancolique. Dans une démarche volontiers empirique, Costa ne cherche pas à créer de la poésie à partir du néant existentiel de ses personnages mais à rendre compte de l’horreur tapie du quotidien sans surligner. A aspirer dans un malaise. A faire ressentir le neutre qui nous entoure et nous absorbe sans crier gare. Point barre. Il est fort possible que face à de si nobles ambitions, le spectateur lambda ravaude en cours de route. Pourtant, ce que l’on y voit est très simple. Cela engage juste en profondeur la sensibilité et la réflexion que l'on veut bien sortir pour peu qu'on s'en donne la peine et réclame aussi la perte de soi, l'oubli des conventions, l'abandon des certitudes.

Loin d’être une farandole esthétisante qui aligne les vignettes creuses ou une invitation masochiste à contempler du vide pendant plus de deux heures, l'objet de Costa vise plus loin. Cet univers délabré est extrêmement cohérent avec les premiers longs métrages du monsieur :
Ossos en 1997 et
Dans la chambre de Vanda en 2000.
En avant jeunesse peut se voir comme une annexe à ces premiers longs. Essentiellement parce que les personnages déjà présents dans les précédents opus reviennent hanter l’édifice. Additionnés, ces trois films forment une sorte de trilogie du désespoir nu où l’artifice (bande-son, mouvements de caméra superflus) est banni du vocabulaire. On vous avait prévenus: Pédro Costa est l’ennemi de la pyrotechnie ou du psychologisme à deux balles. Creusant son registre de prédilection (la peinture sociale), il révèle l’ostracisme dont sont victimes un quart-monde. A savoir le bidonville de Fontainhas, sis non loin de Lisbonne, constitué majoritairement de capverdiens transbahutés par de dirigeants invisibles. L’ambition de Costa avec
En avant jeunesse ? Ausculter l’exclusion aujourd’hui. Et théoriquement, ce sentiment d’exclusion ne peut être partagé qu’au gré de souffrances, de plans-séquences arides, de rencontres improbables avec des personnages fantomatiques dont on ne saura rien. Mais aussi d’une lenteur persistante, souvent insoutenable.
Entre documentaire et fiction (ou peut-être ailleurs), l'histoire d'
En avant jeunesse sera celle de la perte d’une mémoire collective dans un univers rendu exsangue par la globalisation de la médiocrité, la perversion des idéaux et l'exploitation des plus démunis. Cet enfer est mis en scène en plans-séquences délibérément répétitifs. Et volontairement sa représentation est placée sous le signe d'un burlesque minimaliste et laconique. Une tragédie sociale qui couve sous ces cendres intimes, à l'heure où une sous-culture uniformisée tend à faire perdre toute dignité et toute ambition à l'humanité. Cet univers à faire froid dans le dos, nous le connaissons, c'est le nôtre : tout est voué à pourrir et à renaître. Renaître de ses cendres et capter une noirceur inédite. Au risque, pour l'homme, de disparaître dans la pénombre comme dans la sublime première scène. Tous les personnages du film doivent quitter leurs anciennes demeures pour fréquenter des habitats modernes, cliniques, sans âme. Tout le récit repose sur cette transition d’un passé mort à un futur tout aussi défunt et dessine en creux une parabole sur la déshumanisation sociale. Servant de balises, les protagonistes familiers, déjà vus dans les précédentes œuvres de Costa, émanent de ce marécage et rendent compte de leurs problèmes intimes. Comme Vanda, mère de famille que l’on savait en pleine cure de désintoxication (
Dans la chambre de Vanda). Sisyphe anonyme de
Ossos, Ventura, lui, refuse le changement et ne se laisse pas avoir par les fonctionnaires qui essayent de l’emprisonner.


Chacun à sa manière essaye de survivre à une autre présence fantomatique: un mal moderne qui ne dit pas son nom et veut réduire une population au silence, la conformer à un système. Pendant longtemps, on regarde cette lente dévoration. Il ne sera question que de "ça". Mais "ça" peut toucher n’importe quel domaine et n’importe quel pays. "ça", c’est ce foutu conformisme qui essaye de placer des hommes et des femmes dans des cases et de les rendre dociles. "ça", ce sont les dirigeants qui prennent des décisions au mépris de la détresse quotidienne de gens déracinés, perdus dans leur quête identitaire. "ça", c’est ce qui fait tourner le monde. Un sujet loin d’être mineur. Et majeur pour peu que l’on considère Costa comme un artiste révolutionnaire. Bien entendu, ce film contient les limites de son discours – que certains n’hésiteront pas à qualifier de démagogique – et n’évite pas une certaine esthétisation de la pauvreté qui ne manquera pas de faire tiquer. Oui, et alors? Costa affronte, étire, dépouille jusqu’à l’os entre solennité et prétention. Il faut célébrer la beauté d’un tel geste cinématographique au grand risque de se faire taxer de snob. Ne dit-on pas que expérience extrême rime souvent avec beauté extrême et que les œuvres essentielles ne font pas l’unanimité critique ? Affichant sa noirceur en bandoulière,
En avant jeunesse est empli de ces petits secrets volatiles et de ces histoires en ruine qui disparaîtront une fois que vous sortirez de la salle. Ou pas. Entre noirceur et lumière, humour et tragédie, silence et bruit. C’est le tunnel de cette semaine au cinéma et peut-être de cette année. Un tunnel sombre, insalubre mais tellement rutilant au bout de son périple qu’il mérite votre regard, votre temps et votre patience. Avis aux amateurs.