Initiative de « Saga Nordica », qui œuvre pour les échanges culturels entre la France et les pays nordiques, le festival Nordica (cinq jours de cinéma nordique du 16 au 20 décembre 2009) donne la possibilité de découvrir des longs-métrages récents danois, suédois et norvégiens avec la plupart du temps une rencontre entre le public et le réalisateur. C'est ce qui s'est produit par exemple l'année dernière avec l'immense Morse, de Tomas Alfredson, que beaucoup ont l'opportunité de découvrir en avant-première. Dans la section « Norvège », seront présentés Nord, de Rune Denstad Langlo ; En eaux troubles, de Erik Poppe ; Pause Déjeuner, de Eva Sorhaug ; Eggs et Kitchen Stories de Bent Hamer.

Cela peut ressembler à un poncif que d'affirmer ça mais, d'année en année, le cinéma norvégien est en pleine expansion et surtout en pleine possession de ses moyens, confirmant le succès manifeste de la réorganisation des structures soutenant la production et la création du Fonds Norvégien pour le cinéma en 2001. Depuis, on a pu voir l'émergence de cinéastes n'ayant pas peur de faire des films plus substantiels qu'exotiques, musardant vers des genres inattendus. Les habitués de festivals consacrés au fantastique auront noté la force d'une proposition comme Manhunt (Patrick Syversen, 2007), survival acrobatique qui empruntait des ficelles aux classiques seventies du genre comme La dernière maison sur la gauche, pour les adapter dans un contexte inédit. Dans ce même sillage, on peut également citer Dead Snow (Tommy Wirkola, 2008), une comédie avec des zombies nazis par l'auteur de Kill Buljo : the movie, une parodie norvégienne de Kill Bill, ou encore Cold Prey 1 & 2 (Roar Uthaug/Mats Stenberg, 2006/2008).
En France, celui qui reste le plus connu, dans la jeune génération, reste Bent Hammer (Kitchen Stories), tout simplement parce que plusieurs de ses films ont bénéficié d'une sortie en France et d'un accueil critique favorable. Mais ce n'est évidemment pas le seul. D'autres tracent leur voie comme Rune Denstad Langlo (Nord) et Erik Poppe (En eaux troubles), responsables de deux œuvres estimables qui utilisent des moyens dissemblables pour exprimer une gamme variée de sentiments. Le premier, Nord, se regarde comme un road-movie dépressif et suicidaire, quoique soutenu par un humour désespéré de dernière minute, un peu à la manière de Broken Flowers, de Jim Jarmusch. On y voit un ancien skieur professionnel qui, du jour au lendemain, plaque tout et part à la rencontre d'hommes et de femmes dans un Lapon glacial. A l'arrivée, ils constitueront les membres d'une nouvelle famille (un frère, une fille, des parents) suffisamment chaleureuse pour lui redonner le goût à la vie. Le schéma est simple, presque téléphoné (ce qui arrive souvent sur des structures artificielles de scénario), mais enthousiasmant lorsqu'il est développé avec un tel sens du cadre et une absence totale de complaisance. Le résultat, ténu, doit beaucoup à ce qui circule sur le visage du protagoniste, joué par Anders Baasmo Christiansen, ours au cœur tendre et paysage à lui seul, distingué en Norvège par différentes récompenses (prix Amanda, prix Hedda et un Gullruten).
Présente lors des rencontres avec les journalistes français, cette valeur montante avoue avoir plaqué des émotions intimes sur les inquiétudes de son personnage qui a tout à reconstruire puisqu'il ne reste plus rien de son passé. Les autres acteurs sont des non-professionnels, habitant la région ou ayant quelques expériences, notamment au théâtre. Le second, En eaux troubles, est un thriller affectif doublé d'un mélodrame assez fort dans lequel une épreuve (la mort d'un enfant) réunit une mère désemparée et un bourreau organiste. L'atout, c'est le scénario complexe qui ausculte deux blessures béantes : un deuil impossible et une rédemption inespérée. La mise en scène de Erik Poppe, au diapason, retranscrit des prisons mentales où chacun est prisonnier de ses obsessions. Refusant le manichéisme, le film arpente des zones plus ambivalentes. Michael Moore a récemment complimenté ce jeune talent du cinéma norvégien ayant commencé comme chef-opérateur pour Bent Hammer avant de se faire la main sur des pubs et des clips. Bonne nouvelle : Nord et En eaux troubles sortent parallèlement au cinéma lors de leur diffusion dans le cadre du festival.

Moins aimable et plus cynique, Pause Déjeuner prend les atours d'un objet assez curieux, représentant incidemment la place assez rare - et paradoxalement de plus en plus prégnante comparé à il y a dix ans - des réalisatrices en Norvège. Inspirée par le cinéma de Todd Solondz (Happiness, en particulier), Eva Sorhaug fomente une chronique polyphonique acerbe où elle s'amuse à épingler les travers de ses contemporains avec un humour à froid et une distance de moraliste. Ce qu'elle cherche par-dessus tout, c'est à ne pas s'inscrire dans une mouvance prémâchée. En même temps, c'est le point commun de Nord, En eaux troubles et Pause déjeuner : ne ressembler qu'à eux-mêmes. Parmi les cas atypiques du cinéma norvégien, il faut également distinguer Peter Naess qui a connu la même trajectoire que tous ces réalisateurs européens enrôlés par Hollywood suite à un succès d'estime (Elling, en 2001 - nommé à l'Oscar du meilleur film étranger en 2002) pour commettre un produit de commande sur lequel ils n'ont pas eu le final cut (Crazy in Love, en 2005) et qui sont depuis retournés au pays pour retrouver une indépendance vitale. Depuis, il a signé une flopée de films ayant comme thème commun la difficulté d'assumer sa singularité. Lui-même avoue humblement qu'il est plus en sécurité sur son territoire qu'à Hollywood, comparé au «monde de l'entreprise» où l'on cherche à exploiter et à broyer. Et Dieu sait si on le comprend. Autrement, ceux qui ne l'ont pas vu lors de sa sortie hexagonale pourront rattraper Kitchen Stories, de Bent Hamer, repéré avec Eggs (en 1995), et déjà comparé à Tati et Keaton. Un film estampillé culte qui plaide pour l'ouverture d'esprit, le retour à la communication et l'abolition des diktats. Il ne pouvait pas mieux représenter l'esprit de ce festival.
Le festival Nordica permet de se familiariser avec la production des pays scandinaves. Aujourd'hui, focus sur les forces vives du cinéma norvégien...