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En direct du Danemark - Festival Nordica

Par Romain LE VERN - 21 décembre 2009 - 0 commentaire(s)

Initiative de « Saga Nordica », qui œuvre pour les échanges culturels entre la France et les pays nordiques, le festival Nordica (cinq jours du cinéma nordique du 16 au 20 décembre 2009) donne la possibilité de découvrir des longs métrages récents danois, suédois et norvégiens avec la plupart du temps une rencontre entre le public et le réalisateur. C'est ce qui s'est produit par exemple l'année dernière avec l'immense Morse, de Tomas Alfredson, que beaucoup ont l'opportunité de découvrir en avant-première. Dans la section « Danemark », seront présentés deux Ole Bornedal (Just another Love Story, Délivre-nous du mal) ; Applaus, de Martin Pieter Zandvliet ; et Les guerrières de l'amour, de Simon Staho.
 
Aujourd'hui, le cinéma danois en pleine effervescence ne se résume plus à Dreyer, à un classicisme plombant ou même à Lars Von Trier. Mais à quoi carbure-t-il désormais ? Durant des années, des réalisateurs aussi dissemblables que Lars von Trier, Gabriel Axel ou Bille August ont largement contribué à la popularité éclectique du cinéma Danois en cherchant indépendamment à créer leurs propres formules. Son développement a permis la naissance de nouvelles sociétés de production qui peuvent rivaliser avec la plus ancienne (Nordisk Film qui depuis le début du siècle dernier défend les couleurs du Danemark sur le marché mondial). Aujourd'hui, il faut compter sur des boîtes plus modernes et intuitives comme Zentropa Film, celle dirigée par Lars Von Trier, figure tutélaire locale, responsable de grands (Festen, de Thomas Vinterberg) et petits films (Mifuné, de Søren Kragh Jacobsen) très remarqués à l'étranger. La relève a été assurée par les disciples - hélas un peu trop sages - du Dogme dont les règles artistiques immuables auraient dû être enfreintes et donc transgressées. A l'époque, elles ont révélé une vraie novation dans l'industrie cinématographique, au point d'inspirer des cinéastes étrangers, avant finalement de révéler les limites d'un système archaïque. Thomas Vinterberg est le réalisateur qui incarne le mieux ce gâchis: il n'a jamais rebondi après Festen, réalisé il y a maintenant plus de dix ans et ce malgré une parenthèse américaine glacée (It's all about love, ratage monstrueux). Nonobstant, ce procédé qui consiste à se passer d'éclairages artificiels, de musique, de costumes pour privilégier la modestie des budgets, l'absence d'effets spéciaux, la tension dramatique et les performances d'acteurs continue de faire illusion. La seule qui ait réussi à passer cette mode, c'est peut-être la réalisatrice Lone Scherfig qui a utilisé cette économie de moyens pour des résultats saisissants (Italians for beginners et Wilbur). En contrepoint à ce cinéma du cœur (tout le monde rêve d'un mélo à la Breaking the Waves, mais tout le monde n'a pas la roublardise ni l'intelligence machiavélique d'un Lars Von Trier), il existe une autre école, plus classique et moins déterminée, à laquelle appartiennent des cinéastes "anciens" comme Bille August (Smilla) et Gabriel Axel (Le festin de Babette).
 
En définitive, c'est en réaction à ce vieux cinéma danois que Lars Von Trier a réalisé dans les années 80-90 sa sauvage trilogie européenne comprenant L'Élément du crime, Epidemic et Europa. En bouleversant les codes formels en vigueur, il court-circuitait les doxas du cinéma danois. A l'époque, il fallait remonter au cinéma de Carl Th. Dreyer (Ordet) pour trouver une pareille proposition et une telle révolution visuelle. Aujourd'hui encore, Dreyer demeure néanmoins la valeur indémodable du pays. Qu'on les apprécie ou non, les expérimentations du docteur Lars avaient le mérite de taper un grand coup dans une fourmilière éculée avec comme principes le refus des films à grand spectacle et de la suprématie de la technologie. Lars Von Trier porte dans son cœur des artistes comme Bresson, Tarkovski et Dreyer appliquant une forme d'épure et de simplicité pour toucher au plus juste des complexités humaines. Ole Bornedal est l'un des disciples de cette mouvance. Avec le remarquable Nightwatcher (Le Veilleur de nuit, en français), il proposait un film d'horreur qui jouait sur les ambiances glauques et les états d'âme maussades de ses personnages. Le résultat fut un tel succès au Danemark que le réalisateur a gentiment été convié aux States pour en réaliser un remake identique avec dans les rôles principaux Ewan McGregor et Patricia Arquette. La démarche rappelle celle, plus récente, de Michael Haneke avec Funny Games qui a eu son remake US dix ans après l'original. A la différence près que Haneke ne s'est pas laissé avoir par les sirènes Hollywoodiennes pour proposer une copie à l'identique, avec les audaces originales. Un autre réalisateur ayant pu s'affranchir de cette tendance de moutons de panurges, c'est Nicolas Winding Refn qui avec la trilogie Pusher a crée une révolution. A l'heure d'aujourd'hui, cet objet monstrueux, dense et percutant, où les héros font office de figures nationales, reste l'un des uppercuts les plus foudroyants de ce cinéma venu du froid. Sa construction également basée sur l'affection assure la volonté des spectateurs danois à s'attacher à des personnages récurrents que l'on retrouve au gré de différentes aventures. Un peu comme dans une série télévisée extrêmement bien calibrée. En cela, on est plus proche d'un cinéma occidental à vocation internationale. Pour redorer son image, le cinéma français devrait s'inspirer (et s'enorgueillir) d'une telle vigueur et d'une telle propension à séduire à l'étranger.

 

Just Another Love Story

OLE BORNEDAL SUPERSTAR
Comme tout cinéaste européen désireux de connaître une carrière Hollywoodienne, le Danois Ole Bornedal a connu l'enfer avec Dimension pendant le tournage du remake de Le Veilleur de nuit. De retour au pays, il a préféré rebondir en réalisant des films méchants et impolis maltraitant les conventions de différents genres. Dans The Substitute, il se moquait de la science-fiction, des extra-terrestres, du récit d'apprentissage à la Stephen King et du cinéma fantastique dans son ensemble. Dans Just another Love Story (qui sort bientôt en France), il racontait une histoire d'amour morcelée, à la manière de L'écureuil rouge, de Julio Medem, dans laquelle un homme prenait la place d'un autre dans le cœur d'une femme. Avec Deliver us from Evil, il signe son film le plus polémique et le plus substantiel. C'est aussi son meilleur depuis la première version de Le veilleur de nuit, en 1994.
En surface, Deliver us from evil est un rape and revenge dopé par une forme spectaculaire (montage nerveux, photo aride) et évoquant les thrillers musclés des années 70. En substance, il raconte comment un groupe gangréné par le désespoir est amené à commettre le mal de manière irréversible. Ole Bornedal décrit cet assemblage comme un polar social sur l'incommunicabilité et une allégorie sur la xénophobie. Il ne faut pas se méprendre sur la connotation religieuse du titre qui révèle une autre fonction du film : débusquer les anges et les démons dans un enfer dépourvu de spiritualité. Devenu suite à un incident la cible des habitants du village, un couple étranger prêche la tolérance et, en retour, ne reçoit que des sarcasmes aussi bien de ceux avec lesquels il doit vivre que de leurs enfants (la comparaison avec le sourire d'Oussama Ben Laden). A travers une voix-off cynique présente dans l'introduction et la conclusion, Bornedal se moque des schémas manichéens et ironise sur les notions de bien et de mal, en réduisant ses caractères à des archétypes brutaux (est-ce qu'un homme est nécessairement assujetti à sa conscience et à sa culpabilité lorsqu'il tutoie l'abjection ?).
Cette simplicité est une façon de contrecarrer un psychologisme très européen (trouver des circonstances atténuantes) et d'évoluer plus rapidement vers une barbarie US white trash. Dans sa description ivre d'une communauté où chaque geste est commenté, Bornedal use du montage parallèle pour faire monter la tension en proposant une peinture aussi acerbe que Yves Boisset lorsqu'il filmait les ploucs racistes et lâches dans Dupont Lajoie. Cœur névralgique du récit, une scène de viol appelle autant Peckinpah (Les chiens de paille) que Bergman (La source). Elle est filmée de loin pour éviter la complaisance, mais n'en demeure pas moins violente et marquante. Avant une conclusion abrupte, refusant la morale et les attentes, questionnant le conditionnement du spectateur. C'est très fort mais tellement ambigu qu'on se demande si le genre n'est pas un prétexte pour Bornedal de déverser sa bile misanthrope.

LARS VON TRIER, SON NOUVEAU PROJET APRES ANTICHRIST
Melankolia, le prochain film de Lars Von Trier réunira, comme ses autres productions anglophones, un ensemble d'acteurs internationaux. Le tournage commencera au plus tôt l'été prochain, en Suède ou en Allemagne : « Je suis très content que Willem Dafoe et d'autres acteurs me contactent et souhaitent travailler avec moi. Et ce malgré le fait que les personnages masculins de mes films ne sont pas très intéressants. Je ne paie pas les stars de Hollywood très cher. Ils ne le font pas pour l'argent. Nicole Kidman n'était pas chère du tout dans Dogville. Nous avons calculé et elle a utilisé tout son cachet sur son premier flight Suède - USA A/R avec son Gulfstream privé (...) Nous n'avons pas les moyens de faire Melankolia en danois si on veut que le budget reste honnête et qu'on puisse vendre le film à l'étranger. On n'aura jamais les moyens d'engager Paprika Steen, elle est beaucoup trop chère. Je trouve qu'il serait une bonne chose d'envoyer les acteurs danois à Hollywood », dit Lars en riant de manière sarcastique. Chaos reigns ? Chaos reigns.

 

Charlotte Gainsbourg, Antichrist

ZENTROPA, TON UNIVERS IMPITOYABLE

Construit sur une ancienne base militaire, Zentropa Entertainments est une société de production danoise, également spécialisée dans la distribution de films. Se situant à Hvidore (dans la banlieue de Copenhague), elle a été fondée en 1992 par Lars Von Trier (juste après Europa). Aujourd'hui, elle est codirigée par Peter Aalbæk-Jensen (le businessman). Au départ, l'objectif consistait à créer un mini-studio nord-européen avant de propager le bon cinéma partout. Le premier film de la boîte, c'est la série L'hôpital et ses fantômes, en 1994. Un an plus tard, elle érige le Dogme, mouvement cinématographique défendant «l'esthétisme et la vérité» en modèle. Viennent ensuite des déclinaisons : à la fin des années 90, Lars Von Trier a lancé «Pussy Power», une production de X Dogme, proposant un point de vue féminin sur la pornographie. Avant le tournage, les scénarios sont soumis à une commission de consultation constituée d'une sexologue, d'une rédactrice en chef de magazine féminin, d'une actrice porno, d'une journaliste de magazine masculin, d'une productrice de films érotiques dans les années 70 et d'une mère de famille. Chacune a établi une sorte de charte récapitulant ce que les femmes veulent voir et ne pas voir dans les films pornos. Ça donne le « Puzzy Power Manifesto ».

Les réalisateurs de ces films X peuvent être des hommes ou des femmes. D'ailleurs, Lars von Trier, qui avait lui-même introduit une scène pornographique dans Les Idiots, avait manifesté le désir d'en tourner un. En 2004, Zentropa s'est lancé dans la production de films pornos gay (Hot Men Cool Boyz, de Knud Vesterskov) en créant une nouvelle charte : une sensualité privilégiée, un scénario crédible, l'interdiction des scènes de sexe gratuit «au profit d'une montée subtile du désir» et le refus de toute violence. La création est intrinsèque au marketing. Pendant cette période, qualifiée de «expérimentation étudiante», s'est manifesté le plaisir de coproduire avec d'autres pays. Depuis, Zentropa a généré de petits bureaux autonomes dans plusieurs territoires européens (avec pas plus de deux personnes par bureau) qui offrent aux producteurs et réalisateurs locaux un accès à des services et/ou à des financements. Si un bureau trouve des financements pour un film, il a automatiquement carte blanche. Ce qui est important, c'est que les dirigeants de toutes les branches de Zentropa aient des parts dans la société-mère. Cette année, un nouveau bureau a été crée en Norvège. Lars Von Trier a une définition de Zentropa bien à lui : « Avec Zentropa, mon idée était simplement que nous pourrions produire et contrôler les choses que nous voulions. Peter Aalbaek et moi sommes un peu étranges. Nous aimons nous amuser et faire des choses bizarres. Je pense que ça peut être très distrayant de travailler chez Zentropa. Ce n'est pas juste une autre société de production. Il n'y a pas d'idée bien définie derrière cela. C'est plus intuitif. Nous ne sommes pas là pour dire que gagner de l'argent est la chose la plus importante. »

 

La société a permis à des cinéastes comme Lukas Moodysson (Fucking Amal), Thomas Vinterberg (Festen), Susanne Bier (After the wedding), Per Fly (The Bench) et Andrea Arnold (Red Road) de se faire un nom. Ces dernières années, des créations inédites ont eu lieu au Danemark (Film Fabriken), en Europe (Advance party) et sur Internet (Dogma Mobile). Aujourd'hui, c'est Peter Aalbaek Jensen, le co-directeur de Zentropa avec Lars Von Trier, et il produit des films de différentes nationalités, aussi bien suédois qu'allemand. Par-dessus tout, le siège de Zentropa est réellement pittoresque, tirant une jubilation de sa propre folie. Dans ses projets, il a également la volonté de créer une alliance « Nord-Atlantique » avec l'Ecosse et l'Irlande. De la même façon que les trois mendiants dans Antichrist appartiennent à une mythologie inventée, Zentropa a crée la sienne.


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