Lorsque Christian Zerbib se lance dans la réalisation d’
En Terre étrangère, documentaire brillant sur la situation et les parcours des clandestins de France, ses intentions sont aussi claires que programmatiques : filmer «
chaque moment, les explosions de joie, mais aussi la pudeur, les non-dits, ce que l'on tait ou déforme du bréviaire des qualités de cette France tant aimée, mais aussi imprévisible et décevante qu'une maîtresse inconstante. » Et force est de constater que le résultat obtenu dépasse de loin les intentions affichées au point de faire entendre avec force le cri de tant de ces hommes et femmes qui ont tout risqué pour une autre terre et la promesse d’un nouvel espoir. Souvent en vain…
Misère, mondialisation et lois sur l’immigrationEn effet, désireux de montrer les trajectoires de clandestins anonymes tout en les révélant au spectre de la mondialisation et des lois sur l’immigration, ce dernier nous donne à voir tant de ces choses que notre quotidien oblitère : la misère absolue d’un continent délaissé, la résolution ferme mais désespérée de tant de candidats à un voyage qu’ils n’ont pas souhaité, sans parler de leurs récits de vie, une fois parvenus en toute illégalité, sur les terres d’Europe et dans ce pays dont on leur avait tant vanté la richesse.
Ainsi,
En Terre étrangère, outre le fait de faire écho au parcours même du cinéaste, se présente-t-il tel un miroir tendu à notre société, comme à celles des autres pays du nord. Illustrant la détresse de ces jeunes obligés pour subvenir aux besoins de leur famille de s’exiler et tout en même temps, expliquant comment la France qu’ils gagnent, les traite et les pourchasse, ce métrage a le goût amer des documentaires qui jamais n’indiffèrent. Parce qu’il incarne pour tous, l’un des grands défis de ce XXIe siècle pour les Européens et leurs partenaires africains, celui d’un développement durable, équitable et humain. Mais surtout parce qu’il livre de ces voyages périlleux ce que nombre de fictions ont dernièrement approché (
Nulle part, terre promise,
Eden à l'Ouest,
Paris,
Welcome et
Amerrika), c'est-à-dire la violence de l’exil, la dureté de la clandestinité et la brutalité de pratiques institutionnelles et politiques destinées à les faire cesser.

Car non content de dire ce pourquoi les uns gagnent les rives de la Méditerranée et ce qu’ils y vivent pour les plus chanceux une fois ces dernières traversées, Christian Zerbib ne caricature en rien les enjeux de son sujet et fait entendre entre contrechamp et contrepoint salutaires, d’autres voix, trop souvent tues, inaudibles ou masquées par les difficultés. Ainsi, outre les personnalités investies dans ce combat pour une vraie et jute solidarité, des politiques s’expriment et plus encore des anciens clandestins qui ont trimé et réussi à s’installer au point de devenir entièrement français. Deux réalités s’esquissent alors à l’écran : le visage d’une autre France, riche de ses nouveaux arrivés, elle qui gagne peut-être plus qu’elle ne le croit du fait de l’apport de cette jeunesse africaine, à la fois si généreuse et pourtant sacrifiée pour le bonheur des siens et dans un même mouvement, l’actuelle situation d’une Afrique appauvrie, quittée mais surtout délestée de son présent et de ses enfants.
Constat d’une situation où ceux qui partent, souffrent et ne retrouvent que trop rarement les leurs,
En Terre étrangère s’impose donc comme un profitable et salutaire regard sur un quotidien que trop souvent l’on ignore, quand on ne refuse pas de le voir. Par conséquent, c’est par sa dimension citoyenne, son regard panoptique et son intelligence politique, que le film de Christian Zerbib marque, interpelle et étreint, autant de raisons aussi rares que valables en ce moment pour que le plus grand nombre se déplace pour le voir.