Par - publié le 07 novembre 2005 à 07h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h38 - 11 commentaire(s)
Comment définir Election de Johnnie To ? Sur le papier, l'histoire est archi-simple pour ne pas dire simpliste. La Wo Shing, une organisation mafieuse de Hong Kong, élit des chefs depuis les temps anciens. Lors de la nouvelle élection, deux factions s'opposent: la première souhaite s'inscrire dans la tradition, alors que la seconde prône la révolution. Ce conflit se terminera dans le sang. A l'écran, une fiction nerveuse, hoquetante, brûlante et diabolique qui confirme que Johnnie To, l'un des formalistes les plus talentueux de sa génération, n'a pas son pareil pour fomenter des intrigues subtilement alambiquées.


Ça n'a échappé à personne : Election a été présenté cette année au dernier festival de Cannes en compétition officielle. Le film, sans doute trop amoral et violent, a suscité la glaciation émotionnelle dans la grande salle du palais et disons-le clairement dans un jury sensiblement peu enclin aux fictions teintées d'absurde et viscéralement subversives. Pourtant, il ne mérite pas un tel opprobre. En voulant causer des triades sur un ton réaliste, To n'a pas envie de céder aux lois du prosaïsme âpre et préfère se souvenir que l'absurdité drolatique est parfois la meilleure amie du réalisme glauque (un mafieux tabasse un homme avant de se rendre compte qu'il appartient au même clan que lui - celui-ci se relève sans la moindre égratignure). Résultat : Election reflète ces intermittences dans une sarabande hoquetante et enivrante ; un film de genre qui se soucie autant de son atmosphère torve que de ses personnages corrompus jusqu'à l'os.

Soyons honnêtes : cette plongée dans les arcanes des Triades Hong Kongaises n'évite pas toujours les afféteries formelles ni les coquilles esthétisantes. De la même façon qu'on peut parfois se perdre dans le dédale des personnages et des rivalités (qui est contre qui et pourquoi ?). Mais To semble avoir très bien compris que dans ce genre de situations, il est presque préférable de pêcher par excès que par défaut. Construit de manière éparpillée et paradoxalement maîtrisée (on finit par arriver au même point, peu importe la façon dont on prend le film), le résultat revêt une complexité inattendue et possède une cadence adéquate qui permet au film d'éviter les baisses de régime trop plombantes.


A la lisière du documentaire, le film tourne autour d'un seul sujet : la rivalité, provoquée par l'élection d'un nouveau délégué au sein d'une triade. La caméra de To scrute les visages faussement impassibles, les soubassements secrets, ferments de la jalousie latente, les trahisons pléthoriques et de micro-intrigues périphériques qui viennent générer de sacrées interférences. Parallèlement, le cinéaste distille un suspense coriace avec un enjeu dramatique solide (quête d'un sceptre ancestral volé, garant de l'autorité dudit nouveau délégué) qui permet quelques rebondissements surprenants dont le plus gonflé reste sans conteste la scène finale, la plus ardue parce que la plus choquante, d'une grande violence physique et morale, qui marque le retour littéral à la bestialité. Dans ses meilleurs moments, le résultat évoque le Scorsese des Affranchis (Big D., le caïd atrabilaire et ingérable est un personnage foncièrement Scorsesien).


A Cannes, ce fut la confusion totale tant les festivaliers ne comprenaient pas pourquoi l'ensemble paraissait soit trop filandreux soit inachevé. En réalité, le film d'origine qui dure quasiment trois heures a été divisé en deux et réduit de sa moitié (il ne fait plus qu'une heure et demie). Certaines séquences ont été élaguées parce qu'elles nuisaient à la compréhension ou alors se contentaient de faire dans la vilaine redondance. Les questions que To pose dans Election sont sans équivoque : comment la cupidité et la rivalité peuvent conduire des gens à se corrompre ? Dans quel but un homme désire-t-il avoir accès au pouvoir ? Enièmes réflexions sur la dégradation de l'homme par l'homme ? Oui, sans doute mais pas que ça.


Toute la puissance du nouveau film de Johnnie To réside non seulement dans un scénario assez ambitieux mais surtout dans une virtuosité stylistique hors pair. Sans doute que le réalisateur de Breaking News a cédé à la surenchère, parfois même à l'hystérie, mais la beauté formelle et la puissance diabolique de certaines séquences impressionnent durablement l'esprit. On a parfaitement le droit d'en sortir perplexe (on peut trouver ça aussi virtuose que vain) mais également stupéfait par ce charivari radical, brûlant et noir comme l'enfer. Elégance et fluidité électrisantes de la mise en scène, chaos total dans la narration et scènes d'une crudité rare. Un cinéaste qui opte pour ce genre de cinéma vivant, audacieux et décomplexé ne peut pas signer un mauvais film. La preuve, Election, ballet à feu et à sang, précipité vorace voire cannibale, est loin d'en être un…


Vos réactions


logAudience