Rencontre avec deux des acteurs du dernier film de Tony Gatlif, Marie-Josée Croze et Marc Lavoine. Québécoise d'origine, Marie-Josée Croze s'est fait remarquer dans des productions telles que Ararat d'Atom Egoyan en 2002, Les Invasions barbares de Denys Arcand en 2003, Mensonges et trahisons et plus si affinités de Laurent Tirard en 2004 ou encore le film très touchant de Jean-Pierre Denis La Petite chartreuse en 2005. Elle vient d'achever le dernier film de Nicole Garcia, Un Balcon sur la mer. Marc Lavoine, lui, a commencé sa carrière d'acteur en parallèle à sa carrière de chanteur et de musicien en 1984 dans Frankenstein 90 d'Alain Jessua. Suivront L'enfer de Claude Chabrol, Les Menteurs d'Elie Chouraqui, Ma femme est une actrice d'Yvan Attal ou encore Le Cœur des hommes de Marc Esposito en 2003. Ils reviennent sur leur rencontre respective avec le cinéaste Tony Gatlif.
Où le tournage s'est-il déroulé ?
Marc Lavoine : Dans la province du Forez, à une heure de Saint-Etienne.
Marie-Josée Croze : A Saint Bonnet-le-Château, un petit village où après 20h tout est fermé ! (rires)
M.L. : Un coin vraiment perdu, une région où il y a peu de nuisance visuelle. Pour recréer une époque c'était vraiment un coin idéal. Des paysages à perte de vue sans trop de témoignages d'aujourd'hui.

Qu'est-ce qui vous a attiré dans le projet du film Liberté ?
M-J. C. : J'aimais beaucoup le travail de Tony Gatlif et j'étais très heureuse qu'il m'appelle pour me rencontrer et parler de son prochain film qui devait se passer donc lors de la Seconde Guerre Mondiale. C'était tout ce que je savais du projet. Puis lors de nouvelles discussions, il m'a racontée de quoi il s'agissait. Il m'a choisie pour le rôle de l'institutrice. Puis nous nous sommes vus régulièrement pendant une année, j'ai alors commencé à travailler le personnage, Mlle Lundi, qui est inspiré d'une véritable personne, toujours vivante. J'ai pu la rencontrer, lui poser des questions, elle m'a racontée la vie à cette époque et les conditions de l'occupation. Elle a été arrêtée par la Gestapo puis déportée. Ce qui m'attirait c'était l'univers de Tony Gatlif et le sujet propre du film, celui de la persécution des Roms.
M. L. : C'est Brigitte Maccioni (productrice et directrice d'UGC Images, Ndr) qui lui a parlé de moi. J'avais fait un film avec elle et Marc Esposito. Nous nous sommes alors très vite rencontrés avec Tony Gatlif, puis nous nous sommes vus toutes les semaines. Je lui demandais un scénario, il me dessinait vite fait un truc sur le bord d'une table. Il m'a dessiné le personnage de Talloche, un plan de mon personnage avec une moto, une cigarette, etc. Il m'a parlé du personnage de Mlle Lundi aussi, je trouvais ce nom génial, magique. Il m'a parlé de mon personnage, Théodore, j'ai fait mon propre parallèle avec Théodore Monod, ces gens qui marchent et qui recherchent quelque chose au fond d'un désert... Je trouvais ça vraiment intéressant. J'ai tout de suite senti que Tony travaillait avec une sorte de poésie, en continuel mouvement. A mes yeux c'était une préparation idéale. J'étais nourri de ces conversations. J'en avais des souvenirs forts pendant le tournage. Avec Tony nous sommes vite devenus copains de bistrot puis nous avons continué en allant au restaurant. Un jour nous nous sommes retrouvés sur un pont, tous les deux, devant la Seine, et quand je lui ai demandé quand commençait la préparation, il m'a répondu que j'étais déjà entrain de préparer mon personnage, sans m'en apercevoir. J'ai tout de suite compris que l'on était dans une autre dimension du cinéma avec lui. On a plus du tout l'habitude de ça aujourd'hui. Les paroles de Tony ne sont pas juste des paroles.
M-J.C. : Et il aurait pu vite changer d'avis. Car Tony est très malin.
M.L. : Oui, mais ses paroles ont été suivies d'actes. Quand il me parlait des personnages de Marie-Josée et de James, je savais qu'il les avait choisis, que c'était eux qui allaient jouer dans ce film.
M-J.C. : Mais c'est quand même un siège éjectable car Tony est un guerrier, le projet, c'est son film, son bébé. Comme tous les grands artistes, il a le couteau entre les dents !
M.L. : Oui, là où tu as raison, c'est qu'il est en guerre. En guerre contre l'oubli.
M-J.C. : Contre la médiocrité aussi.
M.L. : Il fallait que nous fassions un effort, pas pour être avec lui, mais un effort à faire sur nous mêmes, pour être à la hauteur. Pas en étant en compétition avec les autres mais avec soi.
M-J.C. : Il fallait se surprendre, s'épater soi-même. Tony il est merveilleux parce qu'il ne va pas filmer ce que l'on attend de lui. Il va filmer un oiseau s'il trouve que c'est plus intéressant à filmer qu'un acteur qui se regarde jouer. Il n'a aucune obligation envers personne. De ce côté-là c'est un vrai voyou ! Avec lui on ne fait pas de mondanité ! Pour cela je l'admire, j'ai horreur des gens qui font ce métier pour ne rien en tirer ! Il prend que ce qu'il a envie de prendre, ce qui le fait vibrer. En tant qu'acteur, on a bien l'impression d'être dans son film. Chez lui, pas de premiers ou de seconds rôles.
M.L. : Cette idée d'ailleurs nous a soudés énormément. Il a une vision, un projet. Il ne fait pas un film pour passer le temps ou payer ses impôts. Il est un personnage sur le plateau. Sa caméra, sa parole, ses gestes sont ses outils. A partir de là on n'a pas le droit d'être en dessous. Il a une vraie exigence, très saine pour nous.
J'ai l'impression que cette exigence se double d'une sincérité aussi, d'une justesse vis-à-vis des personnages que vous incarnez ?
M-J.C. : Il a un laser à la place des yeux, il voit absolument tout. Il sent les choses, c'est quelqu'un à qui on ne peut pas mentir. Il capte tout de suite quand on fait du cinéma, c'est quelque chose qu'il rejette. Il veut du vrai, pas du mélodramatique. Tony est dans l'attente d'inattendu justement, il déteste les clichés et le déjà vu.
M.L. : Nous nous sommes tous sentis, je crois, moins acteurs mais davantage des chercheurs de nous-mêmes. Nous étions obligés d'avoir cette démarche, de mettre sa peau sur la table. On se sent grandi d'une histoire comme celle-ci, parce qu'une expérience comme ça c‘est rare. On en ressort plus vivant que jamais. Cela se voit dans le film, je pense. Pour ma part j'ai vécu un moment privilégié avec l'équipe.
M-J.C. : Tony n'avait vu aucun de mes films, il ne choisit pas par rapport à une performance mais par rapport à une rencontre, à un feeling. Il a vu en moi le personnage qu'il recherchait. Quand je suis arrivée sur le tournage, dans la pension que nous partagions tous, James était déjà là depuis une semaine pour tourner avec les gitans. J'ai tout de suite fait connaissance avec James mais c'était comme si nous nous connaissions depuis toujours ! Trois ou quatre jours plus tard, Marc est arrivé, même sensation. Nous avons tout de suite eu des liens de valeurs et de cœur.
M.L. : Il n'y a pas eu de mensonge entre nous, de jeu de séduction. Nous ne jouions pas de petits jeux. Je ne connaissais pas James à ce moment là, on m‘en avait beaucoup parlé en bien et j'avais peur de faire face à une personne qui pouvait se sentir à la mode en quelque sorte. Mais pas du tout, il est d'un naturel incroyable et j'ai été tout de suite ébloui par son travail. Je n'ai vu son spectacle qu'après le tournage, et d'une certaine manière c'était mieux ainsi, sinon j'aurais été impressionné par le bonhomme.
M-J.C. : Nous étions vraiment solidaires les uns les autres, pas de compétition d'aucune sorte. Personnellement j'ai vécu un évènement dramatique pendant le tournage, le décès de ma mère, toute l'équipe a été présente pour moi, m'a soutenue. Il y avait beaucoup d'humanité entre nous.


