En 15 ans de cinéma, Eric Cantona n'a peut-être jamais pris autant de risques qu'en plongeant dans l'univers d'HPG (Hervé-Pierre Gustave), ancien acteur porno de 44 ans qui connaît une renaissance comme réalisateur de films «traditionnels» où il développe un univers singulier dépourvu de balises. Bien qu'a priori très éloignés, ces ceux-là ont plus de points communs que prévu, ne serait-ce que dans leur reconversion réussie. Il est donc possible d'avoir plusieurs vies en une seule.
(c) Capricci/Sébastien Multeau
En surface, Les mouvements du bassin, titre ironique qui prête volontairement à la confusion, relate la rencontre d'un spécialiste de sports de combat célibataire et d'une lesbienne qui veut un enfant à tout prix: «Rachida Brakni joue un personnage clé. Elle forme un couple avec Joana Preiss et tout tourne autour d'un choix extraordinaire qu'elle va prendre. Le genre de choix que les autres ne peuvent pas juger. Un choix comme ça, en cinq secondes, qui va tout bouleverser.» Dans son précédent On ne devrait pas exister - beau titre, à l'origine «On ne devrait pas exister mais on va le faire quand même» -, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes en 2006, HPG mettait ses émotions à nu et réglait ses comptes avec lui-même, partant du hardeur déconneur à celui d'acteur qui prenait une claque d'humilité par Rachida Brakni et Marilou Berry : «L'idée, c'est qu'il faut s'assumer. A la fin, le mec finit par s'assumer». Le dilemme (hardeur ou acteur dans la traditionnel) cachait au fond le portrait d'un mec Hyper-sensible, Provocateur et Génial qui n'arrivait plus à bander (la fin du porno) et qui, pour changer de peau, n'avait pas envie de rejoindre une école de «trous du cul ayant peur de la liberté devant une caméra» et de «bons conseilleurs-mauvais payeurs». La tragédie de ce personnage semi-autobiographique, c'est qu'il essayait de communiquer avec les autres mais qu'il n'y arrivait pas. De la même façon qu'il n'arrivait pas à transmettre son humour et sa folie, perçus comme une agression : «Que les acteurs soient cools, c'est bien, mais je veux qu'ils jouent bien. Bien jouer, dans mon sens. Je ne veux pas de techniciens, j'aime les illogismes apparents, j'aime la confusion de la vie. Demander à un acteur d'avoir une expression qui ne correspond à son texte, ça me plaît. Il faut des gens dans l'instant présent, moins cérébraux qu'instinctifs, qui osent et assument. Dans la vie, je suis un peu asocial. Lors d'une scène, il me faut deux conditions : que je sois bien et que je n'ai pas envie d'être ailleurs. Et moi, qui ai 44 ans, les moments où je n'ai pas envie d'être ailleurs sont rares et précieux. Dans ces moments-là, je peux dire que je suis heureux.»
(c) Capricci/Sébastien Multeau
Avec Les mouvements du bassin, HPG met une nouvelle fois ses couilles sur la table. Sans Capricci Films, il n'aurait peut-être jamais pu faire son second film qui n'a bénéficié d'aucune aide. Du cinéma-guérilla, comme on dit, qui se tourne dans la région Nantaise durant un mois. En ce qui concerne l'histoire, il tient à préserver un peu de mystère sur le contenu, aussi bien pour titiller la curiosité (Brakni et Cantona chez HPG) que pour se laisser une plus grande marge de manœuvre : «Je ne veux pas trop dévoiler l'enjeu dramatique. Pour l'heure, je me contente de dire que ça parle de gens qui se soustraient du regard des autres pour être heureux. Ils se créent leurs propres mondes. Il y a autant de tragédie que de comédie sur la trame d'un film d'action. Pour que ce soit viscéral, il me fallait des gueules, des acteurs qui aient une pêche instantanée.»
(c) Capricci/Sébastien Multeau
Aujourd'hui, Cantona souffre d'un blocage musculaire, provoqué la veille lors d'une scène intense, mais continue d'être aux côtés d'HPG et donne ses interviews dans une petite loge. En vrai, c'est un ours au regard timide, extrêmement chaleureux et impliqué dans ce qu'il fait. HPG revient sur la présence de Canto dans ce projet «underground» : «Ayant travaillé avec Rachida (Brakni) sur On ne devrait pas exister, je me suis dit que le scénario des Mouvements du bassin pouvait l'intéresser. Il se trouve qu'Eric avait aimé mon premier film. Il m'a appelé et il n'y a pas eu de grandes questions existentielles autour de son rôle. Il a dû sentir qu'il y avait une sensibilité, donc il y est allé à fond. A vrai dire, tous les acteurs du film (Jérôme Le Banneur, Rachida Brakni, Eric Cantona, Marie d'Estrée, Joana Preiss...) se remettent en cause, mais pas trop. Sinon, on ne fait plus rien. Si on passe notre temps à surveiller notre image et à se demander si ce que l'on fait est bien pour nous, on n'en sort plus. Sur Les mouvements du bassin, il n'y a pas d'argent donc ils ne viennent pas pour ça. Le plaisir, ils doivent le trouver sur place et c'est ce qui nous réunit».
HPG parle d'un film sur l'incapacité au bonheur, cela vous touche?
Eric Cantona : Difficile d'être heureux aujourd'hui. Quand on voit toute cette misère au quotidien et que personne ne fait rien. Dans Les mouvements du bassin, je partage ce sentiment que les personnages ne sont sûrs que d'une chose : leurs doutes. C'est ce que j'aime chez Hervé et il y avait déjà ça dans On ne devrait pas exister : impossibilité de trouver le chemin menant au bonheur. C'est un sujet qui parle à tous.
Les personnages ressemblent à des marginaux qui tentent de survivre dans un système qui ne veut pas d'eux.
E. C. : Si je suis bien conscient que la marginalité ne veut plus dire grand-chose à l'heure actuelle - nous sommes tous marginaux, à notre façon -, il est clair qu'il y a de moins en moins de places pour ceux qui s'éloignent des normes. Pour donner un exemple récent, je suis surpris que l'exposition de Larry Clark ait été interdite aux moins de 18 ans. Heureusement qu'il y a eu quelques années de gauche en France, dès les années 80, qui ont permis aux «marginaux» de s'exprimer. Il y a eu des progrès considérables : aujourd'hui, on accepte plus facilement l'homosexualité qu'il y a 20 ans. Si on reste trop longtemps avec le gouvernement actuellement en place ou, pire, s'il avait été présent dans les années 80-90, on ne serait pas aussi libres. Les dirigeants ont tendance à tout verrouiller dans un système liberticide et c'est un danger. Tout ça fait flipper. Quand je vois que l'on choisit une race ou une nationalité et qu'on décide de l'exclure du pays, c'est peu dire que ça me dérange et me met mal à l'aise.
Comment HPG dirige ses comédiens?
E. C. : Il laisse une part d'improvisation, dans le sens où les comédiens apportent beaucoup aux personnages. C'est à eux de les définir à l'instant T. Ce qui crée une vraie écoute entre lui et nous. Il y a une circulation comme lors d'un échange. Par exemple, lorsque nous parlons toi et moi, la discussion va évoluer en fonction de tes questions et de mes réponses. Sur le tournage, c'est pareil. On part d'une base commune et ensuite on apporte, on rejete ou on garde. Toujours, on essaye. Dans ces conditions, on peut surprendre l'autre, saisir cet instant de surprise.
HPG dit que les acteurs sont invités à «se mettre en danger». C'est la première fois que vous travaillez de cette façon?
E. C. : Je ne pense pas qu'il y ait une meilleure façon de travailler qu'une autre. Il se trouve que celle-ci correspond parfaitement aux histoires écrites par HPG et surtout à son univers. Je trouve ça très cohérent, surtout par rapport à On ne devrait pas exister. Et, personnellement, je me sens bien là-dedans. Sa folie nous protège et nous permet de donner le meilleur. Mais attention, ce n'est pas une «liberté bordélique», c'est un «chaos maîtrisé».
(c) Capricci/Sébastien Multeau
HPG PAR MARIE D'ESTREE
Dans Les mouvements du bassin, Marie d'Estrée forme un couple détonnant et romantique avec Eric Cantona : «Ce qui m'a donné envie de participer aux Mouvements du bassin, c'est surtout la rencontre avec HPG. On me propose beaucoup de castings pour jouer les mêmes rôles. Donc je refuse souvent. Quand on est transsexuel, on propose toujours un rôle de prostituée ordinaire de la rue, sans aucune créativité. Il y avait plus de profondeur dans le personnage qu'avait écrit HPG. D'autant qu'il y avait la possibilité d'échanger avec Eric Cantona. Notre relation est très pudique et j'apprécie beaucoup l'homme. Je ne regrette rien.»
MARIE D'ESTREE PAR HPG
«Je n'ai pas embauché Marie pour son identité sexuelle mais parce qu'elle joue bien. La question de l'identité sexuelle n'a strictement aucun intérêt dans Les mouvements du bassin. A tel point qu'il y a une histoire d'amour entre deux femmes, dont l'une est incarnée par Rachida Brakni, sans que ce soit le propos du film. Il n'y a aucune allusion ni même discours moralisateur sur la tolérance de l'autre. Pour moi, ce genre de trucs, c'est acquis depuis longtemps donc je parle d'autre chose. Ce qui est amusant, c'est que dans la description du couple Eric et Marie, j'ai pris exemple sur le couple présidentiel. En gros, si vous voulez voir la vraie vie du couple présidentiel, il faut les voir dans Les mouvements du bassin.»
Propos recueillis par Romain Le Vern
Photos : Capricci/Sébastien Multeau

L'histoire : L'histoire de deux personnes, un homme célibataire qui pratique des sports de combats extrêmes et une jeune femme qui désire absolument un enfant.
