Alors que les films d’espionnage se multiplient en France depuis quelques années, les mêmes reproches reviennent et toujours un constat similaire s’impose : peu de métrages parviennent à véritablement intéresser les spectateurs. Et plus rares encore sont ceux qui témoignent d’une recherche tant au niveau du scénario que de la forme. Ainsi, on pourrait croire que ce genre parmi les plus explorés du cinéma ne convient qu’à peu de cinéastes français et que seules les cinématographies asiatique et anglo-saxonne peuvent s’en prévaloir. En effet, hormis
Les Patriotes et
Triple Agent jusqu’alors, presque toutes les tentatives méritaient un silence poli. C’était sans compter avec
Espion(s), le premier long métrage de Nicolas Saada, le film français de ce début d’année.
Du réalisme et du style ou les raisons d’une première réussite Que l’on se rappelle le très sommaire
Secret Défense, le médiocre
L'Equilibre de la Terreur ou l’excellent mais drolatique OSS 117 : Le Caire Nid d’espions, peu de métrages français ont osé montrer les arcanes des services secrets français et en jouer avec finesse. Ainsi, sur les dix dernières années, le genre est presque exclusivement réservé au cinéma anglo-saxon. Et cela quelque soit les options retenues, spectaculaires avec
Casino Royale,
Quantum of solace ou la série des Jason Bourne, historiques et plus psychologiques avec Raisons d’Etat,
Munich ou encore comiques avec
Spy Kids,
Austin Powers ou Espion et demi.
Certes,
Demonlover, le bien nommé
Double zéro, le décevant
Agents secrets de
Frédéric Schoendoerffer ou encore la comédie
Le Plaisir de chanter s’y sont essayés, en plus de quelques autres. Mais il faut bien reconnaître que depuis une dizaine d’années, l’ensemble est peu concluant. Du fait des moyens à engager, du peu d’approfondissement des équipes concernées et d’une tendance hélas trop lourde dans notre industrie nationale. En effet, il est évident que le genre se veut systématiquement travesti, trahi et hybridé pour introduire immanquablement du divertissement et une lisibilité facile qui empêche les scénarios tortueux dont raffolent les producteurs américains, anglais ou hongkongais. On se souviendra pour cela d’Opération Corned-beef ou de la recherche vaine de réalisme de
Secret Défense lors de la scène de recrutement des recrues ou de sa fin. Conséquemment, en dehors de La Sentinelle, de l’excellent film d’Eric Rochant qu’est
Les Patriotes ou du très dense
Triple agent du formidable
Eric Rohmer, le genre se porte mal en France malgré une inflation récente des productions qui l’explorent.
Et c’est justement là où
Espion(s) séduit et montre que l’on peut parler d’espionnage en étant sobre, inspiré et captivant. Nourri aux meilleures sources, d’Hitchcock à Fritz Lang, ce long qui suit un remarquable premier court-métrage (
Les Parallèles) surprend par sa puissance cinéphilique. Mais plus encore, il étonne par une efficacité narrative et formelle que l’on voit rarement dans l’hexagone. En effet, trop souvent nos productions nationales se limitent à une idée plus ou moins creusée de scénario, à une vague quête d’actions pyrotechniques ou à un casting alléchant. Pour sa part,
Espion(s) ose une forme, une monstration et un rythme qui vont chercher le meilleur du cinéma américain (
Sidney Lumet, Sidney Pollack…) tout en leur adjoignant l’efficacité et les innovations apportées par des séries comme MI-5 et Sur Ecoute. Pour les transcender en les incorporant et non en les singeant.
Mais ce qui fait aussi l’autre force d’
Espion(s), c’est la recherche de crédibilité et de réalisme qui le nourrit. Avec ce long, pas d’agents ultra-formés, invincibles ou prêts à se grimer en dix secondes dans les tunnels du métro et à sauter d’une fenêtre. Aucune bombe que l’on désamorce à l’antépénultième seconde ni le moindre gunfight insensé et interminable. Dans
Espion(s), l’agent peut être n’importe qui, dès lors qu’il peut servir les intérêts supérieurs du pays. Opérationnel si besoin est, il prend les coups et les encaisse dans sa chair. De la même manière, il s’avère subordonné à ceux qui l’ont recruté et manipulable à souhait. Et l’on ne parlera pas du contexte géostratégique et global qui sert le film sous fond de terrorisme, puisqu’il fait montre d’une acuité et d’une recherche que tant d’autres films français ont négligé à leur détriment.
Au-delà du concept de genre«
Espion(s) est d’abord une histoire d’amour sur fond d’espionnage. Je l’ai écrit dans ce sens. J’avais envie de raconter une histoire sentimentale au cœur d’un film de genre. Je tenais aussi à ce que l’intrigue se déroule dans un pays étranger afin de ne pas me retrouver coincé par les conventions du film de genre «à la française. » Nicolas Saada
Autrement, ce qui étonne et finit d’emporter les dernières réticences qui auraient pu demeurer, c’est le choix assumé de Nicolas Saada de dépasser la barrière éculée des genres et de creuser plusieurs veines – le film psychologique, le drame amoureux… – tout en racontant au premier plan, une histoire d’espionnage classique avec ses habituelles figures (poids des enjeux, obligation d’infiltration, recrutement des agents, influence et manipulation, jeu entre officier réfèrent et agents, cynisme récurrent…). Ainsi,
Espion(s) procure un rare sentiment lorsque l’on sort de séance : l’impression d’une densité et d’une richesse inattendue, porté qu’il est par une forme cinématographique mûrement pensée et un scénario aussi passionnant que crédible. Alors, si l’on ajoute à cela que Guillaume Canet livre sa meilleure prestation à l’écran et se voit offrir en retour son premier rôle d’homme mature et que
Géraldine Pailhas, sa complice, partage l’affiche avec Archie Penjabi,
Stephen Rea,
Hippolyte Girardot et Alexander Siddig, on ne peut que saluer un impressionnant premier long-métrage.
Et c’est justement suite à ce constat et en songeant à nouveau aux autres tentatives françaises de la décennie, qu’
Espion(s) prend une importance notable. En effet, si ce métrage a su échapper aux contraintes et aux écueils traditionnels du film d’espionnage à la française, pour mieux le renouveler et lui insuffler la puissance d’une dramatique histoire d’amour,
Espion(s) offre davantage encore. C’est un grand film et une véritable œuvre de cinéma. De celle que l’on espère et dont on ressort plus qu’enthousiaste.