Par - publié le 20 mars 2007 à 05h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h30 - 0 commentaire(s)
Après avoir radiographié les angoisses existentielles de deux vierges pas suicidées dans Kamikaze Girls, Tetsuya Nakashima colorise un nouveau parcours de femme fâchée avec l’existence dans Memories of Matsuko, parenthèse enchantée de plus de deux heures qui célèbre les noces improbables de Douglas Sirk avec la pop-culture nippone. Bienvenue dans un autre monde.



Trailer(c) La nouvelle rubrique "Et Là-bas quelle heure est-il?" a pour mission de défendre les films toujours inédits chez nous. Aujourd'hui, Memories of Matsuko, de Tetsuya Nakashima, d'ores et déjà visible en zone 3. Ce réalisateur fasciné par les digressions kitsch construit ses films comme des morceaux de pop japonaise. Quelque part, il a raison. On l’avait découvert en France l’an passé avec Kamikaze Girls, sorti avec pas mal de retard, dans lequel il confrontait deux adolescentes au look opposé qui liaient leurs différences pour consolider leur amitié robuste comme une ombrelle. Lors de la sortie dans nos salles, il avait déjà réalisé Memories of Matsuko, drame musical qui fait planer, dont le programme scénaristique se révèle extrêmement chargé. Ça commence à Tokyo, le 10 juillet 2001 précisément. Le rap et le pop se cherchent des noises dans la rue et Sho, jeune homme désoeuvré, n’a qu’une seule ambition: devenir une star du rock. Belle envie. Oui mais très vite il abandonne, précocement désabusé par les rouages de la vie comme elle est dure.





Un jour, son père lui demande de vider le studio de sa tata morte assassinée à cinquante ans. Nonchalamment, l'adolescent se dirige vers la demeure putride de la tante qu’il n’a jamais vue. A son contact (fantomatique), il va peut-être retrouver le goût à la vie. En accumulant sur bobine une multitude d’événements qui résonnent dans la tête du gamin telles des madeleines de Proust, Nakashima rend compte d’une vie tragique incompatible avec la notion de bonheur et restitue le destin d’une femme qui ne connaît qu'échec et tristesse. Tout est perçu à travers le neveu qui découvre au gré de rencontres insolites la recherche du temps perdu par sa tata. Et il fallait bien plus de deux heures pour raconter cette élégie funèbre revigorée à la sauce technicolor, proche du Magicien d’Oz nommément cité. En fait, c’est un peu le même principe que Dancer in the Dark, de Lars Von Trier sans la mécanique sublimement cynique dissimulée derrière le mélodrame poids lourd. Ici, le but avoué est de rendre heureux ceux et celles qui s’attendaient à broyer du noir neurasthénique. Proche des comédies musicales luxuriantes de Broadway, le film, carburant aux songes soyeux des kogaru (demoiselles en fleur qui aiment à pousser la chansonnette dans un écrin rose bonbon) est construit, comme son titre l’indique, à partir des souvenirs de Matsuko sur le mode j-pop.



Les événements s’enchaînent avec une fluidité imparable, la bande-son qui regroupe la fine fleur de la scène nippone (Bonnie Pink, Kimura Kaera, Ai) assure une identité au récit et le cinéaste confirme, à travers cette histoire, sa prédilection pour les personnages paumés, malchanceux ou malheureux avec une vraie empathie marginale. Tout se déroule originalement et sans heurts jusqu’aux vingt dernières minutes, teintant le too much d’une vraie mélancolie, où Nakashima saisit le mouvement d’une âme et génère une montée d’émotion assez inattendue en crevant incidemment tout abcès critique. Oui, certes, d’accord, l’ensemble est renversant de naïveté. Mais peu importe, on se laisse avoir avec un plaisir non dissimulé. Avec Memories of Matsuko, le réalisateur de Kamikaze Girls délivre un hymne à la vie et à l’amour totalement paradoxal, souvent charmant, parfois épuisant, toujours ingénu. Ce dédale d’images aussi artificiel que touchant peut indisposer ceux qui n’aiment pas les objets de petits malins poseurs et n’évite pas toujours les baisses de régime quand ce n'est pas l'overdose. Pourtant, il s’en dégage pourtant une poésie indiscutable. Cette sarabande bariolée sous l’influence de Mizoguchi propose des images qu’on ne voit pas ailleurs: un dortoir de prisonnières qui se transforme la nuit venue en cabaret, une fillette qui gambade gaiement entourée d’un halo d’oiseaux magiques, une chorale qui chante sur un fleuve, une femme qui emprunte un escalier géant l’emmenant vers le paradis, des individus paumés sur des routes à sens unique, un visage d’homme superposé à la lune. A côté, les délires visuels de Park Chan-Wook, considérés par ses détracteurs comme de pures afféteries, peuvent aller se rhabiller. Dans Memories of Matsuko (ironiquement sous-titré Yet another Cinderella Story), Nakashima, dont le cinéma ne connaît ni la sobriété ni la demi-mesure, a pourtant effectué des efforts probants en tous points. Par exemple, il a joliment gommé les défauts voyants de Kamikaze Girls pour amplifier les qualités les plus astucieuses. Sans en avoir l'air, il rappelle que même dans le plus tragique conte de fées, l’humour demeure le meilleur ami de la noirceur. Pari tenu, pari gagné.
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