Par La rédaction - publié le 27 juin 2008 à 11h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 16h42 - 1 commentaire(s)
A trois jours de la fin du Festival le rythme de la programmation s'accélèrait, alternant tous les genres. C'est ainsi qu'on a pu découvrir la quasi-intégralité (3 films sur quatre) des films réalisés par l'écrivain américain Norman Mailer (Wild 90, Au-dessus des Lois et Les Vrais Durs ne Dansent Pas). Le quatrième, Maidstone, sera chroniqué dans le compte-rendu de demain. D'ors et déjà, on peut y voir une frénésie créatrice guidée principalement par l'amour des mots. La rétrospective Takashi Ishii s'est poursuivie avec l'intéressant et très émouvant Péché Originel. La Nuit Shocking Asia, pour sa seconde édition, permettait d'aborder le versant très sale et underground du cinéma asiatique avec des ''oeuvres'' souvent à la limite du supportable : Naked Blood de Hisayasu Sato, Daughter of Darkness et La Martyre de Kowloon, deux Catégories 3 Hong-kongaises ultra-complaisantes, ainsi qu'un intrus, le plus délicat Red Classroom, production de la Nikkatsu des années 70 et scénarisée par Takashi Ishii. Les cinéastes de la vieille école nous réservaient également de belles surprises avec leurs films de jeunesse : le très kitsh Goodtimes de William Friedkin avec Sonny & Cher fait figure d'exeption dans la filmographie de l'auteur de Crusing et French Connection; Attention Au Lapin de Brian DePalma est une comédie délirante où son style maniériste s'en donnait déjà à coeur joie; Head de Bob Rafelson (Le Facteur Sonne Toujours Deux Fois, Quatre Pièces Faciles) est carrément un monument de psychédélisme. Enfin, l'un des grands chocs du Festival nous vient d'une production Hollywoodienne des années cinquante, bien comme il faut et nominée plusieurs fois aux Oscars : La Mauvaise Graine de Mervyn LeRoy. Le fait que ce soit l'un des films préférés de John Waters aurait dû nous mettre en garde : ce film explose !

Denis Brusseaux


PECHE ORIGINEL
1992
Réalisation : Takashi Ishii
Acteurs : Hideo Murota, Asatoshi Nagase, Shinobu Otake, Naoto Takenaka
Durée : 1h57

Pour son troisième film, Takashi Ishii peint un splendide portrait de femme, une fois encore appelée Nami. Le réalisateur ne décrit pas, cette fois-ci, de parcours initiatique douloureux où son héroïne serait plongée dans un univers masculin oppressant, mais il détaille avec lucidité le mécanisme qui conduit au dérèglement d'une vie sociale bien ordonnée. C'est l'incapacité de cette femme à prendre des décisions, à choisir entre les deux hommes qu'elle aime, qui génère la violence et la folie. Observatrice de la haine que se vouent son mari et son amant, Nami ne peut rien faire : elle est piégée par des passions et des blocages qu'elle ne comprend ni ne maîtrise. Progressivement, l'héroïne découvre ses propres désirs et sa capacité à provoquer inconsciemment les choses : l'acte intitial est un viol plus ou moins consentant, preuve de l'ambiguïté du style narratif et des obsessions de Takashi Ishii. Posée, attentive et juste, la mise en scène réserve quelques grands moments comme la rencontre des futurs amants sous la pluie, leur première nuit, à la limite du fantastique suggéré et, surtout, le plan séquence final, d'une durée surréaliste (près d'un quart d'heure) où la stabilité du cadre fixe est soudain ébranlée par les soubresauts d'un tremblement de terre (évoqué avec un belle économie de moyens) avant que le calme revienne pour mieux souligner la violence de la situation : un homme se retrouve seul avec deux cadavres sur le sol carrelé d'une salle de bain. Délicat et touchant, Péché Originel est aussi très lent afin de mieux laisser les personnages trouver leurs marques et révéler toutes leurs facettes. Du beau cinéma feutré et sincère.



A ce stade de la rétrospective (déjà 6 films sur 8), on ne peut s'empêcher de remarquer la récurrence de certaines images ou notions qui, en marge des grands thèmes Ichiiens (le viol et la vengeance), délimitent encore un peu plus son univers. L'eau, tout d'abord, est omniprésente. La mise en scène assimile fréquemment cet élément à la fatalité : meurtres d'un homme prenant sa douche (Freeze Me, A Night In Nude, Péché Originel), tueries sous une pluie battante (Gonin, Seule Dans La Nuit), viols dans un environnement humide (Black Angel Vol.1, notamment)... Le ploc-ploc Leonien qui ouvre et clôt , certains dialogues de Péché Originel (''je le tuerai sous la pluie'') et l'image du même film où une fenêtre s'ouvre pour laisser rentrer la pluie pendant une scène d'amour complètent cet inventaire. On peut se plaire à y voir (parmi d’autres interprétations possibles) une vision fataliste de la condition humaine à laquelle les éléments restent indifférents, capables aussi bien de purifier la victime du sang qui s'écoule de ses plaies que le meurtrier de celui qui souille ses mains. Autre code Ishiien : les néons. Ils dominent le règlement de compte final de Seule Dans la Nuit, séparent symboliquement les amants imaginaires de A Night In Nude et parrainent le couple meurtrier de Péché Originel. Pourquoi pas une référence au premier métier de Takashi Ishii, le dessin, intégrant la notion de trait et de contrôle de l'auteur au sein même des images ? Enfin, Ishii recours fréquemment à la musique classique, témoignage de son approche ''esthète'' du cinéma... En définitive, un auteur certes limité mais passionant.

Denis Brusseaux


WILD 90
1967
Réalisation : Norman Mailer
Acteurs : Norman Mailer, Mickey Knox, Dick Adler
Durée : 1h30

L'écrivain Norman Mailer, connu notamment pour son roman Les Nus et les Morts écrit à l'âge de 26 ans s'est essayé par quatre fois au cinéma. Les trois premières tentatives étaient des films férocement underground tournés dans les années 60 : Wild 90, Au-dessus des Lois et Maidstone. La quatrième est une oeuvre plus ambitieuse et professionelle, Les Vrais durs ne dansent pas, réalisée vingt ans plus tard.



Wild 90 n'est pas à proprement parler ''réalisé'' par Mailer. Improvisé jusqu'au bout des ongles et ''shooté'' en deux nuits, le film fut initié comme un ''cadavres exquis'' théâtrale où les scènes s'enchaînent au fur et à mesure des idées et des inspirations spontanées des trois acteurs principaux (les deux partenaires de Mailer interprétaient à la même époque une pièce écrite par lui; le film est une reprise des délires qu'ils se payaient au pub après chaque représentation), s'amusant à singer des gangsters en planque dans le décor unique d'un vieil entrepôt. Pas d'histoire, engueulades incertaines, discussions sans fil conducteur parfois traversées par des idées fulgurantes (Mailer boxant une ampoule, notamment)... Ce joyeux n'importe quoi témoigne continuellement de l'amour des acteurs pour le genre du polar auquel ils rendent un bel hommage de spectateurs et contribuèrent (peut-être) sans le savoir. Car le postulat n'est pas sans évoquer Reservoir Dogs où on retrouve (hasard ?) quelques répliques du film (''tu oses insulter ce type qui nous a jamais balancé et a fait 8 ans de tôle pour ça ?''). L'approche essentiellement verbale qu'à Mailer du cinéma est un autre point commun avec Quentin Tarantino.

Mais Wild 90 vaut surtout pour sa rareté et la personnalité de son initiateur. A peine ‘’filmé’’ (le caméraman essaye tant bien que mal de cadrer tout le monde et se hasarde parfois à élaborer quelques plans), le métrage est une succession de scénettes assemblées tant bien que mal et où domine la voix tonitruante et bestiale de l'écrivain (Mailer invente quelques borborygmes inédits) dont la diction, déjà émoussée par l'alcool (il passe les 3/4 du film le coude levé) est encore aggravée par une prise de son surréaliste (on ne comprend parfois plus rien, même les sous-titres abdiquent). Autant dire que Wild 90 n'est pas près de sortir en DVD, sauf, peut-être, comme supplément à une édition improbable des Vrais Durs ne Dansent pas...

Denis Brusseaux


AU-DESSUS DES LOIS
1968
Réalisation : Norman MailerActeurs : Beverly Bentley, Mickey Knox, Norman Mailer, George Plimpton, Rip Torn
Durée : 1h30



Dôté d'un fil conducteur qui parvient à sous-tendre deux bons tiers du film, Au-dessus des Lois est nettement plus pensé que Wild 90 et le résultat s'en ressent, même si on reste dans le domaine de l'amateurisme. Mailer compose son film en deux temps : d'abord, une longue série d'interrogatoires dans un commissariat de quartier, où se succèdent des individus de toutes classes sociales, interpellés pour des délits et crimes de toutes sortes. Il s'agit du segment le plus intéressant de Au-dessus des Lois. Mailer s'aventure sur le terrain peu fréquenté de la docu-fiction et parvient à recréer, à l'arrachée, une sensation de prise sur le vif qui n'est pas sans évoquer un mélange de Peter Watkins (Punishment Park), Cassavetes et Raymond Depardon (Faits Divers, notamment), toutes proportions gardées. Malheureusement dépourvu de scénario structuré et livré aux improvisations d'acteurs non-professionnels, ces séquences s'avèrent répétitives et ennuyeuses, mais aussi, parfois, émouvantes ou drôles. La dernière demie-heure, en revanche, laisse dubitatif : on y voit Mailer, en flic bougon, discuter avec sa femme, un collègue et une suspecte qu'il drague vaguement... Du remplissage sans conviction qu'il regrette lui-même aujourd'hui.

Denis Brusseaux


LES VRAIS DURS NE DANSENT PAS
198Réalisation : Norman Mailer
Acteurs : Ryan O’Neil, Wings Hauser, Isabella Rossellini, Debra Sandlund, John Bedford Lloyd, Lawrence Tierney
Durée : 1h50



Après plus de vingt ans sans toucher une caméra, l’écrivain Norman Mailer revient au cinéma par la ‘’grande porte’’, c’est-à-dire par le biais des studios qu’il ne fréquentait guère lorsqu’il signa ses trois films underground que sont Wild 90, Au-dessus des Lois et le très coûteux Maidstone qui le mit sur la paille. C’est ici sous l’égide de la Cannon, la défunte société de Menahem Golan et Yoram Globus, qu’il réalise ce qui est à ce jour son unique film professionnel. Le projet fut rendu possible par la défection de Jean-Luc Godard avec qui Mailer devait tourner une adaptation du Roi Lear.

Un écrivain et ancien dealer, Tim Madden (Ryan O’Neil) raconte à son père (Lawrence Tierney) les évènements des derniers jours qui l’ont amené à héberger deux têtes coupées dans sa cave. Tout commence lorsque sa femme richissime, Patty Lareine (Debra Sandlund) le quitte pour filer le parfait amour avec son chauffeur. Un scénario qui se répète car c’est dans les mêmes circonstances que Tim avait pu épouser Patty au terme d’un divorce juteux. Peu de temps avant cette rupture, Tim avait fait la rencontre du Capitaine Regency (Wings Hauser), un policier avenant mais qui en savait beaucoup sur son compte…


Film pour le moins atypique, Les Vrais Durs ne Dansent Pas compense une forme quelconque (le film est mis en boîte fonctionnellement, sans trait de génie particulier) par la recherche d’une atmosphère inconfortable, bizarre. Dès le début, la narration nous ballade du présent au passé, emboîte les flashbacks à différentes époques, bref, se faufile dans la mémoire passablement embrumée d’un homme qui paraît souffrir d’une gueule de bois perpétuelle. Ce film noir poisseux et très réaliste surprend par sa propension à injecter autant de mystère autour qu’à l’intérieur du ‘’détective’’ improvisé enquêtant sur sa propre vie. On est un peu au carrefour du roman Fausse Piste de James Crumley, de Hot Spot de Dennis Hopper et de Lost highway de David Lynch. Mais en fin de compte, on est dans l’Amérique malade vue par Norman Mailer où les êtres les plus malsains, pervers et cupides s’entredéchirent tout en craignant d’anciens fantômes oubliés incarnant la mauvaise conscience du pays (à l’image du Fog de John Carpenter).

Les Vrais Durs ne Dansent Pas prend son temps et repose beaucoup sur le visage ravagé et continuellement inquiet de Ryan O’Neil que l’on avait rarement vu aussi convainquant. Il faut dire qu’il à un adversaire de taille en la personne d'un Wings Hauser (Vice Squad) au sourire carnassier et aux yeux scintillants des plus inquiétants. Tous les protagonistes sont comme happés par la narration fuyante, élliptique et faussement traînante de Norman Mailer qu’on sent maître de la situation. Il parvient à apporter aux scènes le flottement ambivalent qui caractérisait les improvisations de ses premiers essais underground, confirmant s’il en était besoin qu’il a bien une vision cinématographique à défendre. Malgré les 78 ans du monsieur, on continue d’espérer la suite !

Denis Brusseaux


HEAD
Année : 1968
Réalisateur : Bob RafelsonInterprètes : Peter Tork, Davy Jones, Micky Dolenz, Michael Nesmith, Annette Funicello, Timothy Carey.

Patchwork psychélique monstrueux mélant parodie et comédie musicale, Head est un véritable voyage (trip) dans l'univers débridé des Monkees, groupe de pop/rock qui à l'époque était aussi populaire que les Beatles aux USA. Créé deux ans plus tôt par Bob Rafelson, les Monkees furent durant ce temps les héros d'une série télévisé très kitsch ou les membres du groupe interprétaient leurs propres rôles : Peter, Davy, Micky et Michael.

Dans Head, Bob Rafelson brise de façon irréversible leurs images de gentils garçons. Ce film sous acide (c'est le cas de le dire) co-écrit par Jack Nicholson (qui fait une brève apparition accompagné de son partenaire de Easy Rider Dennis Hopper) enchaîne à un rythme d'enfer les répliques hilarantes et non-sensiques, les lieux, les genres (western, film de guerre, documentaire spatial, film d'action) de façon a-priori désordonnée et très satirique mais qui au final se révèle parfaitement maîtrisée quand tout ce rejoint. Le scénario est irracontable, on passe du coq à l'âne sans discontinuer du début à la fin. Les guest-stars s'éclatent comme des fous (Victor -Samson & Dalila- Mature est exceptionnel). Head est tout simplement un rêve mis en image aussi fou que le 200 Motels de Franck Zappa (qui fait d'ailleurs une apparition dans ce film). Un chef-d'oeuvre.

Frédéric Ambroisine


ATTENTION AU LAPIN !
1970
Réalisation : Brian DePalma
Acteurs : John Astin, Tom Smothers, Orson Welles, Katharine Ross, Suzanne Zenor
Durée : 1h33

Réalisé après ses trois films avec Robert De Niro (Greetings, Weeding Party et Hi Mom !) mais avant Sisters, Attention au Lapin ! s’intègre dans la veine comique de Brian DePalma où ce dernier démontre un sens certain de l’absurde et de la parodie. Le réalisateur utilise notamment avec ingéniosité les cabotinages de Orson Welles et John Astin (Candy de Christian Marquand, la série TV de La Famille Adams) pour mieux nous plonger dans cet univers délirant où Donald Beeman (Tom Smothers) un bureaucrate, brimé par la direction de sa boïte, décide de tout plaquer pour devenir magicien itinérant après qu’un maître (Orson Welles) lui ait appris à bien connaître son lapin, unique partenaire de scène. Mais son ex-patron, Mr Turnbull (John Astin), qui a lui aussi perdu son boulot et sombré dans la déchéance, devient son manager et entreprend de rebâtir un empire…

Attention au Lapin, sans être hilarant, divertit au plus haut point, mariant gags, situations absurdes et/ou décalées avec bonheur. Venu de la télévision où il a longtemps animé de nombreux shows comiques, Tom Smothers apporte un savant mélange de timidité, d’ironie et de bonne humeur à ce personnage lunaire à mi-chemin entre Pee-Wee et Andy Kaufmann. Le film présente également l’intérêt de contenir de nombreux ingrédients du style que DePalma déploiera par la suite : split-screens, filmage en plongée d’un décor ramenant le héros à une souris dans un labyrinthe (on retrouvera cette idée dans Snake Eyes) : la caméra est déjà virtuose et vedette de certaines séquences. On peut également voir dans Attention au Lapin ! un brouillon du futur et cultissime Phantom Of The Paradise. Presque tout y est : le héros est un artiste sincère et pur rencontrant l’amour grâce à sa simplicité et à sa bonté inébranlable mais qu’un maître du marketing génial et sans scrupule va tenter de corrompre. Mr Turnbull est une ébauche de Swann, utilisant le héros à ses propres fins, créant un empire basé sur l ‘imitation du modèle (la distribution des chapeaux haut de forme et des lapins à des dizaines de ‘’clones’’ de Beeman renvoie à la scène de Phantom où le public imite le geste meurtrier de Winslow), allant jusqu’à se créer un bureau caché à côté de son gigantesque bureau officiel et toujours inoccupé (dans Phantom, Swann a une cachette similaire). Enfin, le logo circulaire de la société créée par turnbull évoque furieusement celui de Death Record. Une absence de taille, en revanche : pas de caméras ni aucune référence au voyeurisme cher à DePalma et présent dans ses œuvres précédentes et à venir… Bref, Attention au Lapin ! mérite amplement, et à plusieurs titres, d’être découvert !

Denis Brusseaux


LA MAUVAISE GRAINE
1956
Réalisation : Mervyn LeRoy
Acteurs : Nancy Kelly, Patricia McCormack, Henry Jones, Eileen Heckart, Evelyn Varden
Durée : 1h29

Adapté d’un roman de William March, La Mauvaise Graine aurait pu être l’occasion pour le touche-à-tout Mervyn Leroy (Les Chercheuses d’Or, notamment) de s’essayer au thriller psychologique. ‘’Aurait pu’’ car ce film incroyable va bien au-delà du genre : c’est une œuvre unique et d’une audace étourdissante, à prendre avec des pincettes mais d’une richesse qui laisse K.O longtemps après la projection.

Christine Penmark est une femme comblée, habitant une maison confortable en compagnie de son époux, Colonel de l’Armée, et de sa petite fille de 8 ans, Rhoda. Après que Kenneth Pennmark soit parti pour une longue période en mission, un accident survient au cours d’un pique-nique organisé par l’école : un garçon se noie. Certains témoins prétendent avoir vu Christine au bord du lac peu avant le drame. Bientôt, une horrible vérité va éclater…

La Mauvaise Graine dresse le portrait inédit d’une meurtrière en culotte courte mais surprend constamment son public par le refus de se réfugier dans un sensationnalisme de bon aloi : ici, pas de gamine en jupette brandissant un long couteau ou poussant sournoisement grand-mère dans l’escalier (même s’il en est question). Les crimes restent hors-champ, incertains, et seule l’expression dénuée de sentiments de Patricia McCormack laisse filtrer sa véritable nature. Mais quelle est cette nature ? C’est principalement cette question que semblent s’être posée March et Leroy qui se lancent dans une véritable quête philosophique du Mal. Car au-delà de la (petite, vu de nos jours) transgression que consistait cette représentation terrifiante de l’enfant sacro-saint d’Hollywood, le film évite toutes les facilités pour regarder son sujet droit dans les yeux. Rhoda n’est pas folle au sens psychiatrique du terme (contrairement au garçonnet de L’Autre), elle est encore moins possédée par un esprit (Les Innocents) ou par des extra-terrestres (Le Village des Damnés). Elle est juste mauvaise. Diantre ! Et le film d’enfoncer le clou : on peut être foncièrement mauvais sans que le milieu s’y prête particulièrement, sans que ce soit un problème d’éducation. Et ce mal est incurable : ‘’c’est comme si on naissait aveugle, sauf que l’infirmité touche le sens moral, la capacité à distinguer le bien et le mal’’. Les dialogues se chargent de tailler un costard à Freud et à la psychanalyse en général dont les théories, point contestées dans leur contenu (oui, un garçon de 8 ans peut très bien dire vouloir ‘’épouser sa mère’’), le sont dans leur portée : tout n’est pas explicable par les traumatismes non résolus de l’enfance, il y a des prédispositions contraignant les gens à faire ce qu’il n’ont pas choisi. Si cette approche est reconnue pour certaines inclinaisons aujourd’hui, le problème est plus épineux, évidemment, quand il s’agit de crime… Alors il ne faut bien sûr pas apporter trop de crédit aux thèses du film en elles-mêmes qui ne font que refléter les interrogations de l’époque (le thriller psychanalytique était à la mode, comme l’évoque le récent Psycho Beach Party). En revanche, le tour de force de La Mauvaise Graine est d’affronter avec lucidité et surtout une rigueur implacable ce postulat que l’on peut trouver discutable.

L’histoire est particulièrement bien écrite et se déroule sur un rythme tranquille, adoptant le point de vue de la mère de Rhoda, d’abord confiante puis de plus en plus méfiante. Et soudain, c’est le volte-face scénaristique : le problème se déplace de Rhoda à Christine qui découvre ses origines et se questionne intimement sur ses responsabilités morales et sentimentales de mère. Sur le fond, l’idée est dérangeante : Rhoda est mauvaise parce que sa grand-mère l’était aussi, Christine ayant transmis ce mal héréditairement sans l’avoir subit elle-même. On peut ergoter sur de telles théories sans fin (comme le fait d’ailleurs le père criminologiste de Christine) mais il faut reconnaître que le film acquière grâce à cela une nouvelle profondeur, tant thématique que psychologique, répartissant son intrigue et ses enjeux sur plusieurs strates. On en oublie totalement qu’il s’agit d’un pur huis-clos tant les informations foisonnent. Passionnant et d’une rare maîtrise, La Mauvaise Graine vous transporte d’un choc à l’autre, car le film va de transgression en transgression avec une force tranquille implacable. Tous les comédiens sont remarquables, et en particulier Eileen Heckart qui interprète Hortense Daigle, la mère du garçon assassiné.

La Mauvaise Graine est d’une immense richesse. Ses interrogations portent également sur la notion même d’enfance : en se comportant comme une adulte, en rejetant inconsciemment son âme d’enfant tout en usant avec cynisme des attitudes propres à son jeune âge, Rhoda brouille les repères, gomme la frontière sociale qui sépare les enfants et les adultes. Christine, sa mère, adopte toutes les attitudes d’une jeune fille en présence de son propre père tandis que Hortense, en perdant son fils, revit toutes les déceptions et les frustrations de sa propre enfance. Le film met tous les protagonistes au même niveau et va jusqu’à faire prétendre que ce qui fait d’un adulte un enfant attardé est sa propension pour le mal. Troublant : le jardinier (curieusement baptisé Leroy…est le seul à y voir clair alors qu’il apparaît à l’origine comme un être simple et méchant. On peut y voir le début des questionnements juridiques autour de la responsabilité pénale des enfants : doivent-ils être considérés comme des adultes devant la loi ? Le film donne même une sérieuse claque à l’American Way of Life en suggérant que les familles moyennes et sans reproches peuvent très bien contenir de la pourriture sans que cela provienne d’une influence externe. Un discours pour le moins subversif que l’explications héréditaires (Christine est une enfant adoptée et sa mère provient d’un autre milieu…) désamorce in extremis. Mais qui serait dupe des véritables intentions de Mervin LeRoy ? Pas John Waters en tout cas qui s’est clairement inspiré du film pour son Serial Mom.

La Mauvaise Graine est aussi passionnant et captivant que dérangeant et peut être considéré comme l’un des tous meilleurs films de la programmation.

Denis Brusseaux


RIVER'S EDGE (Sur Le Fil Du Rasoir)
Année : 1986
réalisateur : Tim HunterInterprètes :Crispin Glover, Keanu Reeves, Ione Skye, Daniel Roebuck, Dennis Hopper, Joshua John Miller, Roxana Zal.Durée : 1H40

Dans une petite ville de l'Amérique Profonde, Samson, un jeune adolescent déboussolé, étrangle sa petite amie. Lorsqu'il annonce la nouvelle à quelques uns de ces amis étudiants, le seul à prendre son parti est Layne (Crispin Glover) qui décide de lui faire quitter l'Etat. Tandis que les autres, en particulier Matt (Keanu Reeves) préférerai qu'il se rende. Mais le petit frère de Matt apprend la nouvelle et pense s'en servir contre lui...

Inspiré d'une histoire vraie, River's Egde nous offre une description assez réaliste de la jeunesse américaine même si le jeu des acteurs tend parfois vers la caricature. En particulier celui de Crispin Glover qui cabotine comme pas permis et dont le souvenir de Retour Vers Le Futur nous revient dès qu'il commence à en faire un peu trop. Keavu Reeves ne réussi pas à avoir la présence et le charisme d'un Matt Dillon qui représentait à cette époque LE rebelle dans des oeuvres plus abouties tels que Outsiders ou Rusty James.

Néanmoins, la psychologie des personnages est traité avec sérieux (Samson expliquant la sensation d'étrangler quelqu'un est un des moments dérangeant du film) et la performance drôle et parfois émouvante de Dennis Hopper en dealer assassin accompagnée de sa poupée gonflable, retient quelque peu l'attention de ce film mineur.

Frédéric Ambroisine


SOIREE SHOCKING ASIA II


La soirée a commencé très fort avec Naked Blood, le film le plus insoutenable des quatre, histoire de tester la résistance du public.


Naked Blood
1995
Réalisation : Hisayasu Sato
Acteurs : Misa Aika, Mika Kirihara
Durée : 1h30

Naked Blood s’est taillé une (petite) réputation pour ses séquences gores, d’un réalisme éprouvant et surtout particulièrement transgressives. Car le dégoût que ressent le spectateur à la vision de ces scènes est autant dû à leur violence et à leur crudité qu’à la sensation de viol de l’intimité corporelle, de tabou, qu’elles véhiculent. Le film se fonde sur un postulat assez malin : un savant invente une drogue transformant la douleur en plaisir. Dès lors, ses cobayes n’ont de cesse de s’infliger les pires mutilations jusqu’à ce que mort s’en suive. Passée une première demie heure fastidieuse, les images choc se succèdent et si elles sont peu nombreuses, elles sont également difficilement oubliables (pour ceux qui auront regardé). Bien sûr, tout est relatif et les amateurs de gore n’y verront là que des trucs connus quoiqu’un peu plus corsés qu’à l’ordinaire (le femme s’infligeant des piercings sauvages évoquant immédiatement La Nuit des Morts Vivants 3). Mais si vous trouvez un jours ce film dans son édition hollandaise, soyez averti : c’est de l’ultra-hard.



A quoi tout cela rime-t-il ? En dépit des propos de Hisayasu Sato (que vous pourrez lire dans une très prochaine interview), on ne peut s’empêcher de trouver à ses séquences explicatives et métaphysiques un fumet douteux… Pas convaincantes pour deux sous, les réflexions du réalisateur sur la souffrance, la solitude et le voyeurisme ont de grosses allures de prétextes à tous les débordements visuels. Mais il est difficile d’en juger pour qui n’a pas vu le reste de sa production dont l’auteur affirme qu’elle véhicule les mêmes thèmes sans recourir au gore. Ce qui ne laisse d’inquiéter au vu de l’irrépressible ennui qui s’empare de nous dès que les charcutages prennent fin…

Denis Brusseaux


Film Surprise : DAUGHTER OF DARNESS (1994)

Chine Populaire. Une jeune femme en pleurs se rend dans un commissariat pour signaler le massacre de sa famille. L'inspecteur chargé de l'enquête (Anthony Wong) en déduit après recherche que c'est le petit ami de la jeune femme qui a fait le coup. Mais celle-ci décide de se mettre à table en racontant ce qui s'est vraiment passé...

Daughter Of Darkness est un film incroyable. Un must de la Category III. Traduction : un des pires films d'exploitation jamais fait se permettant toutes les transgressions possibles et imaginables. Petit rappel : la Category III est un système de classiffication à Hong-Kong interdisant les films aux mineurs de moins de 18 ans. Elle est attribuée en général soit aux films à l'érostisme poussée soit à ceux d'une extrême violence. Non seulement Daughter Of Darkness rempli ses deux conditions, mais comble du mauvais goût, il se permet de nombreuses séquences humoristiques entre deux scènes de viols ou de brutalités gratuites. Du jamais vu donc. Voir un Anthony Wong obsédé, peloter le cadavre d'une jeune fille à la poitrine oppulente dans le cadre de son enquête, ou bien manger une pomme trouvée sur les lieux du crime après avoir éssuyé l'air de rien le sang qui s'y trouvait, fait parti des nombreux ''gags'' qui emaillent ce film tiré d'un fait divers réel (!).

Tout comme Untold Story (avec Anthony Wong dans le rôle psychopathe dégénéré), le film-étalon du genre, Daughter Of Darkness est raconté en Flash-back. Et tout comme Untold Story, le film est d'une complaisance abject qui vise cette fois à justifier l'acte de l'héroine qui massacra sa famille après avoir subi inceste, brimades et violences diverses. Le problème avec ce genre de film est la non-crédibilité des personnages dont les traits de caractères sont uniquement basés sur la méchanceté gratuite. Aucune subtilité dans la psychologie de chacun d'entre eux. Ils en rajoute tellement dans le coté outrancer que ça en devient souvent risible.


Après Daughter Of Darkness, une deuxième surprise mais imprévue cette fois : la projection de La Classe Rouge (Tenshi No Harawata : Akai Kyoshitsu) de Chusei Sone (1978) au lieu de Rouge Vertige (Tenshi No Harawata : Akai Memai) de Takashi Ichii (1988). Les deux films font parti de la série des Angel Guts (7 films au total entre 78 et 95), tous écrits par Takashii Ishii qui adaptait alors ses propres manga érotique pour la Nikkatsu. Même-ci certains étaient déçu ne pas voir le premier film du réalisateur de Gonin, on découvrait avec La Classe Rouge, une oeuvre préfigurant la filmographie à venir de Takashi Ishii.


LA CLASSE ROUGE / Angel Guts : Red Classroom
Tenshi No Harawata : Akai Kyoshitsu
Année : 1978
Réalisation : Chusei Sone
Interprètes : Keizo Kanie, Yuuki Mizuhara
Durée : 1H20

Un journaliste de magazine pour adultes cherche à écrire un article sur une actrice d'un film culte pornographique. Lorsqu'il retrouve sa trace pour lui proposer d'être modele pour son prochain numéro, la femme lui apprend que le film en question qu'elle a tourné, il s'agissait d'un viol réel et non simulé...

Tous les éléments des futurs films de Ishii se retrouvent dans La Classe Rouge, deuxième volets de la série des Angel Guts réalisé comme le premier (Angel Guts : High School Coed) par Chusei Sone. Histoire d'amour impossible touchante, doublée d'une description sans fard du milieu du sexe, La Classe Rouge bénéficie d'une mise en scène stylisée (cadrages et plan-séquences de folie) d'une beautée propre aux productions Nikkatsu de l'époque (Cinémascope, photo impeccable) ainsi que les nombreuses symboliques qui interviendront plus tard dans les propres films de Takashi Ishii font de La Classe Rouge une oeuvre-culte. Un classique du cinéma érotique japonais.

Série ANGEL GUTS
  • Jokousei Tenshi No Harawata / Angel Guts : High School Coed (1978) / Chusei Sone
  • Tenshi No Harawata : Akai Kyoshitsu / Angel Guts : Red Classroom / La Classe Rouge (1978) / Chusei Sone
  • Tenshi No Harawata : Nami / Angel Guts : Nami (1980) / Noboru Tanaka
  • Tenshi No Harawata : Akai Inga / Angel Guts : Red Porno (1980) / Toshiharu Ikeda
  • Tenshi No Harawata : Akai Memai / Angel Guts : Red Diziness / Rouge Vertige (1988) / Takashi Ishii
  • Tenshi No Harawata : Akai Senko / Angel Guts : Red Lighting (1994) / Takashi Ishii
  • Tenshi No Harawata : Yoru Ga Mata Kuru / Angel Guts : Night Is Falling Again / Seule Dans La Nuit (1995) / Takashi Ishiiw


    LA MARTYRE DE KOWLOON

    Retour brutal à la Category III avec La Martyre De Kowloon qui prouve que le filon Untold Story n'est pas prêt d'être épuisé. Contrairement à Daughter Of Darkness le flashback racontant le calvaire d'une prostituée séquestrée, torturée, humiliée, tuée, découpée, etc... (NB : toujours une histoire vraie) n'est pas ''égayée'' par des scènes d'humour lors des interrogatoires. Et pour cause, c'est le monolithique Michael Wong qui est ici le flic chargé de l'enquête. On se demande bien se que l'acteur de Final Option et Beastcops est venu faire dans cette galère. Ne possédant ni le charisme de Danny Lee, ni la folie de Anthony Wong, les spécialistes de ce (mauvais) genre, ses apparitions font vraiment pitié. Pour choquer à tout prix, c'est toujours la même technique : les acteurs surjouent comme jamais. Tous extrement mauvais, ils en rajoutent dans la cruauté. Les chatiments corporels subits par la victime sont tout à faits insoutenables sans aucune demi-mesure. Choquant? oui. Inssuportable? oui. Dérangeant? mieux vaut se retaper un bon Cronenberg.

    Frédéric Ambroisine
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