Suite de la rétrospective consacrée au cinéaste japonais Takashi Ishii avec deux films très intéressants démontrant s'il en était encore besoin l'étonnante homogénéité de son oeuvre.
A Night In Nude, tout d'abord, détourne comme à l'accoutumée un postulat très ''bis'' (au croisement de la vidéo érotique et de
Apportez-moi la Tête d'Alfredo Garcia !) pour en faire une réflexion sur la virilité.
Gonin, son film le plus célèbre, grâce à la présence de Takeshi Kitano, est aussi son plus gros budget et l'un de ses rares films où ne figure aucune femme parmi les rôles principaux. Les autres films de la programmation (
Attention au Lapin de Brian DePalma,
Wild 90 de Norman Mailer et
La Mauvaise Graine de Mervyn LeRoy) feront l'objet de critiques lors des prochains compte-rendus. Les plus courageux se sont risqués à la
Nuit Trash où ils ont pu découvrir, parmi les courts métrages de Jean-Jacques Rousseau (dont un
Furor Teutinicus difficilement supportable) les films
Maniac de Dwain Esper,
Subconcious Cruelty de Karim Hussain et
Collectors de Julian Hobbs.
A NIGHT IN NUDE1993
Réalisation : Takashi Ishii
Acteurs : Yo Kimiko, Takenaka Naoto, Shiina Kipei, Nezu Jinpachi
Durée : 1h50
Léger changement dans la continuité,
A Night In Nude poursuit la réflexion de Takashi Ishii sur le mécanisme de dépendance réciproque entre hommes et femmes mais adopte cette fois-ci plus sensiblement le point de vue masculin.
Le point de départ voit une femme nommée Nami (comme toutes les héroïnes de Ishii) tuer à coups de couteaux son yakuza de protecteur, se mettant ainsi à dos le garde du corps de ce dernier tandis qu'un exécutant/homme à tout faire sans étoffe particulière, Muraki, se met en tête de la sauver. La femme se place ici encore en victime d'un système ''viril'' opresseur et autosatisfait, mais, et c'est plutôt rare chez Ishii, sa rebellion fonctionne du premier coup. En revanche, il apparait rapidement que la masculinité est un poids qui l'écrase au-delà de la seule mort de celui qui l'incarnait : elle ne peut s'en débarasser totalement. Pour illustrer ce propos, Ishii imagine une valise contenant le corps congelé de sa victime et qui ne cesse de rattraper Nami, la contraignant à faire face à sa réelle place dans la société mâle. Soit, en simplifié, la matrice complète du futur et excellent
Freeze Me du même réalisateur. C'est beau la cohérence !
A Night In Nude parle de virilité, de cette force qui s'impose à la femme dans une ampleur qui la dépasse mais dont (selon le cinéaste) elle ne saurait complètement se passer. C'est sans doute dans cette optique qu'il faut interpréter une séquence récurrente de son oeuvre : celle où l'héroïne poignarde un homme qui, bien que blessé mortellement, se refuse à tomber et contre-attaque au contraire, la tuant presque avant de succomber in-extremis. On peut y lire beaucoup de choses... Si
A Night In Nude épouse davantage le point de vue masculin que
Seule dans la nuit, par exemple, c'est qu'il s'attarde sur la disparition de cette ''force'' corrélative à la disparition de l'Homme Central (le boss Yakuza) qui l'incarnait. Après sa mort, l'univers masculin n'est plus constitué ''que'' d'homosexuels ou d'hommes ''faibles'', métaphoriquement impuissants. Soit des individus eux-mêmes dépendants de cette virilité et qui vont tenter de l'incarner à leur tour par la brutalité (le garde du corps du boss) ou par une substitution (le flingue que le héros cherche désespéremment à se procurer). La femme est donc à la fois un facteur de désordre à dominer et le vecteur de révélation de cette ''force'' enfouie. En somme,
A Night In Nude brasse des thêmes devenus classiques du cinéaste à l'aide d'un prisme un peu nuancé.
Si on se retrouve fréquemment à analyser de la sorte ces thrillers à petit budget, c'est qu'ils offrent une profondeur et une épaisseur philosophique très auteurisants, souvent pour le meilleur, parfois pour le moins bon. Mais c'est toute l'originalité de Ishii qui déploie en outre, et de nouveau, un soin esthétique et narratif tout à fait fascinant. Une oeuvre mineure dans sa filmographie mais qui s'y intègre parfaitement.
Denis BrusseauxGONIN1995
Réalisation : Takashi Ishii
Acteurs : Takeshi Kitano, Koichi Sato, Masahiro Motoki, Jinpachi Nezu, Toshiyuki Nagashima
Durée : 1h49
Cinq hommes d'origines diverses s'associent pour braquer un gang de yakuzas. Mais les représailles seront terribles...
Cinq hommes... et pas de femme ? Si, mais l'éternelle Nami, toujours présente, n'incarne presque plus la dimension torturée et volontariste de ses précédentes apparitions Ishiiennes, réduite qu'elle est à une maîtresse capricieuse juste bonne à être vengée... par un homme ! Décidémment,
Gonin semble dévier sensiblement de l'univers de son cinéaste tout entier dévoué à la cause (très subjective) des femmes. Mais contre toute attente, le film s'inscrit parfaitement dans le reste de l'oeuvre de Ishii et étoffe un peu plus sa vision de la violence sociale.
On peut, a priori, déplorer un certain formatage auquel le réalisateur échappait la plupart du temps. Le scénario, bien écrit et raconté avec une extrême rigueure, est tout de même bien banal, évoquant très fortement
Dernières Heures à Denver de Gary Fleder, tourné à la même époque. La manière dont il est conduit évacue cette belle ambiguïté et surtout cette cruauté rédemptrice chère à Ishii. Mais si on gratte ce vernis très séduisant (qui valut au réalisateur son plus gros succès public), on trouve les thèmes habituels : écrasés par un système tout puissant et masculin dont ils se sentent exclus (tous les protagonistes ont perdu leur travail et leurs avantages, à rapprocher de leur virilité), les héros prennent une revanche qui se soldera par une chute encore plus grande (la mort) mais aussi par une reconquête de leur dignité. Le fait que des homme soient substitués dans cette position à des femmes souligne la vision très noire de Ishii qui semble déplorer l'incarnation de toutes les valeurs dominantes en quelques individus (encore des yakuzas) pour qui la vie se résume à l'exercice de la violence, créant des inégalités au sein même de la classe masculine (ce qui apparaissait déjà en filligrane dans
Seule Dans La Nuit et
A Night In Nude.
Gonin est un bon film policier, violent et parfois drôle, au ton décalé et lyrique très atypique, qui greffe violemment de l'humanité brute sur un matériau stéréotypé. C'est beaucoup à Takeshi Kitano que l'on doit cet apport d'ambiguïté qui atteint avec lui les cîmes de délire qui lui sont familières. Bien qu'on ne le sente pas toujours très à l'aise avec son histoire, Ishii démontre encore une fois l'originalité et surtout l'incroyable beauté plastique de son cinéma. Indispensable.