BATMAN DARK KNIGHT
Edition intégrale de Frank Miller (avec Klaus Janson et Lynn Varley)
1999 - Publié chez DelcourtFrank Miller est un nom important dans le monde des comics américains puisqu'il en a révolutionné la perception. Le super-héros a longtemps été un symbole simpliste et enfantin. Miller se concentre sur ses névroses et le plonge dans un monde totalement désespéré. C'est ce qu'il fit pour
Daredevil (dans
Daredevil, Renaissance) et pour Batman à plusieurs reprises (la schizophrénie du personnage traumatisé avait tout pour l'inspirer), notamment dans
Batman Année 1 qui servit d'inspiration importante au
Batman Begins de Christopher Nolan. Si The Dark Knight au cinéma n'est à priori pas l'adaptation fidèle de l'oeuvre de Miller, elle en reprend l'esprit. Il est indéniable que l'approche réaliste, violente et sombre de Miller ("adulte" pourrait-on dire), fonde la démarche du cinéaste. C'est pourquoi il est important de connaître
Batman, Dark Knight pour comprendre cette nouvelle façon, naturaliste et crue de décrire l'homme chauve-souris et son univers désenchanté. Il n'a plus grand chose de la fantaisie d'antan. Gotham City est pourrie par le crime, dans une ville si corrompue qu'elle annonce
Sin City dans l'oeuvre de Frank Miller.
Batman Année 1La corruption a tout envahi, les médias règnent en maitres. Une bonne partie de l'histoire est dédiée aux débats qui s'y déroulent, idéalisant Harvey Dent, qui a subi une opération esthétique et n'est plus en apparence Double Face, il est présenté comme une victime malheureuse en quête de réinsertion. Bruce Wayne est un vieillard fini de soixante ans, tentant de maintenir ses vieux démons à distance en se réfugiant dans l'alcool. Mais le monstre en lui ne demande qu'à resurgir, ce double chauve-souris qui a gouverné son destin. Rangé des voitures depuis dix ans, auprès d'un Alfred toujours aussi ironique, il rumine, et va finalement se laisser envahir par son ancienne folie pour combattre le gang des mutants qui terrorise un Gotham City gangréné par le crime.

Après dix ans de silence, Bruce Wayne redevient Batman. Avec son retour, survient la controverse. On le traite de psychopathe, de « vigilante » aux méthodes aussi violentes que ceux qu'il combat. Les médias bienpensants se déchainent sur lui. Mais le vieil homme revit, renait à son ancienne vie, il est plus impitoyable qu'avant, plus trouble, hanté par ses souvenirs, la mort de Robin, le message de Celina Kyle sur son répondeur. Son aventure est crépusculaire. Auprès d'un Gordon également vieillissant et désabusé, ils semblent être des survivances rudes et violentes dans un monde qui cache la barbarie derrière la bonne conscience proprette des écrans de télévision. Le dessin est d'ailleurs intéressant à ce titre : les cases qui montrent la télévision sont d'un trait grossier, simpliste, dans des petites vignettes. Celles évoquant la réalité sont plus amples, détaillées et chaotiques. L'histoire est contée dans ces deux dimensions, telle qu'on la perçoit à la télévision et telle que la vit Bruce Wayne, de manière fiévreuse, sombre et parcellaire.
Un héros plus lisse, plus adulé des masses et véritable marionnette d'un président des Etats-Unis manifestement stupide, sera son adversaire. Il s'agit de Superman, serviteur aveugle de l'Etat américain, qualifié de "brave petit" par son commandant en chef. Le Kryptonien apparaît ici comme un bon soldat un peu niais, faisant régner sans discernement la loi et l'ordre, obéissant aux ordres sans poser de questions.
Miller s'amuse à l'évidence à démonter le mythe et dézinguer les icônes, il insuffle une portée satyrique et désabusée à son oeuvre. Elle devient une critique ouverte du héros cliché, sans peur et sans reproche. Ses héros à lui sont de grands névrosés, faillibles et fêlés comme des humains. Dans cette histoire nietzschéenne, on ne distingue plus vraiment les "gentils" des "méchants". Bruce Wayne apparaît comme un être perturbé, Batman est dangereux, incontrôlable, ultra-violent dans sa quête de justice.
Cet héroïsme est désaxé. La figure est totalement désacralisée et ce personnage torturé partage bien des points communs avec ses ennemis. Cette ambivalence séduit également dans l'oeuvre d'Alan Moore,
Rire et Mourir, où le chevalier noir apparaît aussi fou que le Joker. Chez Miller, il est vieux, amer, renoue avec son instinct premier, au mépris de toutes les controverses. S'il mène son combat, ce n'est pas parce qu'il est altruiste ou mené par une force morale supérieure, c'est simplement parce qu'il adore cette violence. Superman est moraliste, tel qu'il apparaît ici. Il est totalement ridiculisé car il est un fanatique, un exécutant qui sert une cause et les intérêts d'une nation. Batman ne sert personne, sinon ses sombres pulsions. Il vit toujours traumatisé par le meurtre de ses parents. S'il est du côté des vertueux, c'est presque par hasard.
Le regard de Miller sur le héros légendaire est finalement extrêmement subversif et surtout extrêmement novateur dans l'Amérique de Reagan à la fin des années 80 (dont cette histoire est une critique à peine voilée). Voir son influence s'étendre au cinéma est salutaire. Car les héros ne sont jamais aussi intéressants que lorsqu'ils ne sont pas manichéens, lorsqu'ils ont en eux une part monstrueuse, quand ils adoptent une attitude ambigüe en permanence. Et nul personnage n'est mieux qualifié que Batman pour représenter cela.

En 1986, Dark Knight fut assurément une évolution majeure dans le monde du Comics américain. Il semble que Christopher Nolan ait la volonté d'aller vers une représentation également plus mature au cinéma. Pourtant, l'oeuvre de Miller est violente et politiquement très incorrecte, voire même dérangeante. Elle n'a pas encore d'équivalent dans le septième art. Il est à souhaiter qu'un jour elle soit adaptée fidèlement, avec ce vieil homme tourmenté, rongé par ses démons, cette ville incroyablement violente et ténébreuse... En attendant la B.D est à redécouvrir pour accompagner le film et surtout entrevoir quelles évolutions pourrait connaître Batman à l'avenir.