Excessif lance une nouvelle rubrique, qui permettra de découvrir une oeuvre littéraire liée au monde du cinéma ou les coups de coeur des journalistes de la rédaction.
Entre les murs, de François Bégaudeau, inaugure aujourd'hui cette nouvelle fenêtre ouverte sur le septième art.
Entre les murs de François Bégaudeau
Paru chez Verticales à Paris en 2006
« Entre les murs » ou comment les briser par le verbe, échapper aux idées reçues, aux discours convenus par la littérature et parler d’école, d’instruction et d’éducation avec humour, ironie et intelligence. Un livre à lire absolument !
François Bégaudeau est un jeune auteur de trente cinq ans à l’activité débordante. Outre l’écriture, ce fils d’instituteurs est professeur agrégé de Français dans un collège parisien du XIXéme arrondissement en plus d’être critique aux
Cahiers du cinéma, membre de leur comité de rédaction ou encore chroniqueur pour
So Foot ou
Libération.
Auteur de
Jouer juste, en 2003, roman remarqué à sa sortie, parlant de football en jouant admirablement sur le langage, les réflexions et la passion qu’il suscite puis de
Dans la diagonale, son deuxième roman paru en 2005, cet ancien membre d’un groupe de rock au nom cher aux cinéphiles et à Antonioni, Zabriskie Point, a également écrit un ouvrage original et décapant sur le leader des Rolling Stones,
Un démocrate Mick Jagger, 1960-1969.
Entre les murs est son dernier roman, justement récompensé d’ailleurs par le premier prix France culture – Télérama en ce début d’année 2006.
« Oui mais m’sieur comment on sait c’est pas un verbe ? » Récit d’une année scolaire au sein d’une classe de collège au travers des cours de Français de leur professeur et de ses relations avec ses élèves et collègues notamment à propos de discipline et d’éducation, ce dernier nous fait découvrir et approcher par la fiction la vie au collège d’adolescents d’origines diverses et de leurs enseignants, leurs comportements, leurs rapports à l'enseignement, à l’autorité et au savoir dans le feu exalté des invectives et le choc des corps au cœur d’ un établissement dit difficile.
«Ca me fait chier d’être là, mais à un point, t’imagines même pas. » Un enseignant en salle des professeurs
Entre les Murs s’articule autour de trois espaces clos les uns vis-à-vis des autres : la classe et ses extensions, la salle des professeurs et le lieu des conseils de discipline, endroits où toutes les parties se retrouvent. Ces derniers sont délimités par l’expression des paroles qui s’y laissent entendre et s’y libèrent, par la sociologie particulière qui s’y applique, les attentes, relations et ambitions qui s’y exercent. Tous ces espaces d’expression sont cependant marqués par l‘incommunicabilité qui y règne au travers de la rencontre et de l’affrontement des élèves et des professeurs qui ne parviennent à dialoguer, se parlent sans se comprendre, s’entendent sans s’écouter. Sur fond de hip hop et de marques de streetwear, d’éducation et de transmission du savoir, qu’ils soient élèves en rupture ou frondeurs à la réplique facile, professeurs apathiques obsédés par les dates des vacances ou bien encore parents dépassés et démissionnaires, se marquent et se distinguent avec netteté les différences culturelles et sociétales, les aspirations et les rôles dévolus à chacun ainsi que leurs relations au sein de l’institution.

Subtil montage de fragments de discours glanés à partir de notes de provenances diverses (professeurs, parents, élèves, administration…) prises tout au long d’une année scolaire puis retravaillées, avec
Entre les murs, François Bégaudeau nous livre une composition littéraire de haute tenue en mettant au centre de son roman les jeux du langage et la maîtrise de la syntaxe, l’oralité et la musicalité de la langue, ses enjeux de pouvoirs et sa violence toujours possible. Ainsi, il parvient à restituer pleinement la vie et les problèmes rencontrés par ces jeunes au sein de leur univers autant que les difficultés face à l’enseignement à dispenser.
« Petite feuille grands carreaux perforée. Khoumba c’est mon prénom mais je ne l’aime pas beaucoup. J’aime le français sauf si le professeur est nul. Les gens disent que j’ai mauvais caractère, c’est vrai mais ça dépend comment on me respecte. »Par la référence faite notamment à
l’Esquive d’Abdellatif Kechiche, ce film qu’il défendit, ou par sa technique de composition proche d’un montage très cinématographique qui se base sur la division en autant de chapitres très expressifs qu’il y a de séquences d’apprentissage dans une année scolaire, ce roman se place en effet sous l’influence conjointe de Nathalie Sarraute et de l’écriture cinématographique.
Entre les Murs nous donne l’impression via ces procédés d’être dans le présent de l’action, dans l’instant furieux du vécu, dans l’empathie la plus totale avec les protagonistes ce qui accentue et l’intensité et l’intérêt de sa lecture. Mais ne se voulant ni document, ni manuel ou essai, il sait résister à l’écueil de trop de sérieux ou du propos composite sans sens ni saveur qu’impliquerait toute juxtaposition simpliste de paroles recueillies sur le vif ou que supposerait toute réécriture trop élaborée de ces dernières. Il est littérature et fiction, reste et se veut œuvre littéraire avant tout, même s’il est inspiré et irrigué fortement par le réel. Nous sommes là très loin des discours dévalorisants sur l’école plus polémiques et vendeurs que réellement intéressants de pseudo - pédagogues qui animent l’édition française et les devantures des librairies parce que ce roman à l’enthousiasme véritable est d’un talent, d’une drôlerie et d’une habileté rares, en plus d’être la plus belle réplique à ce jeu de dupes passéistes et réactionnaires.
François Bégaudeau nous surprend donc à nouveau avec
Entre les murs, nous amuse, nous dérange avec subtilité tout en nous incitant à nous pencher sur l’école, les clichés outrés que l’on en a, ses missions et limites par cette composition jubilatoire centrée autour du quotidien de cette difficile classe de collège et de ses cours de Français. Car en dépit des difficultés multiples et d’une inadaptation relative des parties entre elles dans l’école, l’idée d’être ensemble qui fonde le livre s’ouvre sur un espoir à vivre et à faire vivre collectivement, au-delà de tout.
Un excellent livre donc à lire pour sa finesse, sa justesse et son souffle d’ouverture que servent une écriture de qualité et une remarquable construction. A lire absolument ! Indispensable !