A l’heure où Hollywood fait littéralement main basse sur les œuvres d’Alan Moore (si vous avez aimé les Spartiates de Frank Miller transformés en gros gueulards émasculés, rien que pour vous, le dangereux Zack Snyder s’apprête à transformer les beaux héros fatigués de Watchmen en fashionistas anabolisées), l’ermite de Northampton, après s’être désolidarisé de ses adaptateurs, a franchi un nouveau palier dans sa stratégie de repli défensif, dressant tout autour de son univers créatif des murailles de plus en plus infranchissables pour les boursicoteurs de Hollywood. En effet, son récent (et tourdeforcesque) roman
La Voix du feu déployait déjà un impressionnant portrait historico-fantasmagorico-ésotérique de sa ville natale de la Préhistoire jusqu’à nos jours. Bref, le genre de truc impossible à adapter au cinéma sans épuiser une quarantaine de producteurs inconscients et une vingtaine de scénaristes sous acide. Encore plus fort : la dernière bédé du grand barbu, scénarisée par ses soins et dessinée par son épouse Melinda Gebbie, relève carrément de la pornographie la plus déviante. Vous avez dit scandale ? Nous, on dira plutôt chef d’œuvre total !
FILLES PERDUES (Lost Girls)
D’Alan Moore et Melinda Gebbie
Editions Delcourt – 320 pages – 49,90 €
Durant plus d’un siècle, Alice, Wendy et Dorothy nous ont guidés à travers le Pays des merveilles, le Pays imaginaire ou le Magicien d’Oz de notre enfance. Aujourd’hui, ces trois « filles perdues » ont grandi et sont prêtes à nous emmener, une nouvelle fois, dans un autre monde, celui de l’éveil et de l’épanouissement sexuel. Toutes trois se rencontrent au hasard des couloirs d’un luxueux hôtel autrichien en 1913 ; elles y partagent leurs plus intimes révélations du désir.Filles perdues est un graphic novel pornographique. Pas érotique. C’est Alan Moore lui-même qui tient à ce que la nuance soit faite. (et puis, pendant qu’on en est à chasser la moindre pédanterie, on peut même dire que
Filles perdues est une bédé pornographique) Seulement, à l’heure d’Internet et du porno gonzo, où la représentation du sexe est réduite à son plus petit dénominateur commun (à savoir, la bidoche), Alan Moore, accompagné de sa chère Melinda Gebbie, a choisi de dresser une sorte de cathédrale de la pornographie, un ouvrage à la fois beau, érudit, brillamment raconté, puissamment signifiant dans son tout comme dans ses parties.
Filles perdues nous propose donc de nous replonger dans ces trois classiques de la littérature enfantine que sont
Alice au pays des merveilles, Peter Pan et
Le Magicien d’Oz, en en dégageant toute la charge érotique latente (remember Bruno Bettelheim) pour mieux la faire exploser aux yeux du lecteur. Les héroïnes de Lewis Carroll, James M. Barrie et L. Frank Baum sont donc devenues des femmes. Alice est une aristocrate anglaise d’une soixantaine d’années, Wendy est devenue une petite bourgeoise d’environ trente ans et Dorothy est une petite campagnarde américaine à l’orée de la vingtaine. La première est une sorte de marquis de Sade au féminin, une authentique libertine constamment à la recherche de nouvelles expériences ; la seconde vit sa vie d’épouse soumise aux bavardages pontifiants de son idiot de mari, un psychorigide par ailleurs homosexuel refoulé ; et la troisième est une jeune fille guillerette, peu farouche et curieuse des perspectives nouvelles que lui offre la sexualité adulte. A partir de là, entre deux jeux saphiques, chacune va raconter sa propre enfance, démythifiant du même coup les célèbres histoires connues de tous : le lapin d’Alice était en fait un ami de son père qui l’a violée, le Peter de Wendy un petit voyou qui l’a initiée aux pires perversions sexuelles et l’épouvantail de Dorothy un garçon de ferme aussi vigoureux qu’intellectuellement limité. Chaque élément de chaque histoire (on pourrait encore parler de la Reine de cœur, du crocodile du capitaine Crochet ou du chemin de brique jaune) est ici réinterprété à l’aune d’une symbolique sexuelle qui, in fine, recoupe finalement la signification profonde de chaque histoire originale (voir par exemple, dans
Peter Pan, le vol comme métaphore de la découverte du sexe).
A tel point qu’on finit par prendre conscience, à la lecture de
Filles perdues, qu’
Alice au pays des merveilles, Peter Pan et
Le Magicien d’Oz racontent finalement la même histoire. Peu à peu, tandis que les trois femmes se racontent leurs histoires et que les récits s’imbriquent les uns dans les autres, on assiste médusé à une déconstruction suivie d’une reconstruction des récits éternels, l’auteur convoquant dans le sillage de son récit non seulement les ombres tutélaires d’œuvres littéraires telles que le
Décaméron de Boccace, le
Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki ou encore
La Montagne magique de Thomas Mann, mais aussi un contexte historico-géographique qui a également toute son importance dans l’intrigue (voir le tétanisant final), le choix comme lieu de l’action de l’Autriche de 1913, à la fois patrie de la psychanalyse et ventre brûlant d’une Europe qui allait accoucher d’une guerre effroyable, n’étant bien sûr pas innocent. En outre, la représentation des actes sexuels les plus variés (hétérosexualité, homosexualité, orgies, pédophilie, zoophilie, inceste, etc.), épineux problème qui a entraîné le bannissement du bouquin de certains états américains et qui a failli remettre en cause sa publication française (l’ouvrage est finalement présenté sous blister et frappé d’un autocollant « réservé aux adultes – interdit aux mineurs »), est abordé frontalement par l’auteur, qui fait dire à l’un des personnages principaux (le libidineux monsieur Rougeur, sorte de porte-parole de Moore), alors qu’il lit à quelques auditrices, en plein milieu d’une orgie, une histoire érotique sur des parents incestueux : « Vous voyez ? L’inceste, c’est vrai, est un crime, mais ceci ? Ceci est l’idée même de l’inceste, non ? Et puis, ces enfants : quelle honte ! Quel âge peuvent-ils avoir ? Onze ? Douze ans ? C’est tout à fait monstrueux… mais ils ne sont que de la fiction, aussi vieux que ces pages sur lesquelles ils sont couchés. Ni plus, ni moins. Fiction et réalité : seuls les fous et les magistrats peuvent faire la distinction… Voyez-vous, dans la réalité, ce serait horrible. Des enfants violés par leurs parents, en qui ils ont confiance. Horrible. Mais ils sont fictifs. Ils ne craignent ni les effets ni les conséquences. Je dirais presque qu’ils sont innocents. ». Et comme pour mieux éprouver l’intelligence de son lecteur, qu’il vient de solliciter, Moore fait immédiatement suivre cette déclaration par une boutade déstabilisante du même personnage : « Moi, bien sûr, je suis réel, et comme Helena, que je viens de baiser, n’a que treize ans, je me sens très coupable. Enfin, que voulez-vous y faire ? ».

Quant au visuel, il est à l’avenant, le trait naïf et soigné de Melinda Gebbie empruntant tour à tour les attributs du pastel, de l’enluminure ou du pastiche (les histoires illustrées du sulfureux
Livre blanc de monsieur Rougeur, faites à la manière d’Oscar Wilde, Pierre Louÿs, Colette, Egon Schiele ou Alfons Mucha) selon que l’on change de chapitres. En effet, à chacune des trois narratrices correspond un style particulier, des cadrages bien précis et un découpage correspondant. Répartie en trois livres, contenant chacun 10 chapitres, contenant eux-mêmes 8 pages (pas une de plus, pas une de moins), l’histoire de
Filles perdues déploie donc progressivement une organisation parfaitement pensée, dont on pourra s’amuser à traquer la symbolique tant la passion de Moore pour l’ésotérisme, la numérologie et la magie est connue de tous. Les parallèles visuels (voir ces chapitres magnifiques où les ébats et les délires opiacés des trois héroïnes se confondent avec le scandale du
Sacre du printemps ou l’assassinat de l’archiduc d’Autriche), les associations de motifs, les morceaux de bravoure narratifs si chers à Alan Moore (comme ce premier chapitre entièrement vu en reflet dans le miroir d’Alice), les commentaires philosophiques, éthiques, historiques ou esthétiques se succèdent à un rythme ahurissant, dessinant peu à peu le pendant solaire, dionysiaque et sacrément bandant d’un
From Hell. Une œuvre-monde qui contient le monde humain en son sein et qui s’adresse en priorité à tout ce qui gronde au fond de chacun d’entre nous. En tentant donc d’injecter dans la pornographie une architecture narrative et esthétique, Alan Moore a réussi à livrer une œuvre relevant clairement du jamais vu, quelque chose que l’on pourrait appeler du porno intelligent. Ce que Catherine Breillat rêvait de faire depuis des années en faisant copieusement chier son auditoire, le créateur de
La Ligue des gentlemen extraordinaires l’a fait dans la joie, la bonne humeur et l’intelligence, loin des petites fesses grises et flasques que nous donne à contempler la grande prêtresse du cul-qui-pense et ses ternes petits copains (Chéreau, Despentes et compagnie). Du très très grand art.