Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 22 juin 2006 à 10h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h01 - 0 commentaire(s)
HISTOIRES DE PEINTURES
De Daniel Arasse, chez Folio Essais, Gallimard, Paris, 2006

Histoires de peintures ou l’Art d’exprimer son regard

Dans le cadre de toute analyse de l’image, de toute réflexion sur le cinéma, on ne peut ignorer et faire abstraction de l’art pictural, grand ancêtre tutélaire et pourvoyeur de mise en scène, d’iconographie et des premières représentations qui influencèrent et alimentèrent le cinéma et sa fabrique d’images animées. Cependant, quand on aime l’Art ou que l’on a envie de s’y intéresser, les ouvrages sont souvent hermétiques et coûtent relativement chers. Les poches semblant ignorer le créneau, exception faite des éditions Taschen. Le problème essentiellement éditorial est donc un défi. De surcroît, il est difficile de trouver des livres qui parlent de la Renaissance notamment, sans risquer l’ennui dés lors qu’ils rentrent dans l’exhaustivité ou l’analyse docte et détaillée de leur ample sujet. Gallimard relève avec le regretté Daniel Arasse, le pari et pour le deuxième fois, tous deux le réussissent brillamment avec Histoires de peintures dans cette édition blanche qu’est Folio Essais.



Deuxième livre paru en poche après On n’y voit rien dans la collection Folio Essais, Histoires de peintures est la somme retranscrite des vingt cinq entretiens radiophoniques que Daniel Arasse accorda à France Culture en 2003 et que les éditions Gallimard décidèrent de compiler après que ne soit survenue la mort de ce dernier. Daniel Arasse décédé il y a trois ans était un historien d’Art reconnu qui publia de nombreux ouvrages de références mais aussi d’autres plus accessibles. Son champ d’étude était celui de la mémoire dans la peinture, lui l’amateur spécialiste de la Renaissance et du Quattrocento italien. Dans la même collection Folio Essais, On n’y voit rien, son précédent livre, traitait déjà par le biais d’enquêtes de cette aventure du regard qui amène le spectateur animé par la recherche du détail et aidé par l’historien, à la compréhension intime des œuvres. Vulgarisateur doué, passeur passionné, Daniel Arasse s’avérait être un pédagogue brillant autant que passionnant et accessible, faisant le choix de la simplicité comme compagne idéale du savoir le plus érudit. Afin de saisir, de captiver et de subjuguer son lectorat, cercle de ses lecteurs qui ne pouvait dés lors que grandir à mesure que ses livres étaient publiés. Et il remet cela avec Histoires de peintures pour notre plaisir le plus grand. D’ailleurs, son dernier livre à ce jour, Anachroniques, recueil de chroniques sur l’Art Contemporain et les auteurs sur lesquels il avait travaillé, qu’il avait aimé étudier (Rothko et d’autres encore …), retrace à l’instar des poches précédemment cités et en creux l’itinéraire intellectuel et culturel atypique et l’approche d’un grand homme de l’Art. Il vient notamment de paraître en écho et à titre posthume chez Gallimard dans la collection Arts et artistes à la suite d’Histoires de peintures.



Qu’il traite de la Joconde et de l’interprétation de sa composition à des années lumière des élucubrations Browniennes ou bien encore du Verrou de Fragonard, Daniel Arasse par ses propres analyses et prises de risques nous livre dans son Histoires de peintures ses opinions avancées autant que ses goûts. Qu’il parle de la Renaissance, de la place du peintre dans l’espace du tableau, des peintures religieuses florentines et vénitiennes du Quattrocento ou bien encore du travail nécessaire à toute révolution esthétique, il expose avec simplicité les problématiques du temps et de la mémoire au cœur d’époques artistiques et intellectuelles charnières pour les œuvres et leurs évolutions. Thématiques de la production de l’œuvre, du temps de la cette dernière, du temps du regard du spectateur qui fait vivre l’œuvre, goût du regard sur la toile entre autres choses, son livre nous parle autant de l’approche des œuvres par le spectateur et la personne qu’il est et que vous êtes, que de l’abord par l’historien d’Art de ces dernières questions. S’intéressant en amoureux forcené au détail et à ses sens, à ses implications historiques et aux révélations que le détail porte, il nourrit toute une réflexion sur l’œuvre en général, sur sa compréhension avec le sérieux d’un scientifique mais aussi la passion d’un amoureux de son objet d’étude. Une affirmation de soi d’autant plus prégnante qu’elle est le contre-feu à la maladie qui va l’emporter et la marque de la plus belle des résistances dans l’épreuve, celle du plaisir de l’art et de l’esprit. Voici donc un livre plus que salvateur, captivant et profitable.


L’édition de grande qualité à laquelle a droit Histoires de peintures contient des reproductions en papier glacé de toutes les œuvres évoquées ou étudiées par Daniel Arasse – une rareté - ce qui le rend de surcroît éminemment attrayant et accessible. Le livre de poche gagne ainsi en pédagogie, en noblesse et en intérêt, en plus d’être très abordable, se rapprochant dans ce domaine du livre d’Art le plus classique. On saluera ici le travail de l’éditeur. Seul regret éditorial, l’absence de bibliographie pour approfondir la lecture ou découvrir d’autres éléments sur le Quattrocento, mais on peut comprendre que cette collection et cette édition ne s’y prêtaient peut-être pas. Divisé en vingt cinq parties si l’on omet la préface, le format même de la restitution radiophonique sous forme de courte chronique chapitrée rend la lecture du lecture d’une aisance et d’un plaisir encore plus grands. Une réussite éditoriale à tous points de vue donc.

Seule limite d’Histoires de peintures, le défaut même de son parti pris : la personnalisation. En effet, l’auteur, à la fois personne et scientifique, pour la première fois en son nom propre, va, en affirmant goûts et points de vue, nous livrer son itinéraire, ses envies, ses idées et préférences, ce qui l’expose autant à la critique du spécialiste qu’à de brefs instants d’excès. On notera une tendance à s’imposer et à se poser comme autorité ce qui pourrait sembler agaçant pour certains historiens entre désaccords et autres familles d’analyse. En clair, en sortant de l’objectivité et en affirmant le « je », le parti pris exclut les autres interprétations et se pose comme évident alors qu’il n’est qu’hypothèse ou interprétation personnelle. Cependant Daniel Arasse l’affirme et le stipule explicitement et l’on ne saurait lui en tenir rigueur, dans la mesure où notre lecture n’en est nullement perturbée. Ce livre est donc bien à voir et concevoir comme le regard sur l’histoire de l’Art d’un homme du sérail qui s’affranchit de l’habituelle neutralité objective de la science pour affirmer son regard autant que le tracé personnel et initiatique d’une itinérance vouée à la mémoire, à l’art et au détail.

Histoires de peintures est un livre que je ne saurais que vous conseiller ! Faites fi de vos réticences, osez risquer quelques euros et vous en serez ravis, ce livre vous emmènera, vous donnera envie d’aller au musée et de vous essayer à la lecture d’un tableau avec les quelques réflexions et éléments glanés dans ses pages. Vous deviendrez face à la toile pareils à ces cinéphiles pointilleux qui tels des maniaques obsessionnels vont chercher, creuser et dépouiller chaque arrière plan de ses détails et significations, pour apprécier la composition d’un univers et le talent de son auteur et réalisateur, grand maître d’orchestre.

Allez donc le lire car Daniel Arasse nous offre un livre comme il y en a trop peu. D’une simplicité et d’une passion rares, il nous parle de la plus accessible des manières de l’Histoire de l’Art et de celle du regard ainsi que des passions qu’elles déclenchent pour toute une vie. Histoires de peintures est un livre qui vous agrippe sans vous relâcher par son intelligence et son écriture, par le plaisir qu’il procure et l’envie qu’il donne de toujours regarder, regarder et regarder encore. De la toile au cinéma, il n’y a qu’un pas, franchissez le et bonne lecture.
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