Herbert P. Mathese, JOSE BENAZERAF : LA CAMERA IRREDUCTIBLE, éditions Clairac, février 2007 collection CineFiles dirigée par Jean-Pierre Deloux
Format 25 x 26,5 cm, relié, nombreuses photos d’exploitation, de plateau et d’affiches rares, filmographie critique et commentée de 1957 à 1999, bibliographie. 475 pages. Prix :
55 €.
Au total 475 pages avec notamment 7 entretiens exclusifs (menés en 2002) brossant l'ensemble de la carrière du père de la nouvelle vague du cinéma érotique français des années 1960-1975 puis du cinéma pornographique des années 1975 à 1985 : c’est un événement qu’il convient de saluer à sa juste mesure ! Le fait que votre serviteur en soit l’un des deux dédicataires ne le dispense évidemment pas d’en rendre compte : il en est légitimement fier ! Après l’avoir lu, on ne pourra plus jamais orthographier avec des accents le prénom et le nom de famille du plus sulfureux des producteurs-réalisateurs indépendants du cinéma français, l’un des rares à qui Henri Langlois ait rendu un hommage de son vivant, à la Cinémathèque française. On s’était habitué à écrire « José Bénazéraf » puis « J.B. » par commodité, entre initiés. Il faut désormais compter avec ce « Jose Benazeraf » qui est correct. Ce sera dur mais on va s’y habituer très vite à mesure qu’on apprendra par cœur ce livre de Herbert P. Mathese. Ce livre qui est, en outre, d’une beauté plastique aussi rare que sa rigueur documentaire et iconographique : gageons que cette édition originale deviendra très vite introuvable. Nous conseillons aux plus cinéphiles de nos lecteurs de ne pas trop attendre pour l’acheter.

Car ce livre de Mathese est au fond le dernier grand livre d’histoire du cinéma français du XXe siècle … ou le premier du XXIe siècle : au choix. Ce livre de Mathese complète admirablement le volume – qui fut l’unique disponible en France voire dans le monde jusqu’à celui-ci ! - de Paul-Hervé Mathis et Anna Angel,
José Benazeraf : anthologie permanente de l’érotisme au cinéma paru chez Eric Losfeld à Paris en 1973 en suivant la chronologie des productions de Don José jusqu’à la quasi-fin du XXe siècle. Il établit avec nostalgie et lucidité le bilan érotique – donc fantastique, donc surréaliste, donc libre et profond, concerné par la mort comme par le désir en esthétique comme en réalité - du cinéma classique comme populaire comme « bis » du XXe siècle avec le regard d’un homme qui passe au XXIe, lourd de tout le dialogue immanent entre les œuvres de ce temps-là et les œuvres présentes. Et il ne néglige bien sûr pas cette facette méconnue de la Nouvelle vague : l’influence de J.B. sur elle !
Outre un dialogue évident de Mathese avec J.B., fructueux et d’une richesse de ton, une précision d’histoire du cinéma, peu communes, comme en témoigne la simple table des matières, et outre un dialogue de ce dialogue avec l’histoire vivante, secrète du cinéma, il y a aussi un dialogue du livre lui-même avec ses lecteurs qui doit se nouer : il sera fonction des générations. Pour les plus jeunes, ils apprendront ce qui fut largement passé sous silence et ignoré – une masse colossale de faits, de dates, de noms, de situations dont les témoins les plus clairvoyants disparaissent trop vite. Pour les lecteurs d’âge moyen ou mûr, ils apprendront aussi – tant la science de Mathese est grande qui s’y livre - mais goûteront surtout leur propre reflet médiatisé et matérialisé sous cette forme pure : ils sont – tout comme ce livre - au cœur du combat entre le cinéma poétique (défendu, illustré par Mathese et J.B.) et un pseudo cinéma du réel qui n’a de réel qu’une ambition : la mort du désir et son remplacement par des besoins et des tendances.

Ce que fut le « cinéma-bis », ce que furent les cinémas authentiquement libres et vénéneux du désir et de la peur tels qu’on les reçut en France depuis l’étranger aussi, ce que furent les genres de l’érotisme et du fantastique produits et réalisés en France, en quoi ces deux genres purent briller à travers d’autres genres plus conventionnels comme le film policier ou le drame psychologique : on le verra bien chez J.B. – et chez certains de ses confrères français et étrangers à l’occasion - grâce à la culture passionnée et militante de Mathese. Comment J.B. opéra le passage de l’érotisme à la pornographie, comment il opéra le passage du 16 et du 35mm à la vidéo (presque tout entière magnétique), on le verra aussi : ce fut une aventure individuelle rebelle, la plus brillante de toutes celles qui virent le jour et qui sont régulièrement convoquées en écho. Témoignage, critique, méditation poétique sur l’esthétique du cinéma, masse de faits et dits mémorables : l’ensemble est construit plan par plan, séquence par séquence, film par film. Une cathédrale secrète à laquelle on rêvait : pénétrez sans tarder dans ce monument dont les colonnes ont pour titres :
Le Cri de la chair /
L’Eternité pour nous, La Drogue du vice /
Le Concerto de la peur, Les Premières lueurs de l’aube, La Nuit la plus longue /
Joe Caligula, L’Enfer dans la peau, Le Sublime et le désirable, Frustration, French Love, Le Sexe nu, La Veuve lubrique, Séquences interdites, Séquences super-interdites, J.B.1, Les Vices cachés de Miss Aubépine, Anna les cuisses entrouvertes, et tant d’autres ici, enfin, posés dans leur totalité historique, critique, mais surtout, dans leur vie esthétique qui fut aussi, pour nombre d’entre nous, une partie de la nôtre.