La Nuit, Elie Wiesel, Editions des Milles et une Nuits, 2007
7 €, 205 pages
Il est des livres qui enthousiasment, d’autres qui saisissent, certains dont la lecture ne pourra être oubliée et d’autres que l’on aimerait ne pas savoir écrits avec l’encre insupportable de l’Histoire. Cette réédition du premier roman d’Elie Wiesel, l’écrivain et ancien Prix Nobel de la Paix, est de ces derniers, de ceux qui tirent leur substance des tréfonds mêmes de l’abîme, celui de la Shoah et de ses six millions de victimes, mortes d’avoir simplement été.
«
Du fond du miroir, un cadavre me contemplait. Son regard dans mes yeux ne me quitte plus. »
La NuitLa Nuit est en effet une de ces œuvres qui vous hante une fois lue par ce qu’elle dit du survivre, par ce qu’elle avoue de noirceur ou dévoile d’abject dans la conscience humaine. Ainsi s’inscrit-elle dans la lignée toujours nécessaire, salutaire des écrits sur l’holocauste, de
Si j’étais un homme, ce récit de la concentration et du devoir de mémoire signé Primo Levi aux récentes
Bienveillantes de Jonathan Littel, plongée sans répit dans l’esprit d’un bourreau qui aura réchappé au jugement des justes en passant par le
Maus d’Art Spiegelman.
Elie Wiesel«
La Nuit est un récit, un écrit à part, mais il est la source de tout ce que j'ai écrit par la suite. Le véritable thème de La Nuit est celui du sacrifice d'Isaac, le thème fondateur de l'histoire juive. Abraham veut tuer Isaac, le père veut tuer son fils, et selon une tradition légendaire le père tue en effet son fils. L'expérience de notre génération est, à l'inverse, celle du fils qui tue le père, ou plutôt qui survit au père. La Nuit est l'histoire de cette expérience. »
Elie Wiesel
Trace couchée sur papier de ces années passées et survécues par l’auteur lui-même,
La Nuit est l’histoire de sa déportation, de son parcours dans les plus morbides et sanguinaires des camps d’extermination, ceux d’Allemagne et de Pologne. Birkenau, Buchenwald, Auschwitz. Trois noms pour une seule fin, connue et sans échappatoires jusqu’à l’inattendu d’une libération. Ainsi Elie Wiesel nous raconte-il son histoire entre 1942 et 1945, celle d’un jeune homme et d’un fils, celle d’un enfant déraciné, déchiré, que seul son père accompagne, tous deux privés de tout. Privés de l’espoir du lendemain, privés de la dignité essentielle d’être des hommes, enlevés du règne de la compassion par le seul fait de leur judaïcité. De cet itinéraire qui les mènera de leur ville transylvanienne à l’arrivée dans ces camps qui cachaient leurs fonctions véritables, c’est ainsi l’insoutenable récit de la perte immémoriale des siens, celui où tout se perd et se pleure. Mais c’est aussi celui d’un abandon, celui du Dieu de leurs prières qui se lit et du sens de l’existence.
La Nuit expose et explore l’insensé d’une négation, celle de l’humanité et des valeurs du progrès, écrite par la lente et cruelle abomination d’une extermination scientifiquement entretenue. A posteriori, l’ouvrage témoigne ainsi au travers d’yeux innocents de la terreur d’un tel vécu, celui de la Solution Finale. L’inavouable euphémisation d’un massacre planifié et siglé d’une prémonitoire appellation, Nacht und Nebel. Comme une promesse faite à l’obscur et versant vers une réalité impossible à concevoir, à imaginer, à laisser être ou se reproduire. Et pourtant ce sera bien ce gouffre dont les mots s’absentent impuissants pour dire le Mal qui s’entrevoit, engloutissant ces lieux sans âmes autres que celles des défunts et des squelettes décharnés qui expient.
«
Lazare ressuscité, et pourtant toujours prisonnier des sombres bords où il erra, trébuchant sur des cadavres déshonorés.»
François Mauriac à propos d’Elie Wiesel et de son récit
Du quotidien des humiliations au calvaire de la faim, c’est le récit d’une mort qui inexpugnable, rôde, s’impose et s’écrit par le souvenir de la nauséabonde et inhumaine odeur des crématoires où sont calcinés les foules indistinctes. C’est ainsi sans souffle qu’à la lecture de
La Nuit, on suit l’intolérable de ces corps jetés dans la neige, broyés de travail et qu’on achève sans lutte ni soucis. La tragédie d’une horreur en marche qui se produit, inexorable et fatidique, pour un père placé comme jamais sous le regard d’incompréhension d’un fils.
La Nuit d’Eliezer Wiesel exprime cet indicible qui force les barrières de nos langues comme une obligation pour le souvenir jamais apaisé d’un famille perdue, d’un père terrassé et d’une humanité oublieuse d’elle même. Cette conjuration pour l’avenir est donc à lire parce qu’au-delà du verbe, c’est une œuvre majuscule qui résonne, sidère et atterre.
Mais plus que ces raisons historiques et littéraires,
La Nuit s’avère essentielle parce que depuis 1956, date de sa première parution, racisme et antisémitisme, génocides et extrémismes ont resurgi plus vigoureux encore et toujours plus insupportables et amers dans nos quotidiens amnésiques.