Revigoré par son moyen métrage
Haze, Shinya Tsukamoto cherche dans
A Nightmare Detective, son nouveau film présenté simultanément aux festivals de Pusan et Rome, de nouvelles formes d'expérimentations visuelles pour mettre en valeur un polar où tout se joue dans les zones métaphysiques du rêve et de l'inconscient. Objet fascinant et étrange comme un pied de nez à son précédent et Cronenbergien
Vital (toujours inédit dans les salles françaises).
VitalUne lecture superficielle du synopsis pourrait faire croire à une énième série B opportuniste sur un sujet tendance (les défaillances du rêve, la manipulation mentale) comme il y en a trop. Heureusement, Shinya Tsukamoto, formaliste à haute sensibilité, est aux commandes du projet. Le résultat est d'une simplicité trompeuse et renvoie au meilleur de Kurosawa (
Cure) avec la même fausse piste (le tueur qui hypnotise ses victimes) et la découverte progressive d'une révélation terrible. Outre ce point, le réalisateur de
Tetsuo a compris que les spectateurs commençaient sérieusement à se lasser de la vague post-
Ringu avec des systèmes de vengeance surnaturelle et des fantômes aux cheveux longs - ce qu'il élague avec une élégance souveraine. Entre tragique et parodie, il offre des pistes plus stimulantes et non moins ambiguës. Contrairement aux apparences, il ne s'est pas calmé. On a presque l'impression qu'il a fait ce film en réaction à son précédent
Vital, comme pour contredire les mauvaises langues qui commençaient à l'assimiler à un David Cronenberg dans sa période arty. Avec le recul,
Vital était à Shinya Tsukamoto ce que
Angel Dust était à Sogo Ishii : des films anxiogènes qui traduisaient une fausse placidité en même temps qu'un contraste avec leurs oeuvres de départ (
Tetsuo pour Tsukamoto ;
Electric 800 000 V pour Ishii). A l'intérieur, le chaos et la confusion artistiques régnaient en maître.
GeminiSa dernière production
A nightmare detective simule les conventions pour bifurquer rapidement dans des zones incontrôlables et rappelle incidemment qu'il est un auteur indépendant aux univers singuliers, un peu comme
Snake of June, dont le scénario était écrit avant
Tetsuo, était une façon de renouer avec les obsessions du cinéaste à ses débuts (retour au noir et blanc, malaise des grandes villes, événement interne qui chahute le quotidien faussement rangé de personnages frustrés, expérimentations chocs) pour contraster avec la perplexité provoquée par
Gemini, son second film de commande après
Hiruko, the Goblin. Nageant dans les eaux troubles du polar alambiqué et du film d'horreur rudement efficace,
A nightmare detective suit une étrange affaire où les services de police, confrontés à une mystérieuse série de suicides, trouvent la trace sur Internet d'un homme capable d'entrer dans les rêves de ses proies et de les contraindre à se donner la mort. Tout le récit s'articule autour d'un thème foncièrement Tsukamotien : la manipulation de l'être humain -voire de son aliénation - par des moyens et des événements qui le dépassent. Cela rejoint un peu l'hypothèse de Satoshi Kon dans
Paprika qui s'inquiète de la domination du rêve par la science à des fins condamnables, avec la même morale (on ne peut pas contrôler ce qui est incontrôlable).
De manière littérale, il musarde dans les dédales méandreux du rêve et de l'inconscient en proposant des visions subjectives mentales souvent bizarres. Après un départ prosaïque, on entre dans le surréel (on est libre d'y trouver du symbolisme), toujours à deux doigts d'un Grand Guignol assumé, avec une détermination féroce de ne pas lâcher le sujet. Les personnages évoluent tous dans un quotidien propre et clair. Ce n'est que lorsqu'on pénètre dans leurs rêves que l'intrigue part dans des implications plus abstraites. Lorsqu'ils entrent dans leurs rêves assassins - desquels ils ne peuvent pas s'échapper comme lors de la scène impressionnante où la femme assiste impuissante et interloquée au suicide de son mari, enfermé dans son délire -, ils se trouvent confrontés à des phénomènes schizophrènes de fusion et de dualité, thèmes qui reviennent dans tous les Tsukamoto jusque dans ses films de commande (dans
Gemini, parenthèse taoiste, les deux thèmes musicaux au départ distincts sont réunis pour symboliser la fusion entre les frères jumeaux).
GeminiA travers le personnage principal féminin, extrêmement vulnérable et a priori inadéquat en flic (Tsukamoto lui fait ironiquement porter des chaussures à talons hauts pendant une bonne partie du film), le cinéaste trouve surtout un intermédiaire entre les deux mondes. Elle subit quelques railleries machistes de ses collègues non moins apprêtés (ils portent les mêmes costumes jour après jour) qui la surnomment "princesse" parce qu'elle est effrayée par la putréfaction des cadavres, mais c'est pourtant elle qui percera la résolution de l'énigme. Son look coincé et son regard déconnecté s'apparentent à ceux des héroïnes de polars fiévreux et hors normes comme Jane Fonda dans
Klute ou, plus récemment, Meg Ryan dans
In the cut, des personnages qui semblent porter le poids d'une mégapole déshumanisée où des meurtres atroces sont commis en écho au grouillement anonyme de la ville. D'où l'opposition de la rigidité d'une enquête policière et du monde inaccessible du songe.
VitalLe film repose sur un équilibre qu'on pourrait trouver précaire, c'est à la fois une chronique dépressive où les individus sont hantés par des pulsions suicidaires ; une enquête policière tirée par les cheveux ; une plongée dans le rêve aux niveaux aléatoires. Pris séparément, les ingrédients peuvent paraître légers parce que déjà vus, mais leur somme est très cohérente car tout est lié même si la réunion des liens peut paraître convenue (on peut deviner très vite où le cinéaste va nous mener). Mais c'est l'atmosphère qui prend à contre-pied: chaque plan semble habité par une entité qui se manifeste dans les reflets, les ombres ou à la périphérie du cadre. Une présence d'autant plus palpable qu'il suffit au réalisateur d'utiliser des effets infimes voire subliminaux pour générer l'angoisse ou la terreur sourde. Parfois, il se contente de monter le son ou, au contraire, d'installer un silence. Ailleurs, des mouvements de caméra fous, brusques ou imperceptibles avancent vers les personnages (et donc le spectateur) pour les rendre claustrophobe et leur faire subir une attaque inattendue.
Marebito, de Takashi ShimizuAutrement, Tsukamoto continue, comme il l'a récemment fait chez d'autres (
Dead or alive 2 de Takashi Miike et
Marebito, de Takashi Shimizu), à se donner un rôle (pas forcément sympathique); ce qui vaut au film ses passages les plus inquiétants. Partagé entre l'esthétique de la suggestion fantastique et l'horreur explicite,
A Nightmare detective provoque des sensations purement viscérales par la seule force des images, si bien que Tsukamoto se montre à l'aise dans les séquences chargées d'informations purement visuelles. Comme souvent, il puise toute la dynamique de son film dans la nervosité de son montage frénétique. En prenant le soin de ne pas s'embourber dans des réflexions sur les manifestations de l'hystérie collective, le réalisateur se concentre sur ce qu'il sait faire le mieux: l'horreur psychotronique débarrassée des velléités auteurisantes de son précédent
Vital. Certains ne vont pas trouver ça de bon goût mais plusieurs séquences, vraiment effrayantes, sont un modèle de maîtrise de l'espace qui rappelle que Tsukamoto a encore son mot à dire sur le sujet. La preuve, il fait exister son récit comme un long cauchemar flottant.