Par - publié le 20 juillet 2006 à 10h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h04 - 2 commentaire(s)
Présentés dans le cadre de Paris cinéma, les inédits The moon is the sun’s dream et Trio appuient déjà la virtuosité de Park Chan-Wook, cinéaste hoir pair qui conçoit ses films comme des tragédies Shakespeariennes où les élans amoureux sont inexorablement complexifiés par les vicissitudes existentielles. A chaque instant, refus des facilités et obligation suprême d’en donner toujours plus au spectateur: Park impose ses lois et provoque le bonheur de ses aficionados.



Il suffit de revenir aux premières fictions d’un grand cinéaste pour parfois comprendre que, oui, tout était déjà là. Constat immuable que l’on verra très prochainement avec le Mala Noche de Gus Van Sant, film suffisamment dense pour englober tous les styles de l’esthète raffiné, et que l’on peut confirmer avec les premiers Park Chan-Wook qui dans leur genre s’imposent comme des pépites de premier choix. Il suffit d’un plan, d’une idée de mise en scène, d’une réplique cinglante pour comprendre que Park Chan-Wook annonçait déjà à l’époque une prédilection pour les intrigues exquisément alambiquées, les personnages amoraux plongés dans le grand charivari de l’existence et les obsessions minutieusement dissimulées.
Premier cas : le drame urbain The Moon is the sun’s dream, réalisé en 1992 avec trois bouts de ficelles et des idées folles. La fureur qu’il contient – et qui est celle du cinéaste (il a toujours aimé traiter de la violence comme exécutoire à sa propre rage du monde) – plaide pour une énergie presque épuisante. Disons-le sans détour: au début des années 90, Park Chan-Wook rame. Il fait ce qu’il peut pour s’en sortir quitte à assurer quelques tâches comme de la traduction et apporter du matériel promotionnel dans les cinémas et les théâtres. De manière sommaire (alors que bien entendu, il ne l’est pas – Monsieur Park n’aime pas les films inoffensifs qui se reluquent d’un seul trait et préfère les uppercuts qui hantent durablement l’esprit au point de triturer les méninges de celui qui, ô joie, y succombe), le film raconte l’histoire d’un photographe – qui assure la voix-off et narre la tragédie de son point de vue – dont le demi-frère gangster vole l’argent de son patron avant de s’enfuir avec la petite amie de ce dernier.



Ceux qui s’attendent au Park Chan-Wook bourrin qui balance des coups de marteaux dans la tronche risquent d’être légitimement déconcertés par ce premier film. Quelque part entre la puissance émotionnelle de Joint Security Area et les hasardements ambitieux façon puzzle de Sympathy for Mister Vengeance, The Moon is the sun’s dream est un mélodrame. Oui, mais voilà, un mélo à la sauce PCW, ce qui signifie peu conforme aux conventions d’un genre qui au sens populaire cherche à enfoncer le doigt dans l’œil du spectateur. L’intérêt réside précisément ailleurs et adopte la bonne définition de Hawks pour décrire l’essence mélodramatique: rendre l’invraisemblable vraisemblable. Ce sera le mot d’ordre du cinéaste jusqu’à Lady Vengeance, coup de poing opiacé, moins immédiatement séduisant que les autres opus du cinéaste parce que lui aussi fonctionne sur la durée, sur les détails assemblés qui forment la même élégie mortifère. Old Boy, pas nécessairement son film le plus accessible, fonctionnait en ligne droite malgré quelques flash-backs et des envies de creuser dans les réminiscences fatales de l’antihéros (l’enjeu dramatique était de savoir qui se vengeait et pourquoi). De la même façon que Joint Security Area simulait les us et coutumes du thriller politique comme plus tard Basic de John Mc Tiernan (qui s’en est d’ailleurs fortement inspiré jusque dans la description du personnage féminin qui essaye de déceler la vérité sous des subterfuges grotesques) pour révéler une autre histoire: celle d’une amitié poignante et résolument impossible. A l’heure d’aujourd’hui où la Corée du Nord subit d’inquiétants bouleversements politiques et file un mauvais coton belliciste, inutile de confier que cette histoire ne cesse de gagner en puissance et en émotion.




Structurellement donc, The Moon is the sun’s dream est tout aussi ambitieux dans son enchâssements de saynètes qui au préalable sème la belle confusion (on ne comprend que progressivement les tenants et aboutissants du film) puis révèle une cohérence implacable jusqu’à un dernier plan bouleversant de mise en abyme où un personnage devient le spectateur, bouleversé, de sa propre vie ou plutôt de la vie qu’il n’a pas eu la chance de vivre. Il y a des élans de folie (chaque jour à une heure précise, une femme doit penser à l’homme qu’elle aime), des déclarations d’amour enflammées et des hommes qui se consument de désir qui font les petits riens des grands touts des écheveaux passionnels made in Etore Scola première période.


Sympathy for mister vengeance'


Formellement, Park assure itou avec des mouvements de caméra virtuoses, le jeu des couleurs (dominante bleue et rouge presque kitsch) et quelques obsessions qui seront répétées par la suite (la photo est également révélatrice d’un coup de théâtre). Les aigres proféministes pourront toujours déplorer des personnages secondaires féminins qui confinent aux archétypes misogynes (salope prétentieuse ou manipulatrice faussement vertueuse, fais ton choix). Qu'importe ces réserves inconséquentes: ce coup d’essai est un coup de maître dont les imperfections passent sous l’excuse de l’expérimentation et qui ne s’appréhende qu’à de multiples visionnages tant sa substance est riche. Dans l’indifférence critique, Park Chan-Wook, envers et contre tous, construisait déjà les prémisses de ses futurs grands films en piochant dans l’anecdotique du commun des mortels pour bouleverser discrètement. Qui dit mieux ? Personne. Puisque personne n’est allé le voir ou même ne l’a reconnu comme un film potentiellement majeur. Après l’échec terrible de ce film, Park traîne sa frustration en se contentant d’œuvrer dans la critique de cinéma en ne signant que des articles positifs sur tous les films qu’il chronique (au risque qu’un lecteur sot ne le traite de cinéaste frustré) avant de revenir tourner un second long métrage, Trio, comédie acide et presque tendance où Park Chan-Wook s’adonne à quelques facilités consensuelles avec la sempiternelle formule du trio prêt à échafauder un coup foireux (deux mecs et une nana) : Han, un saxophoniste, et Moon, délinquant glabre, s’associent à un braquage et tombent dans le café où la téméraire Marie bosse. Cette dernière les convainc, entre deux bévues, de les emmener rechercher son enfant disparu.



Le personnage féminin, quasi-rédempteur, a quelque chose de la Lady Vengeance. Une sorte d’esquisse de Sympathy for Mister Vengeance et de Lady Vengeance (amoralité comme condition de vie dans un monde violent, aspiration à la plénitude, importance de l’enfant disparu, chantages ignobles, adultes torturés par leurs irresponsabilités) dans laquelle par chance pas de considérations sociétales lourdement martelés, pas de fatalisme, plus de cœur que d’abats, plus de références cinéphiles (les affiches de La leçon de piano, Lost Highway et Usual Suspect ne sont guère là par hasard – dans The Moon…, Park montrait avec insistance une affiche du Grand bleu) et moins de provocation outrancière (le pic doit certainement être lorsque l’un des voyous se lave le visage avec l’eau du bénitier).


Lady vengeance


Ce qui est intéressant ici, c’est le travail formel (avant Massacre à la tronçonneuse de Marcus Nispel, la caméra suit une balle qui passe à travers une tête) mais également la description des personnages qui tous en secret révèlent des faiblesses bouleversantes (Moon verse une larme parce qu’il est incapable de faire preuve de tendresse et d’aimer – et d’être aimé, Han est rongé par des pulsions suicidaires, Marie ne vit plus depuis qu’elle a perdu sa fille). Précipité misérabiliste et pleurnichard ? Non. Humour distancié, ironie du désespoir et dérision macabre sont les composants premiers de ce second (très) long métrage dont la véritable ambition est de transcender un argument scénaristique qui dans d’autres mains aurait été gravement inoffensif. Park Chan-Wook ou l’art de rebondir avec classe. L’art de te bouleverser avec trois fois rien. L’art d’avoir fait jusque là un parcours sans faute. Alors ? Alors, bravo.
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