Même s’il a toujours revendiqué une préférence pour les mélodrames romanesques voire romantiques, Hideo Nakata n’en demeure pas moins à l’origine du renouveau du cinéma fantastique asiatique, plus précisément nippon, pour avoir commis la brillante adaptation de Ringu, un roman de Koji Suzuki. Son plus grand risque consistait à transformer le protagoniste masculin qui mène l’enquête en femme. En creusant le sillage d’une peur par infiltration, avec Dark Water, son chef-d’œuvre absolu qui faisait passer Ringu pour le brouillon d’un élève doué, il a initié une approche très originale de la peur en donnant une importance sacro-sainte à l’eau et à ce qu’elle représente, à la fois nourricière et maléfique, trouble et mortifère. Hideo Nakata assure que l’eau est une source de vie aux effets destructeurs et explique ses craintes par rapport à l’eau en replaçant les histoires dans un contexte précis et insulaire: le Japon, secoué depuis des lustres par des tsunamis, des typhons, des crues de rivière. Au Japon, certains pensent que les fantômes apparaissent dans des lieux mystiques, sous prétexte qu’ils auraient besoin d’humidité et ne pourraient pas apparaître dans des lieux secs. Chez Nakata, son apparition est annoncée comme si une entité maléfique s’exprimait à la périphérie du cadre et explose de manière impressionnante lors d’un climax brûlant comme l’enfer. Dans Ringu par exemple, un coup de fil annonce qu’il va sortir d’une télévision. Dans Dark Water, une tâche d’humidité au plafond en forme d’utérus préfigure la naissance d’un monstre de culpabilité (le même qui oeuvrait dans Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg) et émerge d’un coin sombre de l’ascenseur. Les deux scènes demeurent à elles seules des sommets d’angoisse qu’aucun de cinéaste n’a su égaler ces dernières années.
Entre Ringu et Dark Water, Hideo a dragué d’autres genres: le thriller avec Chaos, le film romantique avec Garasu No Nou, le documentaire avec Sadistic and Masochistic sur le réalisateur Masaru Konuma dont il a été le disciple; et Last Scene, un mélodrame coproduit par le Corée, inédit dans l’Hexagone. Sa mise en scène subtile et allusive propose une alternative aux objets de divertissement sang-pour-sang gore dont les américains semblent friands depuis les succès du splat pack, sorte de corporation djeunz dont font partie Eli Roth (Hostel 2) et autres James Wan (Saw). Avec une virtuosité certaine, The Ring 2 ne répondait pas aux critères de la sequel imposée par un studio et démontait les bonnes formules du cahier des charges. Sous le film au budget confortable, se cachait la mise à mort d’une propre malédiction, l’aboutissement d’un voyage: celui de Nakata au bout d’un système éprouvé. En proposant un dénouement serein et fantasmagorique en totale contradiction avec l’aspect poisseux et réaliste du premier Ringu, il faisait la paix avec lui-même et ses obsessions intérieures torturées. Autant Ringu portait en lui un malaise rugueux et plaçait dans une tension permanente; autant The Ring 2 cherchait à tout désamorcer jusqu’aux effets spéciaux. Encore aujourd’hui, il s’agit en quelque sorte du block-buster le plus ambigu et le plus excitant que l’on ait vu ces dernières années. Une sorte de faux suicide artistique où Hideo réglait ses comptes avec lui-même, ses personnages et sa non volonté de générer pavloviennement un divertissement sur commande.
Réaliser un remake de The Eye eût été un terrible contresens et une marque de malhonnêteté intellectuelle tant son précédent film semblait marquer la fin d’un cycle et peut-être celle de la fascination des spectateurs du monde entier pour «les fantômes aux cheveux longs». Seul Takashi Shimizu continue ironiquement d’entretenir l’illusion aux Etats-Unis. Son Réincarnation, qui fait partie du collectif «Jap’Horror, trois histoires de fantômes japonais», est un astucieux mélange de mise en abyme tortueuses et de vieilles ficelles horrifiques où le but est de mélanger les degrés de lecture. Au premier, on peut prendre le divertissement pour une démonstration efficace de savoir-faire. Au second, on peut s’amuser de sa dimension expérimentale où il semble réécrire la même histoire de manière bègue comme les épisodes de The Grudge déclinés sous toutes les coutures. En attendant un troisième volet qui devrait sortir l’année prochaine. Dans un autre genre, l’apprenti Songyos Sugamakanan réalise avec Le pensionnat une déclinaison made in Thaïlande du phénomène et pas des moins intéressante qui repose sur une volonté de dédramatiser l’angoisse pour parler autant aux enfants qu’aux parents. C’est la qualité de son défaut: il est trop familial pour procurer des sensations effrayantes et trop adulte pour réconforter agréablement. C’est un juste retour pour que le film soit accessible aux enfants du même âge que les personnages. La seule anomalie du lot reste Sakebi, de Kyoshi Kurosawa où le réalisateur semble prisonnier du système (en même temps qu’il semble prisonnier de Cure, son seul vrai bon film) et tombe dans le ridicule achevé lorsque son fantôme se prend des poteaux et se met soudainement à voler au-dessus de Tokyo. Hum.
Rangé dans la même collection que Kurosawa et de Shimizu, Nakata s’impose un cran au-dessus de par sa volonté à appartenir à un cinéma classique des séries B suggestives, proche du réalisme fantastique de Jacques Tourneur et d’un Robert Wise. Le cinéaste japonais cite souvent des films comme La féline et La maison du diable pour leur capacité à pénétrer l’esprit du spectateur de manière subliminale et générer la peur avec peu de moyens. Le remake de Dark Water par Walter Salles était un choix judicieux, approuvé par Hideo Nakata. Sans doute parce que le réalisateur de Carnets de voyage s’imposait comme l’équivalent idoine du second et pouvait reproduire cette même alchimie de mélodrame, d’horreur, de fantastique et de drame psychologique. Son expérience américaine l’a tellement bien formée qu’il revient en grande forme, sur un mode faussement mineur, avec le beau Kaidan. Le cinéaste développe son récit non pas comme une «histoire de fantôme japonais» mais un vrai mélodrame psychologique où la neige, symbole d’amour, remplace la pluie diluvienne, symbole de mélancolie dans ses précédents opus:
Ceux qui ont apprécié la maturité de son Ring 2 seront ravis de constater que Nakata a reproduit les mêmes miracles en optant pour une intrigue narrée au premier des degrés, sans cynisme et avec beaucoup de naïveté. Il démontre une nouvelle fois que les effets spéciaux numériques ne servent strictement à rien pour amplifier la puissance évocatrice et picturale d’une oeuvre fantasmagorique. Si ce n’est à créer un décalage surréaliste à base d’images grotesques, presque inquiétantes (une mouche qui sort des yeux d’un nouveau-né en mode pause; des serpents en toc qui débordent de partout). La leçon est toujours bonne à prendre: si vous n’y croyez pas, c’est que vous avez perdu toute capacité à croire en l’extraordinaire, ressassant ainsi une rebattue que Shyamalan hurlait silencieusement dans la désenchantée Jeune fille de l’eau. A ce propos, il est amusant de constater que les réalisateurs du Sixième Sens et de Ringu possèdent plus d’un point commun (succès culte qui rompt avec la dictature de l’horreur explicite, difficulté à imposer ses désirs de cinéma «naturaliste» dans un système aseptisé, volonté de briser ses propres conventions, capacité de conteur, amour du merveilleux, refus du cynisme, maestria visuelle). Dans Kaidan, la puissance illustrative se suffit à elle-même. Elle est par ailleurs redevable au chef-opérateur Junichiro Hayashi.
Dès les premières images, Nakata impose le label Shochiku pour introduire un long pré-générique où un homme raconte solennellement une malédiction ancestrale et les conséquences qu’elle a induite. D’emblée, il annonce qu’il restera fidèle aux figures du genre sans chercher à jouer au petit malin. Voilà pour le contrat tacite. Et il a raison. Le contenu visuel est extrêmement soigné et sobre. La seule différence notable, c’est qu’il a poussé ses acteurs masculins à se raser les cheveux pour de vrai afin d’éviter les postiches risibles. Le film, hautement référentiel, puise ses sources d’inspiration à la fois dans la littérature (Encho Sanyutei) et le cinéma (Nobuo Nakagawa, son inspiration de toujours – il a visionné plusieurs fois Tokaïdo Yotsuya Kaidan pendant le tournage de Ringu). Contrairement à l’opus de Shimizu, le fantôme ne sert pas à augmenter la pression horrifique mais à incarner une forme de culpabilité proche de celle de Dark Water. Autrement, l’humour volontiers ironique n’est pas en reste. On peut s’amuser de cet acharnement qui consiste à nous faire gober que le personnage masculin arrive par son simple physique à faire tomber toutes les femmes qu’il croise sur son chemin comme des mouches. Une manière comme une autre de rappeler une fois encore que nous ne sommes pas dans le domaine du réalisme mais de la fable.

