S’il y a bien un film dans la filmographie d’Alfred Hitchcock qui ne peut s’oublier c’est bien
Rear Window ou
Fenêtre sur cour en version française ! Véritable point d’orgue dans l’oeuvre du cinéaste britannique, le film fut réalisé très peu de temps après de gros succès comme Le Crime était presque parfait ou
L'inconnu du Nord-Express mais reprenait le « truc » du décor unique de
La corde qui fut un véritable four au box-office en 1948, certainement l’un des plus mémorables de la carrière du maître ! Cependant, en 1953, les studios Paramount donnent carte blanche à Hitchcock et soutiennent pleinement le cinéaste sur ce scénario se déroulant une nouvelle fois sur un seul décor... Sorti le 1er Aout 1954 aux USA, le film fut distribué dans les salles françaises un peu moins d’un an après, le 1er Avril 1955, pour ensuite rencontrer un succès international. Avec
James Stewart dans le rôle principal, déjà vedette de
La Corde et Grace Kelly en jeune compagne tentant de convertir un célibataire invétéré aux joies du mariage,
Rear Window semble n’être à première vue qu’un simple film à suspense... Il raconte en effet le récit étrange d’un photographe, Jeff (diminutif de Jeffries, son nom de famille... nous ne connaîtrons jamais son prénom), obligé de rester chez lui dans un fauteuil roulant avec une jambe dans le plâtre et qui passe ses journées à épier ses voisins par la fenêtre. Il s’imagine, à force d’observations, que l’un de ses voisins a assassiné sa femme. L’intrigue policière, d’une précision quasi-clinique fut l’une des raisons du succès public de ce chef d’oeuvre intemporel. Mais si le film est aujourd’hui l’un des plus analysés du cinéaste c’est qu’il est en réalité une subtile métaphore du cinéma. Jeff, en regardant par la fenêtre, se met à fantasmer et inventer des histoires sur les inconnus qu’il observe. Ces petites histoires reflètent sa vie, ses inquiétudes et ses préoccupations, tout comme on imagine certainement que la filmographie d’Hitchcock n’est que le reflet de son univers si original. A l’occasion de la ressortie en salles du film en copies neuves, nous vous proposons de replonger au coeur de l’oeuvre la plus passionnante d’Alfred Hitchcock ! Il était une fois...

Tout commence par une nouvelle de Cornell Woolrich parue en 1942 et intitulée « It had to be murder ». On lui doit également La sirène du Mississipi et
La Mariée était en noir, tous deux adaptés par François Truffaut en 1968 et 1969. La nouvelle, qui plaisait énormément à Hitchcock se transforma donc en
Rear Window sous la plume du scénariste John Michael Hayes qui participa par la suite à l’écriture de plusieurs films du grand maître comme
La Main au collet,
Mais qui a tué Harry ? ou L’homme qui en savait trop. Le scénariste, écrivain de radio, s’occupe essentiellement des dialogues tandis que le réalisateur ira s’inspirer de deux faits-divers morbides britanniques dits « le cas Patrick Mahon » et « le cas Crippen » sur lesquels il revient longuement dans son célèbre entertien avec François Truffaut. Reprenant l’idée du décor unique déjà exploitée dans
La Corde en 1948, Hitchcock imagine tout d’abord pouvoir tourner en décors naturels, à Greenwich Village... Le cinéaste, véritablement porté par ce projet confie qu’à l’époque, ses « batteries étaient bien chargées ». L’actrice Grace Kelly se souvient d’ailleurs avoir déjà entendu parler de nombreuses scènes de
Rear Window plusieurs mois avant son tournage sur le plateau de Le Crime était presque parfait. Hitchcock est donc en grande forme et semble bien décidé à faire le meilleur film possible. C’est ainsi qu’il réalise rapidement que l’idée du décor naturel ne lui laissera pas assez de marge de manoeuvre pour construire parfaitement la mise en scène de son récit. A la Paramount, il fallut deux mois à cinquante ouvriers pour construire un décor de 75 000 dollars, composé des façades arrière de plusieurs immeubles. Tous les appartements furent aménagés en fonction de leurs occupants et devinrent de véritables petits lieux de vie où les acteurs pouvaient facilement évoluer. Ainsi, le cinéaste put élaborer une mise en scène exemplaire et révolutionnaire dans la façon de dérouler une intrigue criminelle. Ainsi, l’incroyable coup de maître du cinéaste est de réussir à offrir au spectateur un récit proprement passionnant et excitant malgré une histoire entièrement filmée selon le point de vue du photographe immobilisé dans son appartement. Si l’on connaissait ses capacités à mener un huis-clos vers des hauteurs jamais atteintes (
Lifeboat et
La Corde en sont d’excellents exemples),
Rear Window est un tour de force de chaque instant.
Derrière cette lourde contrainte se cache cependant une volonté d’Hitchcock de placer son spectateur dans une position bien précise, à la fois particulièrement jouissive et embarassante, celle de voyeur. Poussé par ses pulsions indiscrètes et voyeuristes, le spectateur ne peut qu’adhérer aux fantasmes de Jeff qui imagine que son voisin Lars Thorwald a tué sa femme pour ensuite la découper et se débarasser du corps. On se plaît à croire que tout ceci est vrai malgré le manque de preuves tangibles... Hitchcock explique qu’il a songé à
Rear Window comme la plus pure expression de l’idée cinématographique. Citant comme référence la méthode de Lev Koulechov, il place ainsi le personnage de
James Stewart comme un être ambigu pouvant tout autant être perçu comme un simple curieux quand il regarde un petit chien ou comme un gros salaud quand il jette un coup d’oeil sur sa voisine dénudée... Et ce avec l’utilisation d’un même regard fourni par le comédien. Subtilement, Hitchcock punira Jeff pour ses coupables fantasmes en le faisant tomber et en lui cassant l’autre jambe à la fin du film. Avec une pointe d’ironie, nous sommes presque « déchargés » comme l’indique Donal Spoto dans son analyse du film. Nous avons participé au voyeurisme mais c’est Jeff qui a été pris la main dans le sac et capturé. Le spectateur est donc délesté d’un poid moral assez lourd... Mais face à notre hypocrisie, Alfred sourit.
Si l’aspect « thriller » du film est primordial et même largement mis en avant par la Paramount lors de la distribution du métrage dans les salles, Hitchcock cache néanmoins une autre histoire derrière l’intrigue policière, celle, plus romantique, d’un amour complexe entre ses deux personnages principaux. Mais comme il le dit lui-même, concevant ses manèges amoureux de manière à ce que leur aboutissement offre autant de suspense que ses scène d’action, Hitchcock imagine un récit amoureux assez complexe et tortueux, entièrement ancré au sein des observations qu’effectue Jeff de sa petite lucarne. Il projette ainsi ses inquiétudes et sa peur de l’engagement sur ses voisins qui vont alors réprésenter les étapes différentes d’un potentiel avenir de couple. Considérant le mariage comme ennuyeux et étouffant, les différentes relations que partagent ses voisins sont, selon lui, autant de confirmation de ses craintes. Lisa (Grace Kelly) et Jeffries (
James Stewart) pourraient, à leur tour, devenir ses semblables, à la fois si proches et étrangers. En les projetant dans l’avenir, célibataires, ils pourraient respectivement devenir Miss Lonelyhearts, qui porte bien son nom, ou le compositeur, solitaire, frustré et à la descente facile. Dans un futur plus reluisant, ils pourraient se calquer sur ce jeune couple à l’activité sexuelle débridée et infernale.

Mais bizarrement, même en position de voyeur, ce couple n’intérresse par Jeff. Lisa pourrait devenir cette superbe femme, Miss Torso et le couple, réunis, ressembler à ce ménage d’âge moyen un peu fade, sans enfant et qui déploient toute leur affection pour un petit chien. Pour finir sur une notre tragique, l’homme d’affaires Lars Thorwald et sa femme invalide, dont l’union tourne au drame, sont le reflet exact mais inversé de Lisa et Jeff avec sa jambe plâtrée. Toutes ses possibilités d’avenir ne font qu’enfermer Jeffries dans ses propres fantasmes et ses lubies. Mais voilà : dans quelle mesure ces illusions l’empêchent-ils de voir la réalité qui l’entoure ? Peu à peu, Lisa va réussir à convaincre Jeff et à lui faire penser que leur mariage serait une excellente chose, mais à petites doses... Cependant, plusieurs éléments viennent confirmer l’évolution de Jeff. La première victoire de Lisa a lieu lorsqu’elle retrouve l’alliance de la femme Thorwald. Truffaut explique la situation ainsi lors de son entretien avec Hitchcock : «
Elle s’introduit dans l’appartement de l’assassin pour trouver une preuve contre lui et elle trouve l’alliance de sa femme » «
Si la femme était réellement partie en voyage, elle aurait emporté son alliance » répond le cinéaste anglais. Truffaut ajoute «
Elle met l’alliance à son doigt et place sa main derrière son dos afin que, de l’autre côté de la cour, Stewart regarde l’alliance avec ses jumelles. Pour Grace Kelly, c’est comme une double victoire, elle résussit son enquête et elle réussira à se faire épouser. Elle à déjà la bague au doigt. ». Pour finir, quand Lisa est envoyée en prison, Jeff donne son appareil photo afin de payer la caution. De taille considérable, presque démesurée, l’objet de forme assez phallique et donc emblème de l’autorité masculine sert ici de symbole fort. Comme une émasculation, Jeff se castre pour prouver son amour !
Fenêtre sur cour est un exemple parfait de la complexité qui caractérise l’entière filmographie d’Hitchcock. Ne se bornant jamais à raconter un seul et unique récit dans un film, le cinéaste parvient toujours à entremêler ses propres peurs, ses questionnements et ses inquiétudes d’auteur et homme à une intrigue policière de grande envergure. Ou ici, très discrète. Dans tous les cas, cette oeuvre de 1954 fut l’une des plus populaires du réalisateur pendant plus de vingt ans avant d’être légèrement détronée par
Les Oiseaux. Aujourd’hui encore, de nombreux films s’inspirent de
Rear Window sans pour autant en atteindre la multiplicité et l’originalité. Grâce à
Apparences de
Robert Zemeckis ou
Paranoiak de D.J Caruso, pour n’en citer que deux,
Rear Window continue à vivre aux yeux des nouvelles générations qui devraient néamoins profiter de la ressortie du film pour le (re)découvrir. A bon entendeur...
Kevin Dutot