David Cronenberg oppose deux pionniers de la psychanalyse (A Dangerous Method), Jet Li prépare son come-back chez Tsui Hark en jouant dans un remake de Green Snake (The Sorcerer and the White Snake), un film Australien emprunte beaucoup à Gaspar Noé (Hail).

Par - publié le 03 septembre 2011 à 12h31 ,
MAJ le 03 septembre 2011 à 16h47 - 0 commentaire(s)

Comme l'année passée, Le Palazzo del Cinema est en travaux, à cause de la découverte d'un stock d'amiante anormalement enterré sur le site. Il faudra encore attendre un an avant que le nouveau palais soit ouvert. Mais d'ici là, Marco Müeller, le directeur artistique, aura quitté le poste qu'il occupe depuis sept ans. C'est sa dernière année et ce n'est pas un hasard s'il a confié la présidence du jury à un jeune réalisateur, en l'occurrence Darren Aronofsky. Et, comme à chaque fois, les films sont extrêmement variés mais les bonnes nouvelles ne viennent pas de cinéastes confirmés.

 

A dangerous method de David Cronenberg

 

Présenté hors compétition, The Sorcerer and the White Snake est une nouvelle adaptation de la légende du serpent blanc, très populaire en Chine, adaptée maintes fois au cinéma, dont les versions les plus célèbres en occident restent le film d'animation Le Serpent Blanc qui bouleversa le genre au Japon en 1958 et surtout Green Snake de Tsui Hark en 1993. Jet Li reprend le rôle de Chiu Man-Cheuk, cherchant à épargner un jeune guerrier amoureux d'une femme qui n'est autre qu'un démon-serpent. Comme on pouvait s'en douter, Ching Siu-Tung (Histoire de fantômes chinois) ne se hisse pas au niveau de Tsui Hark qui possédait un esprit alerte, une énergie démente, une élégance et une richesse visuelle. A défaut d'être aussi romantique, il ravive la poésie et respecte l'innocuité du film d'aventures pour enfants et propose des hallucinations techniquement complexes. De la même façon que l'on avait droit à un oiseau en carton, un serpent géant ou un dragon dessiné à la main dans le Tsui Hark, ici les animaux parlent, les succubes se transforment en chauve-souris et les sœurs-serpents nagent comme des petites sirènes. Cette superproduction originellement conçue pour la 3D a été projetée en 2D. Sans en avoir l'air, elle prépare à Flying Swords of Dragon, le remake de L'Auberge du dragon (1992), de Raymond Lee, où Tsui Hark dirigera Jet Li.

 

La vraie première découverte du festival, c'est Hail, premier long métrage de fiction du documentariste Australien Amiel Courtin-Wilson qui part évidemment de la réalité : pendant une heure, les acteurs incarnent leurs propres rôles. A savoir Daniel P. Jones, un ancien détenu, et Leanne Letch, sa compagne dans la vie. Ça commence par la tentative de réinsertion sociale du taulard qui trouve une paix intérieure dans les bras de sa femme. Ce n'est jamais rose pour autant : le couple s'engueule pour de vrai, leurs amis sont des losers ou des racailles, les injections de drogue se font en gros plan et Courtin-Wilson dépeint l'Australie profonde avec des personnages rustauds englués dans un mode de vie délétère. Puis surgit un rebondissement tragique, pour le coup fictionnel, qui change totalement la donne et propulse le récit vers le chaos, la subjectivité et l'expérimental. Littéralement, on entre dans la tête du personnage principal et soudain, le docufiction se transforme en récit de vengeance doublé d'une histoire d'amour fou, traduisant la vraie douleur avec des artifices visuels et sonores. Difficile de ne pas voir les emprunts au cinéma underground et surtout à Gaspar Noé - Daniel P. Jones ressemble au boucher Philippe Nahon et un plan extrêmement choquant, que l'on ne peut pas révéler, pourrait bien rendre jaloux le réalisateur de Carne (à moins que ce ne soit un clin d'œil déguisé). Mais le résultat est d'une intensité et d'une violence inouïes. A tel point que beaucoup des spectateurs présents dans la salle (dont des amis de l'équipe du film) sont sortis en plein milieu de projection en poussant des petits cris d'effroi. Ce ne serait qu'un feu de paille pour festivaliers désœuvrés s'il n'y avait pas une vraie fascination pour la monstruosité et la laideur, morale comme physique, et si le réalisateur ne valait pas mieux que la pénible étiquette "petit malin".

 

A Dangerous Method, de David Cronenberg, en compétition pour Le Lion d'or, est un nouveau pied de nez aux attentes, adaptation presque illustrative d'une pièce de Christopher Hampton (également scénariste). Après History of Violence et Les promesses de l'ombre, c'est clairement un retour vers la dissertation psychanalytique et la reconstitution d'une époque comme dans Spider. A Dangerous Method renvoie aussi aux expérimentations du jeune Cronenberg. On pense beaucoup à Stereo, avec lequel A Dangerous Method partage l'hypothèse selon laquelle l'homme ne change pas, en dépit des apparences. A l'époque, derrière des écrans, des étudiants en science psalmodiaient des analyses édifiantes sur le comportement humain. Alors jeune étudiant, Cronenberg avait réalisé ce premier film obstétrical, à partir de deux courts métrages aux relents fantastiques (Transfer, en 1966 et From the drain, en 67) et mis en image avec les moyens du bord. Le sujet était propice aux débordements dans un univers déterminé et les personnages, soumis à des expériences comme des rats de laboratoire. Face au jargon sibyllin employé par les étudiants que Cronenberg fustige, la principale attraction consistait à contredire les théories d'un professeur spécialisé dans les réactions neurochimiques du cerveau. Des années plus tard, il revient à ses premières amours, un peu comme William Friedkin avec Bug, et cite Bergson : la pensée demeure incommensurable avec le langage, parce qu'on échoue à traduire ce que l'âme ressent. Le dessein consiste à retracer l'évolution des rapports entre le disciple Carl Jung (Michael Fassbender) et le maître Sigmund Freud (Viggo Mortensen) autour du cas d'hystérie d'une femme, Sabina Spielrein (Keira Knightley). A l'arrivée, le film, qui donne à réfléchir sur la loi et la pulsion, est cérébral et elliptique, didactique et théorique, parcouru par une tension érotique et raconté avec l'arrogance et l'érudition du jeune universitaire que fut Cronenberg. De bout en bout, il ne laisse rien passer (c'est l'époque qui veut ça). Les personnages sont corsetés mais ils l'étaient déjà dans Crash. Au niveau du casting, il faut faire le tri entre Keira Knightley, bourrée de tics; Vincent Cassel, transparent en grand manitou envoyé par Freud ; Viggo Mortensen, un peu atone (mais manifestement son rôle serait parodique) ; et Michael Fassbender, vraiment excellent, qui apporte heureusement un peu d'incarnation à cet exercice de style par ailleurs mineur dans la filmographie de Cronenberg.

 

Au prochain épisode, Marina De Van, Steven Soderbergh et James Franco. Du beau monde.

 

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