Par Nicolas Houguet - publié le 12 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 12 octobre 2009 à 14h45 - 0 commentaire(s)
Les jeunes filles d'une petite banlieue américaines sont en émoi à l'arrivée d'un jeune homme charismatique, John Reddy Heart, bientôt coqueluche de leur lycée. Il plaît aux femmes. Il est d'un charme mystérieux. La rumeur autour de lui enfle et se répand, il est l'objet de tous les fantasmes. Sa mère, Dahlia Heart, une blonde platine glamour à la Marilyn Monroe, alimente également les cancans. Bientôt, l'amant de celle-ci est assassiné et John Reddy est arrêté pour ce meurtre. Les esprits s'affolent. Et des années après, même mariées, accomplies ou non, les femmes dont il fut l'idole, continuent d'évoquer le souvenir de leurs héros adolescent, même si lui-même est devenu un terne monsieur "Répare-tout", à l'existence marginale.

Le roman original de Joyce Carol Oates fait immédiatement songer à l'univers de Sofia Coppola. Il est comme son cinéma, allusif, impressionniste. Le personnage de John Reddy Heart, pendant une large partie du livre, est décrit par ceux -et surtout celles- qui le contemplent de loin, qui ne le connaissent pas, transis par son charisme et son magnétisme. Pour sa mère, le "Dahlia blanc", il en va de même. C'est par la réputation qu'on les approche, un peu comme les adolescentes de Virgin Suicides. Ainsi on rencontre dans l'oeuvre de Oates, ce même contexte de la banlieue américaine, bourgeoise et confinée, où l'on se répète les cancans au téléphone, où l'on jase, où l'on s'épie. Mais un crime est commis. La petite ville s'affole et se trouve un héros, émergeant grâce à lui de son ennui coutumier. Au fond, le coeur du livre et de ce film serait le récit d'une hystérie collective.
Le film commencerait avec l'arrivée tapageuse de la famille des Heart dans l'artère principale de la ville. Le récit se fonderait sur les témoignages de ceux qui les ont plus ou moins approchés. On sentirait que certains s'inventent une promiscuité imaginaire avec ces nouveaux arrivants dans une voiture aux couleurs criardes. Personne ne les connaît, ils éveillent la curiosité comme lorsque des étrangers débarquent dans une bourgade de Western. On en apprend finalement davantage sur les témoins. Puis l'amant de Dahlia Heart est assassiné par le ténébreux John. Il est arrêté alors qu'il prend la fuite, condamné à un an de prison après un procès passionnément suivi par la petite communauté. Chacun a son point de vue sur cette affaire, sa relation avec le jeune homicide, symbolique de toutes ses frustrations.

Si l'on songe directement à la lecture à la réalisatrice de Virgin Suicides, c'est que cette histoire est proche de son univers ainsi que de ses techniques de narration. Car au fond, aucun des personnages présents dans cette histoire ne s'est remis de son adolescence. Et John Reddy Heart fait un peu songer à Trip Fontain/ Josh Hartnett, star du lycée et idole de l'adolescence. Plus tard, il a totalement perdu de sa superbe et mène une existence d'épave. Mais il ne s'agit pas de refaire ce premier film. Le roman de Oates est beaucoup plus marqué par le crime. Le ton en est plus sombre, marqué par le désir inassouvi. Ce sont des adultes désenchantées, déçues (l'une d'entre elles est tout de même une actrice glorieuse), obsédées par leur passé commun. On voit en creux leurs vies se développer, dans une résignation et un désenchantement qui n'est pas sans rappeler celui de Bill Murray dans Lost in translation. Cela serait en outre un film largement structuré par ses seconds rôles et ses voix multiples, où l'on pourrait retrouver des acteurs capables d'être juvéniles en même temps qu'adultes (tels Sienna Miller ou Kirsten Dunst).
La mère de John Reddy, personnage important, car elle contribue énormément aux obsessions soulevées par le jeune homme, doit être incarnée par une comédienne hors du commun. Il faudrait quelqu'un comme Angelina Jolie, capable de susciter cette attraction. Ce personnage est fort, séducteur et tourmenté. Elle correspond au cliché d'une beauté hollywoodienne, irréelle, débarquant dans un monde où elle semble être déplacée. Ainsi les hommes sont irrésistiblement attirés par elle. Il existe une ambiguïté dans la relation qu'elle a avec son fils. Jolie a déjà évoqué ce lien étrange et oedipien avec succès dans Alexandre. Elle forme avec son fils un couple hors du commun, éblouissant. Elle est celle pour qui il a tué. L'arme du crime est celle de son grand-père, homme lunaire, un peu marginal et un peu artiste, passant son temps à errer dans la rue en ramassant des bouts de verre. Il est aussi étrangement le seul avec qui John entretient des rapports privilégiés. Ce vieil homme énigmatique fournirait un beau rôle à Nick Nolte.

Enfin, il y a l'objet de toutes les affections, John Reddy Heart sur lequel, dans le livre, on a même écrit des chansons (si Bruce Springsteen veut bien se dévouer...). Pour portraiturer sa beauté virile et faisant bien plus que son jeune âge, éveillant des pulsions assez troubles également, Johnny Depp serait parfait. A la fois tourmenté, éternellement adolescent et pouvant être mystérieux, il conférerait tout son charme à ce héros tant convoité. Il est celui dont on traque la silhouette derrière les fenêtres, celui que l'on devine dans sa cellule de prison, l'homme de peu de mots qui plonge ses camarades de lycée, même bien des années plus tard, dans de profonds émois. Enfin il y a cette ville, bruissant de son envoûtante présence, de ce que l'on croit connaître de lui. John Reddy est avant tout paradoxal: étranger pour tous, inaccessible, il fait pourtant partie de toutes les intimités. Il symbolise d'abord l'opposition des jeunes contre les vieux qui ne comprennent rien, l'anticonformisme absolu. Chacun interprète son silence comme une preuve ultime de sa rébellion. Ce jeune homme sur lequel tous projettent une aura provocatrice et Rock'n'roll, trouverait en Depp une icône parfaite et l'incarnation de l'éternelle jeunesse.

Mais c'est dans la dernière partie du film qu'il ferait merveille, dans la peau d'un homme vivant dans sa caravane, sans rien de sa splendeur supposée. John Reddy mène finalement une vie secrète et sans relief, un peu pathétique, toujours en contact avec une mère qu'il ne comprend pas totalement. Il fuit absolument les fantômes de son passé.
Il y aurait deux moments dans ce long-métrage: celui où la rumeur enfle, les rêveries et les témoignages se déchaînant, parfois jusqu'à la confusion. Le second moment serait absolument contraire, on retrouverait l'idole de la petite ville (celui qu'on célèbre encore aux réunions d'anciens élèves). On verrait ce qu'est devenu John Reddy, un citoyen bourru et sans éclat. Il fait tout pour échapper à sa notoriété douteuse. Il tente difficilement de s'ouvrir dans une relation avec une femme tourmentée. Alors que les anciennes jeunes filles en fleurs continuent tristement de ressasser son souvenir, on verrait sa réalité à lui, aussi triste que le regret qu'elles ont de lui.

On serait donc là devant un beau film existentiel, sur les jeunesses qui vieillissent mal, les vieux rêves dont on découvre peu à peu le véritable aspect. On évoquerait surtout ces multitudes d'existences conformistes et ennuyées, excitées dans leur insignifiance par l'irruption d'un crime passionnel et sordide.
Sofia Coppola, partirait donc de l'adolescence fiévreuse qu'elle filme comme personne, pour aller vers un constat plus sombre sur la nature humaine. Elle l'a suggéré sans cesse dans ses films. Elle plongerait ici plus ouvertement dans ce qui est le coeur de son oeuvre: la désillusion.
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