Par Nicolas Houguet - publié le 20 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 20 octobre 2009 à 16h23 - 1 commentaire(s)
A l'annonce de la mort de quelqu'un ayant fasciné les foules, le désespoir de ses admirateurs est profond, au point que certains décident que la vie est insupportable sans lui. On l'a vu encore à la disparition de Michael Jackson, ayant entraîné des suicides.

YOU ARE NOT ALONE
Un film de Spike Lee

Plutôt que de consacrer des biopics au « roi de la pop », comme c'est déjà envisagé (Johnny Depp ayant décliné l'offre), ce phénomène d'attachement à une idole est assez intéressant. Qu'est ce que peut représenter un artiste ? Comment un homme peut être ainsi divinisé ? On se souvient des réactions fortes à la mort de John Lennon. D'un coup, le temps suspend son vol et on assiste à une sorte de communion profonde, quelque chose qui balaie le chaos du monde, comme si chacun partageait une part du même chagrin, un peu de sacré qui s'en va. Jim Morrison disait en son temps que la foule est en attente de sacré. Et c'est précisément cela que l'on ressent. D'un coup les défauts, les errances de l'homme sont balayées pour célébrer sa grâce.



L'émotion collective ressentie à ce moment là pourrait donner un beau documentaire. Mais on s'y concentrerait sur les fans dont la vie était rythmée par les chansons ou la danse de Michael Jackson. Et Spike Lee serait parfait pour le mettre en scène, conscient du symbole que le chanteur était, et ayant tourné un clip avec lui (« they don't care about us »).

Le documentaire serait un genre permettant de dresser les portraits croisés de l'artiste mais aussi et surtout de ses admirateurs, de la magie qu'ils ressentaient en le voyant et surtout du vide qu'il a laissé. On échapperait ainsi aux tics du biopic, suivant toujours un peu la même trajectoire narrative (la grandeur puis la décadence et parfois la rédemption). Cela serait surtout l'occasion d'un hommage singulier et un peu hors des habitudes (lorsque les pairs de l'artiste reconnaissent unanimement son génie dans des entretiens formatés). Le but serait de souligner son influence sur l'existence de ses fans, que l'on a vus en pleurs ou évanouis lors de ses concerts.

Ainsi on détaillerait quelques uns des visages dans la foule, on raconterait leur vie par le prisme du musicien. On en ferait pas forcément des objets de curiosité comme c'est parfois le cas à la télévision où le spectacle de leur dévotion est assez désolant et se résume à « regardez-moi ces hystériques ». On verrait des gens, jeunes et moins jeunes, raconter leurs premiers pas de danse, s'essayant au « moonwalk » sur « Billie Jean », leur désolation aux heures sombres, le vide en eux que l'artiste venait combler. Il y eut un documentaire de ce genre, assez touchant, dans l'un des suppléments du DVD de Shine a light qui s'intéressait aux fans des Rolling Stones, à leurs excentricités certes, mais surtout à leur dévotion touchante, à ce que le groupe en était venu à représenter pour eux.



Michael Jackson, on a tendance à l'oublier, a eu une importance capitale pour les afro-américains, étant le premier à être largement diffusé, grâce à ses clips monumentaux sur MTV. Il faudrait retrouver ces gens qui ont vu leur culture sortir de son ghetto (ce que quelqu'un comme James Brown n'était pas parvenu à accomplir). Ainsi on pourrait rencontrer des fans de la première heure, qui auraient connu le temps de cette ségrégation musicale, comprendre ce qu'était la vie culturelle d'alors aux Etats-Unis, notamment à Harlem. Il pourrait également y avoir des danseurs qui ont connu leur vocation devant les pas audacieux de Jackson, ses extraordinaires chorégraphies. Ils raconteraient leur parcours, cette flamme qu'un artiste a su allumer en eux. Il faudrait aussi souligner la dimension fédératrice, des prises de consciences qui peuvent être provoquées par des chansons aux messages tout simples, comme l'a été « Imagine » de Lennon... Ici il s'agirait davantage de « Black or White », « Heal the world » ou « We are the world ».


Il s'agirait d'un film consacré à l'influence d'un musicien sur la vie de chacun, cette façon dont l'art peut accompagner l'existence. Il s'agirait surtout d'inverser les rôles, ne plus braquer les projecteurs sur le héros au centre de la scène mais sur les visages qui composent son public, leur vie à eux. On raconterait une histoire collective par ce biais. On justifierait la grande émotion qui a étreint le monde, lorsque celui qui a pu réunir autant de gens disparaît.



Au fond, une telle star appartient à tout le monde et ne s'appartient plus (ce constat est terrible et a brisé quelques destins). Derrière la ferveur, on pourrait voir le manque, ce besoin de s'inventer des idoles comme pour élever des barricades au désespoir, de se réfugier dans les concerts, dans les chansons comme dans des parenthèses chaleureuses.

Le choix de Spike Lee paraît assez évident. Il sait rendre justice à une grande figure et à son influence depuis Malcolm X. On connaît son engagement mais également sa faculté à saisir une ambiance, une humeur générale (comme celle, endeuillée, qui régnait à New York juste après le 11 septembre dans 24 heures avant la nuit). Il ne recueillerait pas simplement le témoignage des fans mais rendrait compte de leur vie, de leur milieu, de leur époque. Michael Jackson apparaîtrait comme le point commun de ces destins hétéroclites, leur point de ralliement (du vieux Noir de Harlem au danseur classique en passant par le Golden boy extasié devant les records de ventes).

Il ne s'agirait pas de raconter la légende de Michael Jackson. Connaître une star est avant tout porteur de déception... Peut-être celle de s'apercevoir qu'après tout, ils sont humains, ces gens dont on a fait des mythes. D'ailleurs il y a toujours une part de méfiance chez ces êtres glorieux qui les rend inaccessibles.



Il faudrait célébrer un artiste non pour sa vie, souvent imparfaite et controversée, mais pour ce qu'il a pu représenter et ce qui restera dans la postérité. Lier la vie et l'oeuvre n'est pas toujours judicieux et forcément assez biaisé. Mais rencontrer les individus, la multitude de destins que sa musique a pu influencer, les malaises qui ont pu, un temps, s'apaiser auprès de lui, ça serait véritablement un bel hommage.
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