Par - publié le 30 juillet 2008 à 09h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 16h49 - 1 commentaire(s)
Pour qui a envie – et a raison – de découvrir le cinéma de Masaru Konuma, valeur essentielle de la Nikkatsu dans les années 70, il faut succomber à Fleur Secrète, l’un de ses meilleurs films, adapté d’un roman de Oniroku Dan. D’un bout à l’autre, cette dérive sadienne développe le plaisir malade de l’esprit et la souffrance inavouable du corps. Masaru Konuma y transcende les bases d’une intrigue sise entre pinku SM et roman photo pour exploser la petite boutique épicurienne des fantasmes et fureter vers des zones infiniment plus troubles. Par le simple pouvoir de sa mise en scène et, surtout, la présence d’une héroïne suppliciée (la sublime Naomi Tani, icône de Konuma, excitante comme une déesse prisonnière des enfers), ce conte aussi pervers qu’ataraxique propose à l’arrivée autant de séquences incandescentes de sadisme qu’une vraie réflexion sur les méandres du désir. Aujourd’hui encore, grâce à l’innocence du discours et la perversité des images, la fleur du serpent Konuma n’a rien perdu de son nectar érotique ni même de son venin ensorceleur. Ce n’est pas de la chair à théorie ; c’est juste une réjouissance des sens au degré le plus extrême. Fleur secrète peut sans peine prétendre au titre du film le plus bandant de l’été.



Pour ceux qui veulent tout savoir de Masaru Konuma (La vie secrète de Madame Yoshino), il faut découvrir Sadistic and Masochistic, un documentaire réalisé par Hideo Nakata (Ringu) qui a été son disciple pendant la grande époque de la Nikkatsu. Dans les années 50, cette compagnie produisait essentiellement des films de yakusa. Dans les années 70, le roman porno, devenu genre en vogue, prospère. La Nikkatsu en a produit des milliers en exploitant des formes variées - pour ne pas dire sophistiquées - de tortures et de perversions avec des résultats très variables. De temps à autre, certains objets déviants issus de cette mouvance gargantuesque parvenaient à s’extraire du tout-venant en donnant autant d'importance à la mise en scène (sensible aux affects) qu'à la direction des acteurs. Des éléments qui n’étaient a priori pas prioritaires dans les productions du cru. Bien qu'ostracisés, ils révélaient des qualités artistiques comparables à celles des films d’auteur portés au pinacle ces années-là. L’ivresse, le mauvais goût et la folie en plus. Présent en Suisse pour le NIFFF, Hideo Nakata avouait avoir beaucoup appris à ce contact. A l’époque, il voulait déjà devenir réalisateur mais se contentait humblement de jouer les assistants attentifs: «J’ai travaillé avec Konuma sur trois de ses films. A chaque fois, il voulait trouver l’équipe la plus audacieuse. A force d’exigence, il pouvait également se révéler extrêmement agressif avec les membres de son équipe, particulièrement ses assistants. Mais ce que je retiens avant tout de lui, c’est son exigence quant au choix des acteurs. Pour lui, la mise en scène passait presque après ce critère. Si les acteurs étaient mauvais alors le film ne pouvait pas exister».


Au même titre que l'on peut dire qu'une comédie est efficace lorsqu'elle fait rire et qu'un mélodrame lorsqu'il fait pleurer, un roman porno doit idéalement susciter le plaisir coupable du spectateur en touchant des zones sensibles. Les situations sadomasochistes permettent d'exhiber une beauté fatale sous toutes ses coutures, si possible dans des positions indécentes, qui finit par prendre son pied en étant séquestrée, attachée ou martyrisée. Ici, le fétichisme, l’exaltation du toucher, le plaisir dans la souffrance s'avèrent autant les éléments d’un manifeste esthétique que d’un drame sexuel. Résumée en quelques lignes, l’histoire de Fleur secrète, inspirée du roman SM de Oniroku Dan, ne diffère a priori en rien des autres avatars. Point de départ: l'épouse - forcément désirable - d’un grand patron refuse de se soumettre aux fantasmes de son mari - forcément repoussant. Pour remédier à ce problème, monsieur demande à l'un de ses employés modèles d'initier madame à des plaisirs très interdits. Histoire qu'elle se décoince.

Pourvu d’une sensibilité aiguë, Masaru Konuma a toujours distillé une grande ambiguïté sur la question de savoir qui, en dernier recours, est le jouet de l’autre, en étant parfaitement conscient que le roman porno est fondé sur un pur fantasme machiste. Cela suffit à faire la différence. En apparence, ses films ressemblent à des mises en scène autour du corps féminin, pris comme objet. En réalité, ils montrent la versatilité du désir masculin. Ironiquement, dans Fleur secrète, ce n'est pas un hasard si le mari brûle symboliquement tous les mouchoirs qui lui servaient pour la masturbation, caractérisant ainsi le passage du plaisir solitaire à la découverte d’un amour illusoire. Pour les amateurs, on ne serait trop conseiller de voir cette version seventies de Masaru Konuma avant celle réalisée par Takashi Ishii près de trente ans plus tard. Ce sont deux adaptations du même roman, à la différence que Ishii brode de manière aussi extrême que farfelue. La mauvaise idée consistant à faire exploser le grotesque contenu dans le Konuma.


A intervalle régulier, Konuma illustre avec la même virtuosité des séquences très chargées en érotisme (les soirées bondage, la masturbation frénétique, le plaisir de donner la fessée - et la joie de recevoir -, ou le refuge saphique) entre râle et jouissance. Là où il gagne en modernité par rapport au Ishii qui paraît déjà démodé, c'est qu'il ne fixe aucune limite à sa représentation intime du théâtre de la cruauté et pousse le bouchon suffisamment loin pour que l'on soit confrontés à des sentiments ambivalents allant de l'excitation au malaise. La puissance est telle que certains considèrent Fleur secrète comme un pinku SM, même s'il ne propose aucune image pornographique. En revanche, par le simple pouvoir de sa mise en scène et la présence d'une héroïne suppliciée (Naomi Tani, égérie du réalisateur, bandante habillée comme dévêtue), il stimule durablement l'imagination. C'est la réussite - et donc le secret - d'un film intemporel qui impressionnait à l’époque et continue d’impressionner aujourd’hui. Qui plonge au coeur d’une sexualité fatale. Fatale car délibérément asociale.
Vos réactions


logAudience